‹ Théâtre (premìere série)Chapitre 9 sur 13 · DEUXIÈME ACTE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME ACTE

Un cimetière sur une colline dominant la Ville. Le matin.

LAMBERT. — Je n'ai pas de cœur à travailler et je puis à peine arracher

Ma bêche de la terre. Nul oiseau ne chante audessus de moi, nulle cloche ne sonne au loin la messe.

Et cependant à peine ai-je baissé la tête, force est que je regarde en haut.

Un jour solennel est arrivé. Et j'entends comme une procession qui se rassemble et se range, se taisant,

Avant que la profonde cathédrale ne lui livre ouverture.

Le jour de nouveau !

Perçant la nue un long rayon de soleil

Illumine la ville et j'en vois paraître les édifices et les clochers, et les toits brillent comme de l'or. Et déjà cela est fini.

Mais bien. L'avenir et le passé n'existent plus pour moi.

Mais plein de terreur et de révérence, je regarde la terre et le soleil,

Et mon sonci est d'enfoncer du pied avec force le fer tranchant de la bêche.

Il se remet an tr iv.nil.

Entre LALA.

LALA. — Lambert de Besme !

Lambert de Besme !

Elle lui lance de la terre.

LAMBERT, se redressant. — Oui êtes-vous ?

LALA. — Lâla!

Je suis Lâla. Lâla ! C'est moi. Ne me reconnais-tu pas ?

LAMBERT. — Que venez-vous faire ici ?

LALA. — Et que fais-tu toi-même dans ta 'osse, fossoyeur?

LAMBERT. — Je suis comme l'ouvrière qui fait la robe de noces

Et qui travaille, perdue tout entière dans ses lés, et comme l'hirondelle qui fait son nid avec de la terre.

LALA. — Lambert de Besme, j'ai une nouvelle à t'annoncer. Il n'y aura plus d'inégalité entre les hommes.

Lambert ! il n'y aura plus de pauvres, ni de pauvreté. Car pourquoi.

Les uns ont-ils de trop et les autres pas assez?

Mais chacun prendra selon son besoin sa part.

iS

Et l'enfant ne mourra plus sur sa mère desséchée,

Mais elle, comme la génisse qui broute l'herbe .nouvelle, le lait- gonflera ses seins innocents.

C'est pourquoi sors de ta fosse, viens !

Car je t'aimerai encore, ô mon père adoptif l Sache que j'ai quitté mon mari et je suis libre.

LAMBERT. — Tu l'as quitté ?

LALA. — Oui.

J'ai eu un fils de lui.

LAMBEIIT. — Va-t'en en prendre soin!

LALA. — Oui est mon fils? qui mon mari estil ?

Alors que comme les moutons dans la bergerie quand le matin vient, sentant l'herbe bonneà manger, bêlants,

S'accumulant contre les portes,

J'entends un peuple vivant élever la voix.

Et je lui disais : « Fais-toi entendre, et crie! Parle.

Aux pauvres, aux riches! Quelles noires paroles écris-tu que nul n'entend ?

Ecris pour les hommes vivants, et tes paroles puissantes s'élevant comme un tourbillon leur entreront par le nez et par les oreilles. »

Mais lui, comme un homme qui regarde au lieu d'écouter, sans répondre ni montrer les dents, riait.

Et comme nos routes se séparaient, je le quittai.

Mais toi, sors de ta fosse, viens ! Car la table est mise et tous y viendront dans la joie prendre le pain et le vin et nul n'en sera écarté.

LAMBERT. — Et qui fera mes fosses ? Je surs l'ouvrier de la mort et non le convive de la vie.

LALA. — Ne songe pas, ami, à la mort, mais à vivre! Car les vivants vont constituer entre eux Une ville, et il n'y aura point de lois, Mais, comme l'abeille a sa cellule, chacun se fera lui-même sa loi.

LAMBERT. — Je ne sais. Laisse-moi faire mon travail; pourquoi viens-tu me rechercher? Je suis le citoyen d'une ville plus ancienne.

Et de toutes parts, par les rues de cette autre ville qui nous entoure, toute fumante comme si elle brûlait,

Tout le jour montent vers nous des cortèges. Et moi, je reçois ceux qui arrivent. Ils entrent, nouveaux venus, dans la cité :

Elle n'a point de lois et chacun s'y mesure luimême sa place.

LALA. — Viens, et aie pitié de tes frères! Viens et je t'aimerai encore ! Viens et vis!

Entre AVARE.

LALA. — Eh bien, qu'y a-t-il de nouveau ?

AVARE. — 0 Làla, il n'est rien d'autre que ceci de nouveau : Voici le fort Printemps !

Sois de la ville et dans tes yeux se relléteront les

fleurs de saule et la couleur de la terre alors que l'herbe verte y perce.

A New- York jadis, comme je traversais la baie sur un bac, me tenant à côté d'un cheval,

Je vis tout le port avec les bateaux et les collines et au loin la ligne de la mer

Se peindre en violet dans ce gros œil tabac.

Pour moi, si tu regardes entre mes paupières,

Tu y verras une foule qui se presse et qui bouge,

Montrant des visages seulement.

