‹ Théâtre (premìere série)Chapitre 10 sur 13 · TROISIÈME ACTE · texte numérisé non relu

TROISIÈME ACTE

Les ruines de la Ville.

GÉPvIN. — Le soleil qui se couche, parmi l'effusion de plus de sang

Ne dévaste pas la Cité des Nues d'un trou et d'une ruine plus affreuse

Que la Ville humaine ne s'est abîmée dans la consommation des lèves.

Comme une feuille de papier où le feu avance et mord,

C'est ainsi que dix jours et dix nuits, dans la bise impitoyable, dans le feu qui flambe et qui ronfle,

Montagne de fumée dans le soleil, splendeur vive par les ténèbres,

Elle a brûlé tout entière.

THYRSÉE. — Telle fut la fin. Et le maître de ce pays, Avare, qui en possède le cœur entre les jambes comme d'un cheval,

Ordonna que l'on mît des gardes autour de l'énorme décombre.

Et que nul d'un pas intrus, pendant le cycle d'une année,

Ne vînt violer la majesté de la sépulture, déranger le parachèvement de la mort.

A la place de la multitude, voici la paix.

GÉRIN. — De nouveau nous étant levés à cette date anniversaire nous paraissons au-dessus de l'enceinte.

THYRSÉE. — Une convient point, ôGérin,que nous rappelions ces quatorze années

Autrement que par le silence qui joint les os des mâchoires, et les lèvres, et les paupières.

Il ne convient point qu'envisageant l'humanité au jour de son effort dernier et de son désastre définitif,

Autrement que d'un cœur pitoyable et humilié, nous rompions le silence.

Tu l'as vu, Gérin ! et comment telle que la terre au premier jour de la Création, frémissant sous le souffle du Chaos,

A l'image d'une Cité, elle voulut constituer le Bonheur!

Voici un chant, tel qu'un craquement de glaçons, tel que le cri des pierres à chaux dans la fournaise;

Clameur, exiguë, à l'oreille des dieux, comme l'enfant qui ne sachant plus fait: e,e

Comme si, le frein de L'alphabet étant ôté. de la bouche incohérente sortait la forme d'un vœu !

Mais, l'individu une fois débridé, quelle portion sienne fut si large que celle du voisin ne lui parût meilleure ?

— La modération de l'ordre a prévalu et l'autorité delà force.

GERIN. — L'ignorance, Thyrsée...

THYRSÉE.— Tu le dis;

Gomme elle vit,il n'y a pas une livre de la chair de l'homme qui ne pense,

Mais l'impénétrable nature, avec la matière dont il est fait, lui a fait part de son aveuglement.

Ignorant ce qu'il est, dis-moi comment il saurait ce qu'il veut ? Ores, c'est bien; tout est fini.

Quand dans le feu de la foudre la mer comme -une tète

Vient taper de la corne sa limite et que sur dix heues on entend la pierre tonner comme un tambour,

On croirait que l'abîme se lève, et que, recouvrant la terre,

H va la racler comme un râteau, remportant avec lui

Une moisson de paille, le fumier mélangé aux villes des êtres humains :

Mais au matin qui ne sourira de la voir plus bleue que noire, alors que le pur Orient a la couleur d'un œuf de rouge-gorge et du pollen de peuplier, l

- J.^ — Et que l'on voit au loin les volcans fumer dans la limpidité de l'air salin !

GÉRLV — Je salue l'immensité aérienne, je salue létendue illuminée !

Je salue le frais matin, je salue le printemps qui fait toutes choses nouvelles.

Le marronnier a fait crever l'asphalte où il était enfermé,

Et libre, nuptial, baigné des rosées de la nuit, il agite ses panaches et ses fleurs qui ont la couleur d'une chair d'enfant.

L'eau et l'ardeur du ciel ont nettoyé les latrines et les théâtres.

