A IVORS
— Que dis-tu, mon fils ?
IVORS. — Je ne puis rien dire.
AVARE. — La fin. Je me coucherai avec Sésostris. .le m'en vais avec les choses passées. Or, adieu ! Je pars, je sors d'ici.
GÉRIN. — One dis-tu ? eh quoi ! Tu ne vas pas
partir, Avare ! Toi qui hous as menés jusqu'ici, tu ne vas pas nous laisser ainsi tout à coup...
THYPvSÉE. — ... Sans rien dire de plus, comme des gens à qui l'on tourne le dos.
AVARE. — Ce que je vous ai promis,, je l'ai tenu. J'ai gardé vos femmes et vos enfants,
Et je vous ai établis dans la solidité de la paix, faisant prévaloir par la force l'homme sage.
Maintenant restez unis, comme les parties d'une doctrine, comme un homme sous la peau !
Ecoule. Gérin, Thyrsée ! et toi, mon fils Ivors !
Ne vous souvenez plus d'Avare, il n'est plus. — Que le respect entre dans vos âmes farouches !
Et connaissez que la Justice n'est point séparable de la Connaissance. Et s'il vous plaît
De mettre à celui-ci de l'or sur la tête, voyez !
Il regarde affectueusement IVORS.
Vous avez vu ces années ! Qu'aucun de vous désormais ne soit si perdu qu'il se laisse séduire Par la voix semblable de l'homme inconsidéré ! — En outre, voici ce que je crie !
GÉRIN. — Où jettes-tu le regard !
AVARE. — Malédiction sur l'homme,
Et sur toute œuvre de l'homme !
Parce qu'il fait le mensonge,
Murant les yeux avec la chose qui n'est pas.
Et moi, je l'ai détruite sous mes pieds. Du moins
Que ce décombre ait de l'autorité et que la puanteur subsiste 1
GER1N. — Avare, ne partez point !
THYRSÉE. — Eh quoi !
IVORS. — Ne pars pas ! reste avec nous !
AVARE. — Au commencement j'ai aimé d'être libre.
Et je pensais aussi que ce n'étaient pas là des choses méprisables:
L'embrassement de la bien-aimée, pareil à un combat contre un cygne !
La joie d'agir fortement, et de savoir, et de tenir, et de conduire avec de puissantes mains,
Ou le repos dans le plantureux automne entre la femme et l'enfant.
Mais tout cela s'est effacé, et seul le premier désir subsiste.
C'est pourquoi je sortirai de l'épée. (// Côte.) Prends-la, Ivors ! Je te la donne.
— Adieu ! Avec rien de ce qui est vivant, je ne veux plus de communauté.
Pas plus qu'une licorne vierge, je ne supporterai le poids de la main.
J'aspire vers la tranquillité.
Je ne demeurerai point davantage. Là où la voix soit entendue de nouveau,
C'est là que j'irai. Bord d'étang ou fosse sons les hêtres d'où les Porteuses-de-semences avec leurs serpillières nouées
Se sont séparées vers divers points.
Il s'éloigne.
IVORS. — Avare !
GÉRIN. — Pars-tu ainsi ? Tout seul, te livrestu ainsi...
AVARE sort.
GÉRÏN. — Il est parti!
THYRSÉE. — Tu demeures, Ivors.
Qu'avons-nous appris dans ces années de recherche et de tumulte
Sinon que le principe sacré du Gouvernement et le premier moteur
Doit être soustrait, au contrôle de ses mobiles et à la curiosité des mains ignorantes ;
Et cherchant où le cacher, nous n'avons point trouvé de retraite plus sourde
Ou'uu cœur d'homme, qui au-dessus de tous les hommes soit Un.
Sois donc, au-dessus de nous, Ivors, le Prince.
GÉRIN. —Nous te saluons, Ivors !
TOUS. — Ivors !
IVOFxS. — Pourquoi me choisissez-vous entre les autres ?
THYRSÉE. — Pourquoi demandes-tu ce que tu sais? 0 jeune homme, ton visage porte le sceau du Soleil !
GÉRIN. — Il nous convient de respecter la volonté d'Avare.