LALA. — Certes, bien que tu gardes le silence, la foule, quand tu parais, se tourne vers toi. Quoi de nouveau ?

AVARE. — La cloche ne sonne pas et la porte de l'usine reste fermée.

Les feux sont éteints et le mécanicien a retiré la courroie de la roue.

Le marchand n'a point ôté ses volets. Rien ne roule dans les rues immenses.

La ville s'est retirée de son travail, le peuple

Se tenant en repos résout d'attendre un jour et deux jours.

Cependant que l'année pleure et rit comme une jeune vierge et la douce pluie ne mouille pas rjlus tôt le pavé qu'un coup de soleil la sèche.

LALA. — Ou'attendènt-ils ?

AVARE. — Que moi, je parle.

La multitude aux bouches vagues attend la forme de la parole.

Et telle est la force de celui qui seul ayant conçu ce dont pense la foule stérile profère l'Idée,

Et voyant ce qu'il veut, voulant de ce qui veut en elle, ne doute point de prononcer : // le faut.

Et participant à la nécessité de son propre syllogisme, ayant posé le principe, impose la conclusion.

LÀLA. — Que proposes-tu ?

AVARE. — Ce peuple s'ennuie.

Ni sa nourriture ne le réjouit, ni l'eau-de-vie et la débauche ne l'a consolé.

Et je te donnerai l'explication.

Jadis l'ouvrier tenait son ouvrage tout entier entre ses mains ;

Et comme le cœur s'égaie à la vue de la couleur,

Trouvant de la beauté à son œuvre, il se complaisait dans son travail même ;

Et connaissant l'acheteur, il l'avait dans une vue particulière.

Mais aujourd'hui toute grâce du travail, et tout honneur, et tout génie, lui a été retiré.

Et l'homme n'a plus pour but de satisfaire à un autre homme, mais de fournir à des besoins généraux,

Et son œuvre n'a plus pour mérite que son utilité, et les machines la font pour lui.

De ce fuit déjà deux libertés sont retirées, du choix dans les moyens, de l'ordre dans le travail,

iB.

Et en outre je dis qu'un double consentement est refusé,

De l'intelligence qui, envisageant la fin, résout de l'atteindre,

Et de la volonté qui, s'attachant à l'œuvre, oublie le travail.

Et ainsi, quel que soit le salaire, l'ouvrier fait un ouvrier servile,

Et étant esclave, il désire la liberté.

LALA. — La lui donneras-tu ?

AVARE. — Je leur ferai comprendre leur esclavage.

Elle rit

Pourquoi ris-tu ?

LALA. — O Avare, qu'importe à toi et à moi ? As-tu pris le bonheur au plus grand nombre à tâche ?

AVARE. — Celui qui veut faire sortir une masse de ses aplombs ou renverser, l'ayant heurté au •point juste, l'obstacle d'un mur épais et haut,

Il lui convient qu'ayant établi une machine il en calcule avec industrie les ressorts et les actions.

O Lâla, je n'ai pas engagé une entreprise médiocre !

M'étant envisagé moi-même, voyant mon corps, voyant cette volonté forte, patiente et docile,

Je n'ai point considéré que la direction manquât et qu'il me fût nécessaire de trouver en autrui le principe de l'acte.

0 Làla, la fable a parlé de rois elde législateurs qui, dans un profond secret, vont consulter la nymphe ou la prophélesse,

Ou que le coquillage plein de rumeurs qu'ils appliquent à leur oreille instruit.

Mais chaque homme en lui recèle, plus caché, un oracle plus véridique :

Sur le fondement de notre nature réside la proposition de l'esprit.

Et chez la plupart des hommes, vaincu par le sommeil et le songe, il n'élève qu'un soupir bas et une voix inefficace.

Mais en moi, comme la femme qui dans son cœur éprouve la commolion de l'enfant mâle, vit

La parole qui a l'oreille pour langue, et cela, comme un captif,

Avec propriété réclame l'action et la liberté ;

Tellement qu'il ne souffre ni en moi le partage ni au dehors l'obstacle inerte et brut.

LALA. — Tu as expliqué très parfaitement ce que lu veux.

lie rit

AVARE. — Pourquoi ris-tu ?

LALA. — Qui saura pourquoi je ris, ou je pleure ou je souris ?

Que t'importe ce que fait une femme sans raison ?

AVARE. — Quelle satisfaction m'as-tu donnée? Ne crois pas que je puisse me séparer de toi.

LALA. — Certes, Avare, lu as mal fait de me recevoir dans ta maison.

Je ne couche point dans ton lit etje ne m'occupe pas de ta nourriture et je ne t'ai point laissé toucher même ma main.

Pense que je ne suis point entrée chez toi par la porte, mais par cette fenêtre que tu laissas sans doute ouverte, comme une guêpe.

AVARE. — Ou'es-tu venue faire chez moi, jeune femme ?

LALA. — Flotiant comme une graine de coton entre la mer et la lune, nul doute que le vent ne m'ait emportée ici.

Ne ne demande point ce que j'ai fait, ni pourquoi je l'ai fait.

Mais le plus sévère ne me regardera pas qu'il n'en ait contentement et la gaieté le pénètre comme le petit enfant qui se recueille avant de sourire.