Et pour ces millions de cadavres d'hommes, de chiens et de chevaux,

La flamme de l'incendie les a consumés, et pour ce qui restait de chair,

La pluie de l'hiver et de l'automne, le soleil de Mai, de Juin, de Juillet, d'Août et de Septembre, L'ont détruit, et, selon le mouvement des planètes,

Il s'est dissous aux éléments primitifs, laissant

ces ossements

Tels que des pierres sèches et saines parmi l'herbe abondante.

Une eau claire et fraîche coule au fond des égouts ouverts parmi les menthes et les renoncules.

Il me paraît bon et légitime de vivre. Je ne conteste rien à la véracité de la lumière.

J'enfoncerai ma main clans la bouche et la levant parmi ce ciel pur et neuf, Je fais ce sacrifice de salive i

Entrent AVARE et IVORS, suivis de l'Etat-Major..

THYRSÉE, à Gêrin. — Le voici. Evitez de tenir les veux sur lui. 11 n'aime pas qu'on le regarde.

AVARE. — Je vous salue, Messieurs.

GÉRIN. —Salut, Avare.

Pause.

AVARE. — Hum ! quoi de nouveau!

Il tient longuement les veux fixés sur la Ville dans une considération muette, puis vl se met à rire en silence. Se retournant tout â coup :

Pourquoi me regardez-vous ainsi ?

THYRSEE. — Nous ne vous regardons pas.

AVARE montre de la main un point de la Ville.

GERIN. — Je reconnais les jardins de Besme. Les quartiers du bas ne sont plus qu'un effroyable éboulis.

AVARE. — Certes je ne m'en cacherai pas, je suis satisfait !

0 Ville !

Longtemps parmi la multitude et tel qu'un homme englouti,

Errant, perdu, proscrit dans ce lieu méprisable, j'ai heurté les trottoirs d'un lourd soulier.

El les deux mains appliquées aux vitres, je considérais le feu enfermé au centre des boutiques.

J'ai délivré le feu intérieur !

Et maintenant je suis là, et toi, ô Ville, telle qu'une chose vieille, tu perds tes pierres.

Ah! ah ! je te baise, ô brise!

Ces planchers qui pendent, ces poutres tordues, c'est la ruine de mon cachot, c'est la plaie au mur de la porte !

Je vois ! A cause de cela mon cœur se soulève comme un trône.

Certes cette heure est bonne !

IVORS. — Avare, quelles sont vos volontés ?

AVARE. —O Ville!

IVORS. — Parlez, car nous dépendons de vous.

AVARE. — Laissez-moi ! Je vois, et je ne puis me rassasier ! Je t'ai détruite, cité !

IVORS. — Quand tous les hommesse mettraient ensemble, ils n'en ont pas Plus de droits contre un seul.

Pause.

AVARE. — C'est quand j'ai été blessé. J'ai rêvé d'un rêve, une nuit qu'il y avait de la neige.

Oui, à la Saint-Nicolas.

Je vous le dis, je me voyais dormir par terre, et c'était je ne sais où, avec la mer et son bruit, comme celui d'une vache qui broute.

C'était bien moi et je me voyais. Et j'étais tourmenté par beaucoup de soins, tels que ceux d'un chef de guerre,

Car il a besoin d'attention comme un homme menacé de mort.

Et comme accablé je ne pouvais achever ce que je pensais.

Une voix est entendue de l'espace inoccupé comme celui

Oui, endormi près d'un malade, entend un soupir et se réveille : Avare, mon nom.

Et je voulais répondre, crier,

El gravir le cheval terrible pour chasser les hommes devant moi,

Comme alors que l'on éventre les villes comme des fourmilières avec une bêche !

Mais j'étais lourd comme du fer, et je restais sur le sable, sans rien dire.

De nouveau : Avare ! Une troisième fois :

Avare ! tel qu'un mot fait avec une bouche non sonore.

— ■ Que signifie cela ? quelle ruse de devin explorera cette énigme avec un doigt disert ?

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