ACTE II
Boulevards du Sud. Un endroit découvert d'où l'on voit les hauteurs de Belleville.
BAVON, en costume d'ouvrier, sort d'une maison en construction. Des maçons arrivent les uns après les autres.
PREMIER MAÇON, éternuant. — H-hach !
SECOND MAÇON, bâillant. — He-e-e-em !
TROISIÈME MAÇON. — Le contremaître ne vient pas.
QUATRIÈME MAÇON. — Et les autres, ils ne viennent toujours pas. On ne travaillera pas aujourd'hui.
CINQUIÈME MAÇON. — Allons toujours prendre le café.
SECOND MAÇON, bâillant. — Houa !
BAVON. — Moi, je vais rester. Où allez-vous ?
TROISIÈME MAÇON. — Par là. Hé, Limousin 1
Ils sortent.
BAVON. — Ces gens-là travaillent pour del'argent. Mais l'argent,
Mes fins camarades, tout seul, G'esl-il pas mieux !
Ha ha !
Il fait quelques pas lentement.
De nouveau, l'Aurore ! —
Il y a dans ce temps-ci quelque chose de laid.
— L'Aurore ronge au-dessus des cheminées !
Or, hors de créer ie pain et le mander,
Tout n'est que jalousie contre le mensonge. Je vois ces pierres!
Une cité existe autre que des nuages au-dessus du miroir des eaux plates et le dernier spectacle avant le sommeil.
Quel en est l'architecte? l'Ennui.
C'est ici son vaste sein plein d'hommes.
11 se tourne vers la maison.
Que fuit l'homme vieux ? est-ce qu'il ne se lève pas?
Il est temps de se lever, vieux frère!
11 entre dans la maison ; puis, ressortant, quelques instants après, il reste en silence.
Cela est un signe.
Il ne dormira plus sur les sacs de plâtre. Sur le trottoir, garni d'une latte,
Il ne sera plus un avis aux passants de descendre.
L'homme de misère est mort,
Il resle immobile, les yeux levés vers l'Est, puis, secouant la tèle.
Et moi, et quelle est cette torpeur ?
Jour !
D'où vient que je ne m'éloigne qu'avec des souliers de plomb de ce spectacle enflammé ?
Si je meurs je dirai que j'ai vu le resplendissant
Vesper au-dessus des fumées se... Si je meurs, je dirai que j'ai vu le...
Je m'assoirai ici. (// s'assied à l'écart et s' assoupit.)
La fcène s'emplit de monde peu à peu- Entre GRAILLA RD. Il monte sur le trottoir et regarde de divers côtés comme s'il cherchait quelqu'un.
GRAILLARD, faisant un si<jne avec la main. Ohé !
Entre CŒURDOURS.
CŒURDOURS, à Gaillard. — Bonjour.
GI\AILLARD. — Bonjour. — Ohé!
II ygite son chapeau.
CŒURDOURS. - Oui appelles-tu?
GKAILLARD, montrant un point de la scène. — Par là.
CŒURDOURS, regardant aussi. — Il va d'un autre côté,
I l'est Gérin.
hors et Longuoreille doivent venir, et il dit qu'il en amènera d'autres.
GRAILLARD. — Voyons! qui avons-nous encore?
CŒURDOURS. — Rufin.
GRAILLARD. — Qui cela?
CŒURDOURS.— Poil-au-nez.
GRAILLARD. — Oua !
CŒURDOURS. — Lehappard.
GRAILLARD. — L'ancien commis ?
CŒURDOURS. — Je crois.
GRAILLARD. — Féroce comme un pou rouge, plein de feu comme un grain de poivre!
CŒURDOURS. — Avare sera satisfait. L'as-tu vu?
GRAILLARD. — Il ne tardera pas à venir aussi. En attendant, que se passe-t-il ?
CŒURDOURS, criard. — Par ici, Rufin !
Ohé!
RUFIN, «m loin. — Ohé!
Il les rejoint.
GRAILLARD.— Quoi de nouveau ?
RUFIN. — Le boulanger ne cuit plus; L'épicier a fermé, le typo a roulé sa blouse. L'un a laissé sa pelle, l'autre sa hotte.
CŒURDOURS. — Bravo ! cela ne va pas mal.
GRAILLARD. — Cela a commencé depuis longtemps.