Rien n'est si captif que la jeunesse de la liberté ne soit plus forte, rien n'est si triste que la joie ne soit plus certaine, rien n'est si certain que ma présence ne soit meilleure ; je vaincs le cœur le plus dur, je dissous les liens les plus solides.

De l'oiseau que l'on aperçoit sur la plus haute branche en même temps que l'étoile du matin, la voix est si douce que l'on ne sait s'il chante,

Ou si l'on voit seulement l'astre éternel qui brille contre son cœur.

— 2âQ —

L'homme solitaire qui, après une journée de labeur, à sa table entend soudain le violon qui commence

Eprouve un rafraîchissement si subit que le cœur lui manque, et que l'âme arrêtée sur elle-même

Délibère comme dans la dissolution des larmes.

Le malade se réveillant après un long et profond sommeil, au soir,

Sent qu'il est guéri, et tournant la tête, à gauche,

Vers la fenêtre obscurcie par d'épais feuillages où les moineaux qui se rassemblent pépient, il voit que c'est Pâques dans le ciel rouge !

Moi de même j'apporte l'espérance irrésistible! Et que nul ne compte se saisir de moi et m'inslaller chez lui

Comme une vache qui lèche de la langue avec douceur le mur où elle est attachée.

AVARE. — N'as-tu pas épousé Cœuvre ? n'astu pas eu un fils de lui ?

LALA. — Vraiment l'ai-je épousé ? ai-je eu un fils de lui ? Je ne sais ! je ne me souviens plus !

Cœuvre n'a plus besoin de moi, et mon exultation lui paraît vaine auprès de la gloire qu'il envisage avec sublimité; il marche seul son chemin

Comme un homme avant à sa main gauche les ténèbres et à sa main droite un mur qu'il suit en tâtant.

Et toi aussi, Avare, ne voudrais-tu point avoir de moi satisfaction ?

AVARE. — Ne pense point que lu me fasses dire rien

Oui ne conviendrait point à ma gravité. Oui saura ce que lu ressens ou penses? Pourquoi te sers-tu d'un sourire pour refuser ?

LALA. — Apprends qu'il est un non plus joyeux à qui l'entend qu'un oui f

Et pour mon cœur, mon cœur est de quelqu'un qui joue;

Et pour ce que je pense, ce que je pense est dans mes pieds quand je danse.

Il y une danse selon le jour et l'heure, et tantôt je trépigne sur place

Comme retenue par un lien trop fort, et il y a la danse de la forêt et de la rivière, et je feins cette lutte, de lutter

Avec ce courant qui emporte l'homme ivre, lui faisant perdre pied .

AVARE.- — N'es-tu point femme comme les autres le sont ?

LALA. — La femme est plus près de la terre que vous autres et elle respire de plus près ses fumées.

Et c'est ainsi qu'autrefois l'on dit

Que l'esprit de python l'emplissait et que la Prophélesse des Voleurs,

Deux piques aux mains et barbouillée de sang de bœuf,daiisait devant le feu de la marmite !

Et moi de même, me penchant sur ce peuple qui s'ébranle, je me sens comme enivrée d'une odeur de vin et de poudre et de raisin terreux qui fermente.

Et je me ferai leur prophétesse et le cri que je pousserai les affolera.

AVARE. — Voici ton mari, Lâla, et voici Besme.

Entrent CŒUVRE et BESME.

LAMBERT. — Et voici Lambert qui se met à votre côté.

Il sort de la Iranchée qu'il creuse et se tient debout à quelque distance.

BESME. — Je vous salue, Avare. Singulier endroit pour nous y rencontrer.

Il flaire l'air avec un sourire contraint.

AVARE. — Certes ce ne sont pas ici vos jardins et vos réservoirs ; voici un autre jardin,

Et c'e>t le lieu que j'ai choisi pour m'y tenir,

Depuis que cette paix s'est faite. — Ecoutez ! aucune rumeur ne monte vers nous de la Ville.

Il convient que, les pieds sur cette chair morte, nous discutions les affaires de la chair vivante.

BESME. — Quelle affreuse odeur fanée ! — Le corps mort au fond de la terre reconnaît le vieux printemps,

Et allongeant ses os, il se retourne sur le côté.

Il se trouble.

— 2oa — AVARE. — Qu'avez-vous à me dire ?

BESME. — Avare,

Car cette multitude vague et livrée au vent a en vous la tète qui voit,

Ecoute, flaire, pense, décide,

Expliquez-moi ce qui se passe.

Jusqu'ici le travail n'a-t-il pas été comme une chose vénale que l'un vend et que l'autre se procure,

En sorte que tout le débat existe sur le prix à régler ?

Mais aujourd'hui on ne sait ce que ces gens veulent ; ils ne demandent rien,

Mais comme atteints de stupidité, tous à la fois

Abandonnent leurs machines et déposent leurs outils.

Que réclamez-vous ? parlez afin que nous vous répondions et ne gardez pas le silence de la brute.

AVARE. — Voilà le point ; et s'il nous plaît de ne rien répondre ?

BESME. — Pensez-vous vivre sans manger?

pensez-vous manger sans travailler ?

AVARE. — Besme, notre pain est cuit.