IVORS. — Que vos paroles m'offrent un son inattendu, amis, ou étonnant,
Je ne saurais le dire avec vérité.
Soit.
Ma tête, je l'avoue, est préparée à la couronne.
Bien des hommes, dans la simplicité de l'enfance, eurent le cœur touché par l'amour, ou tels que mon père,, le grand Cœuvre, parfois,
Par le mystère de la Sagesse et le divin langage de la poésie :
Pour moi-même j'ai toujours senti sur moi une élection et avec moi une prérogative.
Ni la passion ne me fourvoie, ni l'orgueil ne m'assourdit.
Mais estimant que le bien suprême est l'équilibre, il m'a paru
Que le gouvernement du monde n'est pas trop pour m'y établir.
Je serai donc, si vous le voulez, au-dessus de vous, le Maître,
Non pas comme d'un bien mort ou d'un champ que l'on exploite,
Mais au-dessus d'hommes libres le maître qui ordonne, qui enseigne et qui juge,
Avec une tendre sollicitude et une autorité irrécusable.
Mais tout d'abord, car un certain doute me poursuit, répondez moi : quelle est la fonction du Prince ?
THYRSÉE. — C'est d'administrer aux nations le bonheur.
IVORS. — Et quel est ce bonheur ?
GERIN. — Une plus ferme sécurité, une plus large satisfaction.
Silence.
THYRSEE. — Eh bien ! n'est-ce pas ta pensée aussi ?
1VORS reste la tête penchée.
GÉRIN. — As-tu à proposer rien d'autre ?
Pause.
IVORS. —Non.
Qu'aurait le Prince à faire que d'assurer le bonheur de son peuple ?
Pause.
0 Gérin, et toi, Thyrsée !
Est-ce donc là toute la leçon que vous avez retirée de ces années violentes,
Pareilles à l'inquiétude et aux fureurs de l'esprit perdu qui cherche ?
N'avez-vous point compris la leçon développée devant vous
De l'argument jusqu'à la conclusion? Quoi, cette idée toujours, du bonheur dans la jouissance ?
La multitude ne contient pas la fin en soi; son « bonheur »
N'est pas le but à viser, mais la condition de l'exercice sain de sa fonction subordonnée. L'ordre
Réside dans le sacrifice ; il faut que le sacrifice paraisse beau.
Je veux être un conducteur d'hommes, et non pas un pasteur de bètes broutantes.
THYRSËE. — La fin sera-t-elle dans la personne auguste du Prince ?
IVORS. — Pas davantage. Le Prince aussi a son rôle : le prince n'est point le principe.
Aucune personne humaine, aucune chose causée
N'enferme la vertu de fin dernière en elle.
Et si nul homme ne la possède, comment la so~ ciété des hommes saurait-elle en montrer le caractère,
N'étant elle-même qu'un moyen ?
Mais c'est ici que l'investigation de mon esprit s'arrête. J'hésite.
GÉR1N. — Quel est ce cortège ?
Entre CŒUVRE, revêtu des insignes d'évêque et suivi du clergé.
Silence. IVORS et COEUVRE se regardent fixement.
CŒUVRE. — Ivors !
IVORS. — C'est mon nom.
CŒUVRE. — Tu as grandi depuis (pie je t'ai quitté, (ils de la séparation !
IVORS. — Quel est ce nom que vous me donnez?
CŒUVRE. — 0 enfant ! ta naissance n'a pas été la consommation de deux en un î.
Mais deux êtres chargés de destins par toi S'étant sans doute délivrés de ce qu'ils ava:ent de commun se sont séparés.
I Y ORS. — Homme ! êtes-vous mon père, le grand Gœ uvre ?
CŒUVRE. — C'est moi.
IVORS. — Laisse-moi donc enfin, ô père, te considérer et envisager mon origine.
Tu ne m'es point inconnu ; certes, le nom de Cœuvre ne s'éteindra point dans les âges,
Gomme une cloche dans le lieu impénétrable, pareille à l'intonation de la voix mâle ;
Aucune cloche n'est comparable à celle-là ! mais pour celle en qui tout son retentit sous le coup unique,
Le cœur interdit qui l'entend fait que l'on ne sait plus où aller, ni quel retour tient notre pas suspendu.