RUFIN. — Ces derniers mois furent énervants! Eteniïn depuis huit jours
On lâche l'ouvrage à midi ou on ne vient pas. IVOI\S. — Bonjour. — J'étais sur les boulevards cette nuit.
GŒURDOURS. —Eh bien?
RUFiN. — J'y étais aussi.
1VORS. — Une épaisse foule
Remuant avec beaucoup de paresse ou pas. Ici,
là,
Quelqu'un essayait de chanter qui finissait par
des hurlements.
Point de voitures ; toutes lesboutiques fermées.
Entre LONGUOREILLE, les mains dans les poches.
LONGUOREILLE. — Bonjour.
jVORS. — Même les gens qui sortaient de leurs
galas
Restèrent là comme frappés d'idiotisme.
De sorte que le cavalier laissait sa compagne et que comme l'oubli
Tombait en même temps sur deux vieillards. Et les femelles coiffées de diamants Se couchaient dans le ruisseau comme des brebis Et personne ne songeait à rentrer comme si chacun
Etait absent d'une ville très-éloignée.
A la fin ils éteignirent les lumières publiques, et si quelque fenêtre était éclairée
Avec des cris furieux ils y jetaient des pierres, et toute la multitude
Se coucha où elle était.
Spectacle étrange! car entre les genoux d'un boucher
Tu voyais une femme comme un paquet de soie.
Un ouvrier adossé contre un mur fumait sa pipe ou un homme à gros ventre
Se levant marchait comme un homme ivre.
Et si, frottant une allumette, tu reconnaissais un chauve le long du trottoir,
Comme s'il se réveillait, clignant des yeux, 1 ricanait avec un embarras imbécile.
CŒURDOURS. — Mais que font nos chefs; qu'ordonnent les hommes assis ?
GRAILLARD. — Ils tremblent.
IYQRS. — La hiérarchie
Rampe vers le niveau ; l'autorité est saisie de secouement.
Il n'y a plus que des hommes et des hommes, et ils emplissent les rues.
Passe un homme.
GRAILLARD, l'appelant. — Hé, là ! pardon.
L'HOMME. —Eh bien?
GRAILLARD. — Pourquoi tout ce monde ?
que veut-on faire ?
L'HOMME. — Ça va finir. Vous allez voir.
aussi
GRAÏLLARD. — Quoi?
L'HOMME. — Ça va finir.
Il s'en va. — Passe un second, criant :
O-hé, Jules ! o-hé !
GRAILLARD, s'actasan* à lui.— Qu'y a-t-il de nouveau ? qu'est-ce qui se passe !
L'homme s'en va.
CŒURDOURS.— Venez voir. Allons plus loin.
Ils sortent.
DES GENS parlent et répondent. — Hé !
— Ohé !
— Tiens, vous voilà ! Bonjour ! vous êtes venu ?
J'ai fait comme tout le monde.
— Et vous avez amené voire dame avec vous ?
— Par ici, hé, Louis ! aïe donc !
— Victor, o-hé !
Murmures. — Mouvements divers.
Un homme monte sur un banc.
— Qu'est ce qu'il veut, celui-là ?
L'homme fait signe de la main
— Il va parler. (Ils s'approchent de lui.) L'HOMME, criant. — Camarades !
UN HOMME IVRE, hurlant. — Miaou !
L'homme parle en gesticulant sans qu'on l'entende Quelqu'un agite un drapeau auprès de lui. Puis il s'eu va suivi de deux ou trois personnes.
Des enfants soufllent dans des trompettes. Vacarme.
Un groupe d'ouvriers à l'écart.
LE PREMIER. — Qu'est-ce qu'on fait?
LE SECOND. — Faut attendre. Nous avons délégué Avare.
LE TROISIÈME. — Ah ! ah !
LE SECOND. — Et il y aura aussi Sueur, et Lerouge, et Chariot le mécanicien, et l'autre, comment s'appelle- t-il ? le fou.
LE PREMIER. — Où doivent-ils se rencontrer?
LE SECOND. — Ici; dans une heure.
LE TROISIÈME, montrant la foule.— Ça va bien ! regardez !
Ils sortent. — La scène se vide peu à peu. Rentrent CŒURDOURS et IVORS et les autres par groupes séparés.