BESME. — Venez le prendre; vous en trouverez la croûte dure.

Silence.

AVARE. — Pourquoi ne péririez-vous pas ? Vous n'avez nullement envie de vivre.

BESME. —Comment?

AVARE. — Je vous connais et j'ai vécu parmi vous.

Nul ne parle que dans ses yeux

Ne se lise l'ennui de la réponse qu'il va entendre et sa voix interrompt le néant.

Une chauve-souris vole au travers de vos salons, dans les théâtres autour de la lumière centrale

Vous vous accumulez comme les papillons qui ont pour corps un ver.

Tout organe qui ne remplit passa fonction pourrit, toute pourriture produit le vide. Toute chose vide et qui ne vit plus que par l'écorce cède au vent et à son propre poids;

Et c'est ainsi que la main dont nous vous avons saisis trouve en vous un obscur assentiment.

La feuille ne tient pas tant au rameau qu'elle ne jaunisse, et l'insecte, quand vient le temps, se met lui-même sur le dos.

LAMBERT, s' avançant. — Parle, qu'as-tu à répondre, frère ?

BESME. — Lambert !

LAMBERT. — Je te salue, Besme, dans mademeure : entre ! Par-dessus la ville le pollen de tes arbres vient féconder les miens.

BESME. —Que fais-tu ici?

LAMBERT. — J'ai charge d'ouvrir

La porte du retour, que celui qui la rencontre ne reconnaît pas, inerte et sourde,

Ce seuil que l'homme franchit dans un vêtement de bois.

BESME. — Quelle vie'as-tu choisie ?

LAMBERT. — J'ai reconnu la vérité et je me suis égalé aux morts.

Mais allons, parle ! réponds à ce qu'Avare vient de dire.

BESME. — Que veux-tu que je réponde ?

LAMBERT. — Tu 1 ignores, frère ? Moi donc, je l'interrogerai, et tu me répondras.

Que viens-lu demander à ce peuple ?

BESME. — Je m'en viens vers ce peuple aux mains oisives comme vers une chute d'eau obstruée» Et je lui demande son travail.

LAMBERT. — Et pourquoi veux-tu qu'il travaille ?

BESME. — Pour qu'il mange.

LAMBERT. — El qu'il mange pour travailler ?

BESME. — Toute force n'a-t-elle pas sa fonction ?

LAMBERT. — Toute fonction n'a-l-elle pas sa

lin ?

BESME. — Le travail a pour terme le produit et le produit a pour terme l'échange.

LAMBERT. — Et c'est en effet un échange que vous avez proposé, tendant une main et de l'autre ouvrant la porte de la caisse profonde et noire.

Le laboureur travaillait à son champ, mangeant son seigle et son lard et se vêlant de son chanvre.

L'artisan travaillait à son établi, et tisserand, il savait la longueur de toile qu'il pouvait chaque jour faire sortir de son métier et sa valeur, selon la dimension de son coude.

C'est alors que vous êtes venus.

Et au laboureur qui attendait son pain de la pluie et du soleil, à l'artisan

Oui pareil à l'anxieuse araignée guettait la proie précaire,

D'une part vous offriez la sécurité du salaire.

D'autre part une poignée de sous ne donnait plus le choix seulement entre un marchand et l'autre ;

Mais la pièce ronde que vous mettiez dans la main conférait

Un droit sur le monde entier ;

Et le vaste monde étant mis en loterie, vous délivriez un billet.

El c'est ainsi que vous vous procurâtes

Le travail dont vous aviez besoin, formant ces villes.

Pveprends-moi si je me trompe ; mais je dis des choses certaines et indubitables.

BESME. — Vous avons-nous trompés ?

L'homme a élé mis en valeur.

Et il ne vit plus seul, mais il en est en communion avec l'univers entier des choses et des hommes.

LAMBERT. — Vous ne nous avez pas trompés.

Vous n'avez rien proposé qui ne nous eût séduits nous-mêmes.

Le double bien que vous nous promettez, vous l'avez vous-mêmes entre les mains.

Et le premier est L'assurance contre l'inquiétude, le déliement de l'obligation du travail.

BESME. — Tout homme doit travailler, les pauvres pour le riche, et le riche pour les pauvres.

LAMBERT. — Réponds donc à la question que je t'ai posée ci-devant: Pourquoi ? Tout effort qui a le désir pour mobile suppose la satisfaction pour terme :

Toute satisfaction est individuelle, tout terme est immobile.

— Et le second bien est la consommation de la jouissance ; assis,, vous possédez la terre comme un pain.

Et tel est dans votre main fermée l'or qui paye et qui achète.

BESME. — Soit.

LAMBERT. — Maintenant donc, ô frère, regarde le peuple qui est au-dessous de toi et la disposition et l'aménagement de notre société.

Vois l'employé à son bureau, le marchand à son comptoir, l'ouvrier à ses pièces, l'étudiant à sou livre.

Considère la société de tous les hommes pareille à une pieuvre collée à la houle du monde,

L'enlaçant de sescent membres souples, tels que des corps de pompes, garnis de suçoirs rétractiles;

Et toi, ô riche, pareil au milieu de la bête qui goûle dans son cœur et qui comprend dans la profondeur de son estomac.