Oui y cherche la mesure connue ne trouve point dans tes vers où se reprendre ;
Ce n'est pas un chemin qui le conduit, c'est une épée qui le pousse, c'est une torche dans la nuit qui le précède !
Le son des paroles et leur sens, fondus en une phrase commune,
Ont de si subtils échanges et de si secrets accords que l'âme recueillie sur l'esprit
Aperçoit que l'idée pure ne se refusera pas à un attouchement délectable.
Telles sont, ô Cœuvre, les noces où tu nous convies.
Mais à présent explique, ô mon père, ce fatal silence ! et quel dessein
Te fit refuser aux hommes la communication de ton esprit.
CŒUVRE. — L'enfant, ô mon fils, de pure joie jase et se joue ; indiscret et sans honte
Il publie comme un oiseau son plaisir.
Mais l'homme qui a conçu l'amour ou dans son cœur nourrit un secret suprême
Tient une conduite opposée, et tu le vois réduit peu à peu à se taire.
Sans maître et sans exemple, placé au milieu du monde comme Adam entre les eaux du Paradis,
Je l'aimai pour la joie que j'y trouvais.
Mais au second âge de la vie, le baiser fit place à l'étreinte.
La complaisance fit place à l'application et à une passion comme celle de l'étude, pareille au soulèvement sexuel.
Et je compris l'harmonie des choses dans leur accord et dans leur succession.
Et enfin, ayant fait la grande découverte, dans l'intelligence de l'unité et de la distinction de la différence, je trouvai le ravissement.
Un œil pur et un regard fixe voient toutes choses devant eux devenir transparentes.
Et c'est pourquoi je me suis tu et mon langage
est pareil au soupir ténébreux recelé au pli des
coquilles.
IVORS. — 0 mon père, où as-tu passé tout ce temps ?
CŒUVRE. — J'ai disparu. Et dans la profondeur de l'élude j'ai trouvé une autre naissance.
Je reparais à cette heure d'hésitation, et sur les débris de la cité des rêves, je viens constituer la certitude.
IVORS — Quel est ce costume où je vous vois ?
CŒUVRE. — Je suis évêque. Je suis prêtre entre tous les hommes.
IVORS. — Evêque !
Eh quoi î est-ce que cette vieille superstition subsiste encore ?
GÉRIN. — Ils subsistent par-dessous.
THYRSÉE. — L'avoine pousse dans les bénitiers et l'ortie déborde des tabernacles.
On ne sait pas ce que c'est devenu. Pas même s'il y a un pape; ils n'ont plus de vieillard depuis que le dernier
A refermé ses vieux yeux où se sont reflétés beaucoup de cierges,
Tels qu'une page fraîche sous la lampe.
IVORS. — Je suis saisi d'étonnement !
0 Coeuvre ! vous ! Oui eût jamais cru vous voir ranger ce troupeau !
CŒUVRE. — L'eussé-je cru moi-même ?
Mais celui qui porte en lui son âme,
Non pas comme une vache pleine qui rumine sur ses pieds,
Mais comme une jument vierge, la bouche embrasée du sel qu'elle a pris éans la main de son maître,
Gomment saurait-il la serrer et la contrain Ire, la grande chose terrible qui se dresse et qui crie, dans l'étroite écurie de sa volonté personnelle,
Alors que par les fentes de la porte avec le vent de l'aube arrive l'odeur de l'herbage ?
Par quels passages ne m'a-t-elle pas conduit ? quels travaux ne nous furent pas imposés ?
Et enfin me voici arrivé, où je suis.
Ecoute-moi, ô mon fils, et vous qui êtes avec lui, prêtez l'oreille.
IVORS. — Toi aussi, t'en vas-tu nous promettre le « bonheur » ? Nous sommes las de promesses. Je veux la solidité de la certitude présente,
Ne fût-elle que de l'horizon que j'embrasse, de la main de mon compagnon que je saisis, de la terre que j'ai sous mes pieds. Ces ruines sont, du moins, des pierres.