IVORS, se retournant vers les autres groupes. — Il m'aditcependantque nous nous retrouverions
NIVERT. — Moi, je ne le connais point.
IVORS. — Vous le verrez; c'est un homme hardi et clairvoyant.
Attendons-le ; nous ne pouvons rien faire sans lui.
Entre AVARE.
IVORS. — Bonjour, Avare.
AVARE. — Bonjour, hors, Gruillnrd, Rufin, Cœurdours. (// leur fait un signe.) Et tous les autres, bonjour.
Somraes-nous tous là ?
IVORS. — Je crois, oui.
AVARE. — Venez de ce côté. Ivors, que pensezvous de ceci ?
IVORS. — Mais
Cela ne va pas mal pour nous.
AVARE. — Aujourd'hui !
IVORS. —Eh bien ?
AVARE . — Aujourd'hui, aujourd'hui !
IVORS. - Quoi ?
Pause.
AX ARE, violemment. — Gerce, tempête ! exulte, tohu-bohu !
CŒURDOURS. — Quelle est cette moue ?
AVARE. — Grouillez,
Tocsins ! Fendez-vous, portes de l'hiver ! Et que la contrée jaunâtre
Expulse le vent odieux et le déluge !
Et que la Nuit
Informe braie
Parce qu'elle a reçu sur les bras le cadavre de /a Splendeur, comme Tarquin sur Arons !
Voilà, voilà que l'homme désespéré va se lever en son propre nom, et que le vent emporte la mer! Tant mieux !
NI VERT. — Pourquoi?
Peut-être que cela finira paisiblement.
AVARE. — Je me réjouirai à cause de cela.
Je montrerai maintenant que je suis ! Je t'embrasserai, Vengeance !
Ha, ha !
Je vois, je vois! Je comprends, et beaucoup de pensées me naissent du ventre !
Et vous ! sercz-vous des lâches ou lèverez-vous les mains contre le despotisme ?
Pour moi, je suis prêt et j'enfourcherai la culbute même, la vague !
NIVËRT. — Qu'espérez- vous
De la foule coulante et d'un peuple qui n'a pas faim ?
Contemplez notre habitation fumante! elle s'étend parmi l'ombre et le soleil.
AVARE. — 0 ville ! je te connais.
J'ai marché ici, enfoncé parmi les hommes jusqu'à la tète, quand, de les ponts colossaux,
Le poing- fermé, je regardais en passant Ivry
Etalé sur des rives infectes sous les cieux noirs expédier une vaste vapeur !
Mais la nécessité est présente.
L'édit a été rendu que ces arpents d'hommes soient barattés et l'instrument doit être fait avec vous.
IVORS. — C'est ici un peuple gourmand et lâche.
AVARE. — Mais le pus à faire est comme vers en bas, entraînant des mouvements inéluctables.
Comprenez l'homme secret ! Rappelez-vous le désir, et que,
Hier,
Des éclaireurs sont revenus, tels que des idiots, gazouillant
Que des voiles impardonnables s'interposent. Et ceux qui sont restés
limitent à la borne d'un front décrépit comme l'homme soûl
Oui travaille à faire de l'eau contre un mur.
Maintenant ce peuple sait son froid
Malheur, et c'est pourquoi c'est la saison des amours dans la vermine que cette mare a pullulée non moi:) s
Que le trou du ciel ses dieux !
Sachez que cette société est composée de trois hommes.
Le pauvre.
Et l'individu honnête et beau
Veut montrer de la grâce. Et le troisième est comme les insectes à l'automne, la ponte faite, qui cherchent
Un endroit pour se retourner sur le dos ; le Riche comme un homme atteint de la dysenterie
Qui croit que toute son âme trahit avec le débordement de son miel,
Visant, savoure sa nullité. Assez.
Car il est temps que nous...
IVORS, les présentant.— Nivert, Longuoreille.
lis se serrent les mains.
AVARE, à d'autres personnes qui se trouvent là. — Et vous, qui êles-vous ?
LE PREMIER. — Je suis quelqu'un qui s'embête.
AVARE. — Suivez-nous. Cela vous passera. (Aux autres.) Vous ?
LE SECOND. — Je suis de l'espèce qui a usé leguignon.
LE TROISIÈME. — Ne dites pas cela trop tôt. (A Avare qui lui fait un signe.) Unhouime curieux, rien.