Vois les corps qui entrent par régiments parles portes des usines cependant que la sirène mugit, vois les pauvres, vois les femmes et les enfants, compte le bétail,

Compte les têtes sans nom et sans honneur, qui naissent, vivent et meurent comme dans un perpétuel Décembre,

Dans la misère, dans l'ignorance, dans le vice et dans la servitude.

Et flaire, cependant cela vit !

Suppose donc qu'un de ces êtres qui ont vécu toute leur vie dans ta main se retourne tout à coup vers toi comme un vieillard,

Et que te considérant du hochement caduc de sa tête,

Portant sa main tremblante à la bouche, de deux doigts il te la tienne ouverte,

Que répondras-tu à son interrogation ?

BESME. — La mort dissout le lien de la mâchoire inférieure,

La pièce qui parle et qui mange, et se déboîtant de ses attaches au-dessous des trous des oreilles,

Elle se séparedu crâne ;

Et telle est la réponse que lui fera la rangée de mes dents s'il introduit ses doigts dans la bouche obscure et mouillée.

À moins que je ne le morde.

Le ventre n'est-il point repu dans le repli de ses boyaux,

Que vous lui donniez à digérer de la soupe et des pommes de terre^

Ou le pain le plus tendre et la chair la plus fine ?

L'ivresse n'est-elle point la même, que nous aspirions le Champagne,

Ou que deux cochers attablés trinquent d'une vaste verrée d'un vin âpre et vireux ?

Si nous avons la cuisine, n'avez-vous point l'appétit ? la jouissance, n'avez-vous point le désir ? Toutes choses sont équivalentes.

Et quant à la liberté, je te dirai ce qui est vrai :

Nul servage n'est insupportable, nul Lien n'attache l'homme de trop court,

Pourvu que, dans le milieu de ses frères, U applique son cœur à une tâche journalière et à un labeur assidu.

Malheur à qui, séparé des autres, vit par luimême : il erre comme un ouvrier renvoyé

Autour de son chantier, les mains pendantes.

LAMBERT. — Réponds. Ou'avez-vous à nous dire?

Vous qui avez celte liberté détenir le visage levé, que voyez-vous ?

BESME. — L'étendue du lieu, ladurée du temps.

Moi, le grand Bcsme, je parle :

L'ennui de la mort est pareil à la solitude que j'envisage.

LAMBERT penche la têle.

Puisque tu m'as contraint à parler, connais ma réponse, et comprends-la, si tu la peux comprendre.

La terre est imprégnée de sel et de poison. Plus ce monde est beau, puis il rit dans la fraîcheur de ses feuilles,

Plus la moquerie d'y être me paraît poignante. Je connais toutes choses, et l'hésitation de la mort est comparable à mon déplaisir.

LAMBERT demeure en silence, la têle penchée.

LALA. — Lambert, c'est bien. Va, c'est assez! Un autre devoir le presse que de répondre.

LAMBERT. — Que dis-tu?

LALA. — Ne comprends-tu point ce qui t'arrive? Éloigne-toi, car il ne convient point que la chose se passe à nos y eux.

LAMBERT. — Je considère une dernière fois ton visage.

LALA. — Regarde-le. 0 mon père adoptif,com-

prends-tu maintenant pourquoi je te l'ai refusé jusqu'à cette heure ?

Si fort est le visage de la jeune femme que le jeune homme oublie son maître et son père.

Mais il convenait que le mien fût réservé au déiiement d'un nœud, ami, plus serré et plus profond.

Irrémédiable, ô Lambert, est ta liberté !

Que t'occupes-tu de la liberté des autres, alors que t'est acquise celle-ci ?

LAMBERT s'éloigne lentement, et on le voit qui s'affaisse derrière une tombe.

AVARE. — Qu'est-ce ?

LALA. — Ne vous occupez pas de cela. Lambert est mort.

Silence.

El toi, que dis-tu, Cœuvre? N'es-tu point heureux de retrouver ta femme ?

CŒUVRE, la regardant comme quelqu un qu'on essaie de reconnaître. — Oui êtes-vous ? Je ne vous connais plus. A quoi te sert la touffe et la queue de cheveux qui te pousse derrière la tète,

Sinon pour qu'à un poing que tu ne vois pas, tordue, elle te conduise ailleurs?

LALA. — Mentiras-tu, disant que je ne t'ai causé aucune douleur '?

CŒUVRE. — Soit.

Il est vrai, la gloire de ma jeunesse n'est plus, et tu l'as emportée ovec toi.

La paix dans le soleil, la surprise tout-à-coup des fleurs dont je me suis vu couvert a péri, et je sors de tes mains dépouillé.

Mais je demeure, et noir et nu, je médite une nouvelle frondaison, d'autres fleurs et la pesanteur du fruit.

LALA. — Vois, ô Cœuvre, je ne suis plus avec toi !

La porte que j'ai ouverte pour sortir a empli ta chambre de la lumière de la lune.

Vois, cependant, n'étais-je pas aimable ?

Ne m'accuseras-tu point de t'avoir menti? es-tu bien sûr de savoir ce que je t'ai pris ?