AVARE. — Vous tous ! et je connais l'un et l'autre plus ou moins.
Comprenez-moi. Ce peuple
Est devenu ivre par la mauvaise chaleur de son ventre. Comme les grenouilles à l'époque du fiai , ils rêvent une jouissance commune.
(Test pourquoi la masse des hommes s'en va fondre comme un chaos.
Je vous conseille de demeurer intacts. Qu'une séduction ignoble ne vous fasse pas oublier la liberté !
Voici un temps de danger ! Obéissez-moi, je vous le conseille. Restez serrés et à la fin vous subsisterez comme des hommes libres.
NIVERÏ. — C'est bien.
AVARE, regardant Vheure. — Sortons, éloiynoiis-nous de divers côtés.
Ils se séparent.
E trent, DEUX BOURGEOIS.
LE PREMIER BOURGEOIS, apercevant le second. — Bonjour ! que faites-vous ici ?
LE SECOND BOURGEOIS. — Comment cela va-t-il ? — Moi, je me promène.
LE PREMIER BOURGEOIS. — Moi, je viens pour cette espèce d'entrevue, vous savez ?
Le SECOND BOURGEOIS exprime son mépris-
LE PREMIER BOURGEOIS, riant. — Vous ne croyez pas au succès ?
Le SECOND BOURGEOIS exprime que la chose lui est indifférente.
LE PREMIER BOURGEOIS. — On ne sait pas. Niais remède à mal tel !
LE SECOND BOURGEOIS. — Vous auriez mieux fait de rester chez vous.Ou'avez-vous à vous mêler de cela ?
LE PREMIER BOURGEOIS. — Au fait ! — Bah! tout cela tournera bien. (Regardant autour de lui.) Quartier étrange !
LE SECOND BOURGEOIS. — J'ai passé par là tout à l'heure : cétait désert!
De la rue de Tolbiac, derrière les peupliers et les champs de trèfle, on voit la ville et ses temples !
C'est le lieu maudit par une misère obscène;
Triste chantier où la Bièvre aussi épaisse que (e miel est utile pour les cuirs et les toisons.
Rien ne restait que quelques femmes et des enfants
Oui se traînaient par terre ou rampaient à quatre pattes sur un mur.
Et dans les rues sans maisons, entre les usines désertes, de'pelits ouvriers
Enlevaient leurs cerfs-volants : des monstres pauvres, des sentences appropriées au ciel nuageux.
LE PRExMIER BOURGEOIS. — Ça vous crapouille dans la crasse,
Comme les cochons derrière une porte condamnée, comme les insectes qui se multiplient dans les lieux d'aisances.
LE SECOND BOURGEOIS. — Comme l'ombre de l'Hécla s'allonge sur la Terre-des-sorciers,
Comme la fin du soleil se mire sur une eau moisie, ce peuple sent qu'une heure muette l'atteint.
Vers Saint-Denis,
Sur les quais du canal, du côté où la ville du gaz range huit cheminées,
Où, tripotant dans la graisse de la boue, l'homme respirant
Se nourrit de l'odeur sucrée de la glycérine et de l'engrais,
Sur les boulevards où les femmes vendent leurs propres intestins, à Belleville,
Dans les clapiers où la fillette, épouse de son père,
Met ses bas à un gosse sans chemise, aussi pustuleux que le crapaud, le loupiot dont la peau est aussi mince que celle du lait,
Trop longtemps on à parlé d'une république d'égaux, d'une vie assurée pour tous, et la Rue du Moulin-des-Prés en a souri !
Amitié de misère, communauté dans le mal et le malheur,
Qui saura ce dont a murmuré le sale méandre du Camp-des-Pauvres ?
Que vous l'appeliez Immeubledu-tirant-debœuf,
Ou Cité-de la- Viande-rare et Boulevard-du-Yentre-désert.
LE PREMIER BOURGEOIS. - Nous verrons.
Que pensez-vous de ceci ?
LE SECOND BOURGEOIS. - Je ne sais. - Je ne vais pas bien.
LE PREMIER BOURGEOIS. Moi non plus, le souffre de l'estomac.
LE SECOND BOURGEOIS. -Et moi de la ves-
;ie.
Pause.
LE PREMIER BOURGEOIS. - Peut-être que : est le foie.