Voici que je l'ai porté à Avare, et ma demeure est avec lui.

Au lieu que j'aurais dû rester près de toi ; ne t'ai-je point donné un fils ?

O Cœuvre, ainsi tout est fini entre toi et moi ! et si tu me demandes la raison, je ne t'en donnerai aucune.

CŒUVRE. — C'est bien, Lâla.

LALA. — Comment est-ce que je te rencontre au côté de cet homme ?

Le sucre, ô Cœuvre, le lard,

La farine, le bois, les cafés, les huiles, l'or,

Ne sont pas la matière de fa spéculation, pour que je te voie maintenir de tes bras le lourd tonneau qui t'écrase.

Mais puisque Lambert s'est retiré de nous et que

je te trouve contre moi, et qu'Avare méprise de parler,

C'est moi qui expliquerai son erreur à ce Prince de ceux qui mangent.

Besme, les viandes les plus succulentes, les vins les plus chaleureux,

La possession des gemmes, ne sont point propres à nourrir ou allumer dans l'esprit

La lumière intérieure de la sapience.

Mais de même que le corps découvre et décade

Dans la matière les éléments qui lui sont appropriés,

De même la personne humaine ne trouve que dans son semblable

L'ordre condigne de sa jouissance.

Mais l'alliance et l'hymen qu'un homme conclut avec une femme

Est in suffisant, et l'amour s'épuise comme l'amilié.

Comme une note comporte la série sans fin et ses harmoniques, jusqu'aux deux termes de l'ouïe,

Chaque homme, pour vivre toute son âme, /appelle de multiples accords. Et V S'il n'est ordure ou boue dont la science ne sache tirer profit,

Je pense qu'il n'est point d'être si vil et si infime

Qu'il ne soit nécessaire à notre unanimité.

Que rien d'humain ne soit soustrait à notre jouissance! et que la loi soit trouvée par où

Nul homme ne puisse se dérober à une harmonie invincible,

Et que rien en lui ne soit perdu et vain. Et telle est la ville que nous constituerons.

— Cela n'est-il pas beau et n'ai-jc pas bien parlé ?

CŒUVRE. — Tu as bien parlé, Lâla.

LALA, souriant. — Puisque nous avons pu asservir le feu et la foudre et les contraindre au travail.

Oui doutera que nous ne sachions aménager un tel piège,

Que nul être ne puisse échapper à l'accord total?

Comme tout corps a dimension et poids,

C'est ainsi que l'homme a, d'une part, des besoins, et, de l'autre, sa fonction,

Et tel est l'équilibre qu'il maintient, en s'y maintenant ;

Telle est l'unité sociale, tel est le principe de l'échange.

Comprends, ô Besme, quelle est la réalité de l'échange, et ne vous laissez point tromper par un signe.

Comme l'or est le signe de la marchandise, la marchandise aussi est un signe,

Du besoin qui S'appelle, de l'effort qui la crée,

El ce que tu nommes échange, je le nomme communion.

BESME. — Conclus, cc'iève.

LALA. — La ville est la forme de l'humanité.

Oh ! quel sera cet ordre et cette paix merveilleuse de la cité humaine.

Quand, le siçjme ayant recouvré sa valeur, l'homme sera mis avec tous les hommes dans une relation immédiate,

Et par sa position ayant appris ses besoins, les ayant compris il n'en excédera pas la mesure.

Et dans une pure liberté il restituera de ce qu'il a pris l'équivalent,

S'il n'est de liberté que dans la nécessité.

La science a livré le monde à l'homme et maintenant voici qu'à chaque homme sont donnés tous les hommes, et que l'humanité intégrale est constituée comme un corps

Dans l'architecture de ses membres et l'office de ses organes,

Dans la plénitude delà justice, dans la puissance de la vie et dans la solidarité inébranlable.

CŒUVRE. — Bien dit.

LALA. — Viens donc, Cœuvre, avec nous, et mets-toi avec Avare et moi,

Afin qu'ayant démoli cette ville,

nousen utilisions les poutres et les pierres pour une construction nouvelle.

CŒUVRE. —Non.

LALA. — Es-tu donc satisfait de ce qui existe ?

CŒUVRE. — Je n'ai jamais pu consommer la réflexion nécessaire

Pour découvrir si je suis satisfait oui ou non.

Ma considération est adéquate à ce qui est.

Rien n'a pu ou ne peut

Etre, qui ne soit à ce moment même ; toutes choses sont présentes pour moi.

Je constate, j'assiste ; mais pas plus que je ne vais ouvrir un bourgeon avec mes doigts,

Ou fouiller au ventre de la mère pour lui arracher son fruit, si tu demandes

Que je mette moi-même la main à l'œuvre, que je dirige ces forces dont je contemple le branle éternel et que je propose mon idée,

La pensée me manque et mon cœur interdit se refuse à comprendre.

Mais sache bien, ô femme, que si je voyais une maison toute prête à tomber sur la tête de ceux qui l'occupent,

Ce n'est point sans la longueur et la difficulté de la réflexion que je conseillerais au propriétaire de l'examiner.

Mais comment, vous autres,

Avez-vous assez peu le sentiment de la musique pour pousser de vous-mêmes un cri hors de la mesure et de l'accord ?

Et quelle est l'impudence et l'audace, n'ayant point la charge principale, de toucher à rien

Qui a ceci de sacré qu'il existe, et cette folie

De penser que vous pourrez édifier une maison meilleure, maniant les âmes d'hommes comme des briques

Et comme des poutres dont on a calculé la portée et la résistance?

LALA. — Eh bien donc, Avare,

Car c'est à toi seul de parler et de prononcer, Avare,

Fais connaître ta réponse. Ecoute ce que Ton te dit.

Regarde l'étendue humaine dans la paix de Midi et vois quelle forme de ville claire et blanche

A reçue la pierre et le plâtre déposés dans ces champs antiques.

Par l'effet des nuages qui traversent le Ciel immense et ouvert,

Comme l'ombre d'un arbre s'étend sur la Cité.

De môme que de la place où nous sommes on ne voit point ni la boue ni l'ordure.

Oublie l'injustice et l'angoisse, laisse-toi vaincre par la tranquiliité.

Ecoute ce que dit Cœuvre. Maintiens ce qui est.

Songe à tout le profond travail du passé par qui elle s'est élargie comme une fleur,

Ouvrant ce dessin de vides et de fissures, pareil à un caractère lisible.

Aie compassion de l'antique Ville et ne la détruis pas.

De même qu'un homme pieux et compatissant

Ne jettera point bas une vieille muraille en mai,

De peur de ruiner les nids où l'hirondelle nouriit sa tendre couvée,

Crains de toucher à la vie, crains l'onction du sang et les larmes de ceux qui n'ont rien fait.

Pourquoi agir par toi-même ? confie ta pensée au temps, et elle ne sera point vaine, il l'exécutera comme un ouvrier que l'on prend à tàclie.

AVARE. — Besme, Cœuvre, Lâla,

Si je puis changer mon visage contre un autre et sortir de la carapace de mes côtes,

Je pourrai aussi bien changer de cœur et de décision.

Que d'autres prêtent l'oreille, s'attachent à maintenir avec la « Nécessité » un accord imperturbable ;

Pour moi, je la contiens en moi-même et elle trouve dans mon esprit son support et sa proposition.

Gomme un aigle qui naît, je traverserai mon œuf de la tête !

Qu'avez-vous à vous étonner et à craindre ?

Si la terre tremble dans l'épaisseur de sa masse,

Si la suture, du ciel claque dans un coup de tonnerre, si l'Océan emporté par le ras-de-marée

Déracine ses caps et roule l'une sur l'autre ses fies comme des barriques,

Qui s'étonnerait que cette mer humaine d'âmes et de sang

Se mît un jour à bouillir et fît péter la paroi

Des réservoirs où vous essayez de la contenir, alors que l'heure est venue et que Mars entre au Lion ?

Et la naissance aussi est un signe, d'hommes tels que vous en voyez un devant vous, Avare.

BESME. — Que penses-tu faire ?

AVARE. — Je ne pense pas comme vous pensez. Je suppose, Besme,

Que tu as apprivoisé ton cœur et que tu le conduis où tu veux, comme le bœuf herbivore

Qu'un enfant emmène par le chemin droit et uni.

Pour moi, je l'ai posé mon maître et je l'écoute

Comme un vieillard aveugle doué d'une sagesse inexplicable.

Il est ancien dans ma poitrine, et depuis le commencement de l'homme ceci sous ma cinquième côte continue le battement du cœur perpétuel.

Origine et principe, il digère profondément la nourriture que lui fournissent la cervelle et les sens,

Et comme l'heure sonne quand la dent de la roue atteint le déclanchement

La décision est à lui, avec la mise en marche, et notre volonté

Se rhythme sur son mouvement.

Il est en nous et nous sommes en lui, car, à chaque respiration, il nous reçoit

Tout entiers dans sa cavité et nous en expulse.

Et ainsi je me suis fait à moi-môme ce serment

De délivrer en moi ce par quoi je suis un.

Je ne mourrai point sans connaître la liberté.

BESME. — Ainsi tout est fini?

AVARE. —Ecoute.

Chants, cris au loin. On entend la rumeur d'une foule en marche.

Ecoute l'élocution de la foule pareille au crépitement de la graisse qui frit.

Un coup de vent rabat sur eux la poussière et la fumée de la Ville.

Respire pour la dernière fois l'odeur de la Ville, écarte les narines sur le tas humain,

Sens l'odeur de la chair sous les vêtements, la cuisson de la nourriture, le suint de l'homme et des machines, la poussière qui monte sousl'innombrable remuement des pieds.

Tout est fini.

Le volume d'une plus complète fumée s'élèvera de l'ouverture, comme un vase ouvert, de la Ville.

Comme l'homme qui atteint au haut d*un versant

Ne retrouve, se retournant, au gouffre dont il sort qu'un opaque nuage

Et en découvre de l'autre côté un autre.

Il sort.

LALA. — Adieu, Cœuvre, adieu, Besme !

(A Cœuvre.) Adieu, Cœuvre.

Tause.

Adieu, Besme !

Pause. — Elle sort.