LE SECOND BOURGEOIS. - Et moi, la rate.
— Je suis Anglais à cette vie. Je suis au milieu des hommes comme quelqu'un qui descend des chevaux de bois. — L'ombre, de la fin est sur nous.
LE PREMIER BOURGEOIS. — Adieu !
LE SECOND BOURGEOIS. — Quel sérieux dégoûtant
Nous apportons à manger ! Une fois que je passais en voiture près des Halles, le cœur m'a levé en voyant
Remuer entre les mains de la foule les légumes elles quartiers de viande.
Quelle chose que de manger! Nous ne sommes pas moins voraces que le seigneur Arer.
Ils se séparent.
BAVON, se réveillant. — J'ai dormi.
Il s'étire.
Oui,
Et cette lassitude solennelle encore me... Allons !
Une agréable léthargie, comme si en été j'étais assis sur un banc alors qu'une personne chère vient de partir.
Il me semble que j'entends encore, c'était comme des trompettes sous terre !
Allons ! il n'est pas temps de dormir.
Il se lève
Entre LA FEMME DE BAVON, qui vient se
mettre en face de lui.
LA FEMME. — Ne me reconnais-tu Pas ?
BAVON. — Oui. Non.
LA FEMME. — Ou'as-tu fait ? Pourquoi m'astu laissée ?
BAVON. — Va-t'en ! je ne puis revenir.
LA FEMME. — Est-ce le fait d'un homme sensé ou d'un fou ? Dis dans <]uel état je le trouve ! Pourquoi ne réponds-tu rien ?
BAVON. — Toi et ton enfant, ne ponvez-vous vivre sans moi ?
LA FEMME. — II ne fallait pas m'épouser.
BAVON. — Va-t'en ! tu as le nez rouge.
LA FEMME. —Tu es bien méchant !
Elle pleure.
BAVON. — Ton amour est fade.
Et songeant amèrement, je demande comment un homme tolère cette moquerie indigne !
En vérité, parce que le feuillage a fait un bruit» parce que dans la lumière d'argent il a vu une joue empourprée,
Sortant de l'enfance, il désire avec de profonds soupirs!
Qu'il écrase donc sa face sur cette face où se peint la terreur !
La larme à demi séchée, la feuille ancienne et transparente ne paraîtront pas
Plus vaines que cet embrassement poussiéreux.
LA FEMME. - Hélas ! hélas !
Pourquoi ne n'aime-t-il pas ? Est-ce ainsi qu'il
parle de l'amour ? est-ce ainsi qu'il se souvient de notre amitié?
0 depuis que tu m'as quittée ! — Jamais
Je ne me suis souciée que de toi, quand je me regardais dans la glace.
Et voilà que j'ai disparu de devant lui! Dis, quel reproche me fais-tu ?
BAVON. —Aucun.
LA FEMME. — Laisse ces pensées !
Et tu seras heureux. Reviens avec moi.
BAVON. — Non.
LA FEMME. — Mais je pense que tu aimes ailleurs.
BAVON. — Peut-être que tu ne te trompes pas.
LA FEMME. — Ne crois pas que je ne sache rien. Je ne supporterai pas cela sans indignation ! Tu as aimé où il ne convenait pas.
BAVON. — Certes, Juliette, tu le sais,
J'ai aimé une jeune fille, lorsque souriante elle m'écoutait,
Comme la repasseuse qui approche son fer de la
joue.
Et ensuite, étant entré dans la force de la vie, j'ai rendu des gémissements
A cause d'une mère, telle que Léda pleura quand elle se sentit déchirée par le grand Cygne.
Mais voici, comme la troisième vague emporte en rugissant toute l'écume, un autre amour!
Veux-tu le connaître? Va. Entre dans cette maison.
LA FEMME. —Quoi?
Elle entre, puis ressort épouvantée.
BAVON. — Eh bien! qu'as-tu vu là-dedans?
LA FEMME. — Une chose horrible, en haillons ! quelqu'un de mort.
BxVVON. — J'ai vu ce grand vieillard qui, nu dans son paletot pourri,
Croisant les bras sur sa poitrine où le vent le poussait portant son antique destitution.
L'un remue dans l'or, dans les richesses de la profonde maison; et l'autre
Chante dans sa jeunesse généreuse, et celui-ci attire les cœurs comme une odeur de jardin.