BESME. — Je ne crains que la douleur physique;

Les mains autour de la gorge qui étrnn^lent, le coup de pierre sur la tête, le genou sur l'estomac, le couteau dans le ventre, l'écrasement, le bras retourné qui craque.

Mais si je m'interroge devant la mort même, je ne trouve dans mon âme que le silence.

— Que me veulent ces larmes enfantines ?

CŒUVRE. — Tu pleures, Besme ?

BESME. — Qu'arrive-t-il ? qu'est-ce donc qui pleure en moi ? je ne puis réprimer ceci.

Cela est amer, inconsolable. Aurais-je donc été malheureux ?

CŒUVRE. — Tu pleures, Besrne !

BESME. — Àvais-je donc un droit à être aimé ?

Quelle est celte rancune que je sens? quel est ce tort qui m'a été fait ?

Eh quoi ! cœur sage et sévère, est-ce toi qu[ pleures ?

CŒUVRE. — O Besme, laisse couler ces larmes solennelles.

BESME. — Ineffable suavité 1 Il est doux de découvrir qu'un autre être place en vous sa joie et sa surprise.

CŒUVRE. — Plains-toi, cœur blessé !

BESME. — Par la connaissance je me suis place hors de la connaissance ;

Par l'intelligence je suis hors de la compréhension des hommes.

CŒUVRE. — Ne fus-tu jamais aimé ?

BESME. — Quand une femme m'eût aimé, ma peine ne serait pas amoindrie.

Nul ne me connaît, nul ne sait cela qu'au fond de moi-même je ne connais pas.

— Paix, à cette heure ! assez.

0 Cœuvre, recueille mes dernières paroles.

CŒUVRE. — J'écoute.

BESME. — J'ai profondément considéré la nature des choses, en étudiant la propriété et les énergies.

Et c'est moi qui, complétant la force informe, ajoutant, par mon art, le membre,

Par maintes inventions ingénieuses ai soulagé l'homme du faix servile.

(Par quoi, pour autant l'ayant livré à la malédiction des rêves, je péris.)

Toute ma vie je me suis occupé de relier les causes aux causes, mais ma pensée n'était point satisfaite.

Et voici quelques mois seulement que je fis cette découverte

Qu'il est convenable sans doute que je meure pour ne pas consommer :

J'ai retrouvé l'Ignorance! 0 Cœuvre, bien que ton esprit soit grand, poëte,

Je ne sais si tu pourras porter ce que je vais dire : il est une science sous la science, et nous rappellerons Ignorance.

CŒUVRE. — Fais-m'en part, ô Besme.

BESME. — Toutes choses sont inexplicables. Et qu'est-ce que cette faim qui dévore l'esprit de savoir

Que l'appétit d'épuiser cela qui n'est pas essentiel?

Toute chose est, en ce qu'elle diffère; et sied, individuelle, sur un principe incommunicable.

Où vous voyez des Causes et des Lois, (érigeant la majuscule comme une idole,)

Je ne trouve plus que la pratique d'un instrument. Il n'est de nécessité que logique,

Renfermée dans la constatation de la chose; toute explication

Ne fait que dilater la définition, image abstraite du fait.

J'appelle Néant le fond de toutes choses, échappant avec totalité à la capacité de notre esprit. Et c'est pourquoi,

Familiarisé au commerce des forces profondes,

J'avais projeté de substituer à la connaissance le contact, de surprendre l'Etre dans son opération, combinant tel piège.

Je mêle cette pensée à l'obscurité de la Mort

CŒUVRE. — Pourquoi penses-tu mourir?

BESME. — Je n'échapperai point à mon sort.

Il est convenable que je périsse déchiré aux mains de la cohue.

Je veux, Cœuvre, à ce suprême instant, comme le Secret lui-même, remettre dans ta main ceci.

Il détache une pierre de l'anneau qu'il porte au doigt.

Comme la fraîcheur, dit-on, de l'émeraude claire

et viride

Récrée un esprit languissant et insinue l'aile-

crpssc

C'est ainsi qu'aux heures de fatigue et de confusion, prenant entre mes doigts celte gemme

Où le Pur en soi se condense jusqu'à l'azur, et l'azur jusqu'à la Nuit,

J'entrais dans la considération de l'extase. Je te donne, ô Cœuvre, ce saphir!

Ce limpide atome est tout ce que j'ai arraché à mes mines et à mes fouilles! Reçois

Cette goutte de nuit . abstraite, prunelle de la primordiale cécité.

Et si tu sais placer cette pierre sous le feu d'une lampe ou dans la lumière de la lune,

Tu la verras, bleue, flamboyer entre tes doigts de six rayons égaux.

J II lui donne la pierre.

Adieu, Cœuvre !

Il sort.

Rumeurs assourdies au dehors. — Très loDgue pause.

CŒUVRE, comme perdu dans un rêve. — ... la chose. Voilà

Longue pause.

La chose. (77 frissonne.) J'ai froid ! Voilà le vent qui se lève. Ce ciel gris!

ir sort.

Clameurs d'une foule se rapprochant. On

voit au fond de la scène passer au-dessus

d'un mur des drapeaux, des canons de fusils,

et la lèle de BESMË au bout d'une baïonnette.

Le soleil se couche dans le ciel brouillé.

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