Mais celui-là était maigre au milieu de tous les hommes.
Et moi j'ai dit : « Je ne suis pas situé moins seul. O homme, je te trouve beau !
Accepte-moi, ô frère! et bouche contre bouche, comme dans la rencontre de noces, nous ferons un serment contre le monde ! »
LA FEMME. — Ne veux-tu pas Revenir et être heureux?
BAVON. — Je ne veux; je ne puis.
Entre AVARE. — Il s'arrête et regarde attentivement BAVON.
- 8o — BAVON, l'apercevant. — Hé? qa'ya-t-il?
AVARE, — Ne vous ai-je pas vu
Ailleurs?
BAVON. — Et moi aussi, je vous connais.
AVARE. — C'est moi. Je suis Avare.
LA FEMME. — Avare? N'ètes-vous pas un des principaux parmi ces gens? On dit Qu'ils veulent constituer une ville.
AVARE. — Peu importe. Oui.
LA FEMME. — Et ferez-vous la paix avec les riches?
AVARE. — Nous sommes divisés par la haine.
LA FEMME. — Et si quelqu'un d'entre eux avec de la pitié venait.. .
AVARE. — Pour nous voler même la vengeance? Cela ne serait pas toléré!
LA FEMME. — Prends-le. Tue-le.
Parce que ce n'est pas un ouvrier, comme ses vêtements le font croire.
AVARE. — Est-ce vrai ? qui êtes-vous ?
BAVON. — Bavon de Besme. Vous me connaissez.
AVARE. — C'est très étrange ! — Mais peutêtre que... En effet je crains leur hésitation... Si...
LA FEMME. — Eh bien ?
AVARE. — Viens
Afin que nous te mettions à mort.
BAVÔN. — Je consens.
AVARE. — Viens et lu feras sortir
La vengeance contre ce lieu détestable. Arrive.
Il lui met la main sur l'épaule.
BAVON, à sa femme. — Adieu. (Ils sortent d'un côté, ta femme de i autre.)
Entre par la gauche LE MÉCANICIEN, LEROUGE, SUEUR, PASME, délégués ouvriers.
SUEUR. —Où est Avare?
LEROUGE. — Il va venir.
Entrent par la droite PARPAILLE, POU- LET. POMARON, PETIT-MOREL, GOU1L- LAUD, délégués bourgeois.
La foule s'assemble. — Rumeur.
PARPAILLE. — Ne pouvions-nous, Messieurs, nous rencontrer
Ailleurs que sur cette place publique ?
LE MÉCANICIEN. — Ici
Et pas autre part; que tout le monde
Entende !
PARPAILLE. — Pourvu que nous nous entendions nous-mêmes. Bien : peu importe. — (A la foule) : Pour vous, gardez le silence.
LEROUGE, tapant sur le dos de Sueur. — Ah !
ah ! mon vieux ! ils sont venus ! Hi ! ils canent, nom de nom ! Ppp ! Sss !
Rires dans l'assistance — Rumeur. Violent murmure comme d'un çrand nombre d'hommes qui parlent ensemble.
PARPAILLh; flaire de côté et d'autre-
SUEUR. — Que renifles-tu ?
PARPAILLE. — De quoi avez-vous déjeuné ?
SUEUR,^ avançant vers lui et lui soufflant à la figure. — Respire l'odeur du pauvre !
POULET, comptant. — Un, deux, trois, quatre. C'est à vous que nous avons à parler ?
LE MÉCANICIEN. — A nous.
PARPAILLE. — Pourquoi à vous, l'homme aux moustaches grillées ?
Plutôt qu'à ce gentil boucher ? ou aucun autre?
LE MECANICIEN. — Si vous n'avez rien à nous dire, nous parlons.
PARPAILLE. — Cela ne fait rien. L'important,
C'est qu'avançant des choses raisonnables, nous ne rencontrions
Pas qu'un silence de brute.
Que prétendez-vous '? Pourquoi avez-vous quitté votre travail? Ne pensez pas que nous ayons peur de vous.
LE MÉCANICIEN. — Nous sommes les plus forts.
PARPAILLE. — Croyez-le. — Je vous avertis
de ne point trop remuer, de peur que nous ne le supportions plus !
Certes la poussière s'élève comme sous des pieds de bestiaux ! Et les plus belliqueux d'entre vous, . ceux qui jadis
Evitaient de tousser quand ils passaient devant la lanterne du commissaire,
Ont pillé quelques épiceries, se gorgeant de raisins secs et de boules de gommes.
Craignez que le chien ne gronde ! craignez que le sabre ne soit tiré.
Violentes clameurs.
LE MÉCANICIEN, levant la main. — Chch !
PARPAILLE. — Mais quand vous le seriez ? Pensez-vous vivre sans travailler ? Allons !. Que demandez-vous ? causez !
Le moment est venu de rompre le silence et de se parler face à face.
Et autrement nous sommes prêts.
Mais que cette bouderie prenne fin !
LE MÉCANICIEN. — Voilà le point. Vous avez mal au cœur aux doigts de pied.
— Ai-je écouté avec assez de patience? Et s'il nous plaisait de ne rien répondre ?
A quoi èles-vous bons ? pas plus que des petits enfants, vous ne savez rien faire de vos mains. Vous ne pouvez vous passer de nous.
Maintenant donc, tiens !
Nous userons de ce droit que vous nous donnez et de notre avantage !
POULET. — Que nous reprochez-vous donc ?
QUELQU'UN, dans la foule. — Ou'est-ce qu'il dit?
Mais comment? ne vous en souciez pas !
UN AUTRE. — I dit qu'est-ce que nous leur reprochons ?
L'AUTRE. — Merde alors !
POULET. — Oui, que nous reprochez-vous ?
LE MÉCANICIEN. — Nous travaillons pour vous.
POULET. — Eh bien, est-ce que nous ne payons pas?
LE MÉCANICIEN. — Quel droit avez-vous sur nous ?
Pour que vous nous payiez ?
POULET. — Comment! mais c'est par vous que nous devenons riches.
Violentes clameurs dans la foule.
Enlevez-le !
Une voix de femme.
Il ne faut plus de riches ! enlevez-les !
POULET. — Alors, que réclamez-vous ? ne vous trouvez-vous pas assez Pauvres ?
Mais écoutez :
Je dis à mon tour que vous ne pouvez vivre sans nous.
Oui!
Vous n'existez que par nous. Par nous, pour nous.
SUEUR. —Ho!
LEROUGE, au mécanicien. — Viens-tu, hé?
est-ce qu'on les écoute blaguer ?
POULET. — Voyons! que le moins sincère D'entre vous me réponde!
Aucun de vous volontiers
Ne travaillerait que pour vivre; mais sans doute qu'il espère devenir Plus riche?
Hé! — Hé! — Personne ne répond?
Quelqu'un au fond :
Qu'est-ce qu'il dit?
Un autre :
Il dit qu'on veut tous êtres riches.
LEROUGE. — Vous n'avez pas le droit De ne rien faire! vous n'avez pas le droit d'être riches!
Aïe donc !
POULET. — Que criez-vous, ainsi qu'avec deux bouches?
Mais tout homme désire
Etre libre de ce travail de se nourrir; et autrement,
Il ne serait pas sorti de la jupe de notre grand'mère, la Terre.
Pourquoi ?sinon pour essayer de toutes les facultés de jouissance mises en lui. Comment ?
Hé! autrement qu'en y faisant servir les au...
Un immense vol de corbeaux passe audessus de la scène. Ils restent tous, bouche béante.
SUEUR. — Croâ!
PETIT-MOREL. — Jamais je n'ai vu passer de corbeaux si tôt.
POMARON. — Et de telles bandes au-dessus de Paris.
PASME. — Ils volent par l'air.
POULET, achevant. — ... les autres.
Silence.
Et c'est pourquoi, ô gens !
C'est pour cela que vous êtes réunis, ô gens qui vous souciez peu de leurs cris, quand le passade des corbeaux annonce le noir hiver!
Et vous vivez pour nous
Servir, ensuite vous subvenez à vos besoins mutuels.
Car nous sommes au milieu de vous, cependant que vous vous occupez
A donner à la richesse son prix.
— Désormais dis : Gueux !
LEROUGE. — Gueux !
POULET. — Appelle-moi coquin, et tu parleras un œillet. « Cochon! » et lu me chatouilleras le sacrum.