LEROUGE
La
Vache ! Tu mens I tu mens ! c'est des chieries!
SUEUR. — Cela n'est pas juste que vous soyez heureux.
Voilà, nousmourrons ; et tout le temps, Nous aurons vécu comme des malheureux.
POMARON. — Quoi donc l pensez-vous que nous soyons plus heureux !
SUEUR. —Oui!
POMARON. — Comment le serions-nous !
SUEUR. — Comment !
LEROUGE. — Hé ! hé ! que dit-il !
POMARON. — Comment le serions-nous ! Ne sommes-nous pas tous faits de la même viande ?
N'avez-vous pas comme nous des yeux ?
Une bouche garnie de nerfs, et, à l'endroit caché, le morceau malhonnête?
El. il importe peu que vous vous emplissiez de fayots el de vin noir, et que nous
Nous fassions fondre un becfigue dans le milieu de la bouche,
Nous coulant sur la racine de la langue le tiède Bordeaux,
Ou le Bourgogne, pareil à un morceau de beurre.
Car nous avons la recherche, vous l'appétit ; et lequel vaut mieux ?
Nous le repos, et vous,
Le plaisir de vous reposer.
Pour lors si vous parlez de vos maux, nous ne vous le cédons en rien .
LEROUGE. — Honorable
Rossard ! horripilant propriétaire 1
LE MÉCANICIEN. — Tais-toi ! laisse-moi réfléchir.
GOUILLAUD. — La physionomie de ces bonnes personnes donne place à des symptômes d étonnement. Pause
PASME-LE-FOU, s avançant. — Maintenant, c'est assez disputé. Ecoutez-moi.
lis le regardent lous.
Ecoute-moi.
Il s'approche de POMARON et lu. met les mains sur les épaules.
Je m'approcherai de toi, comme un homme avec sa pipe à qui on donne du feu,
Jusqu'à la chaleur de ta figure. Allons ! ne te détourne pas, regarde-moi.
Il se tourne vers lf s autres
Ecoutez-nous, ô hommes riches, quoique vous nous méprisiez ! Et en effet nous sommes ignorants, t , i
A cause du dur travail, le travail qm dure, et
vous nous estimez
Très-vils, parce que nous nous soûlons.
Voilà. Nous sommes entre vos mains comme une souris, comme un pelit oiseau entre les mains d'un enfant, et il mourra, s'il le tue.
0 hommes riches ! il est vrai, c'est pour vous
Que nous prenons de la peine, faisant ce que vous nous dites. 0 hommes sages !
Ayez pitié de nous, puisque nous vous avons fait ce loisir d'être heureux! Vous en savez plus que nous.
POMARON. — Fais une ligne avec du charbon surle pavé,
Comme les enfants quand ilsjouenl à lamérelle.
PASME. — Et puis ?
POMARON. — Joins les talons.
Nous ne dépassons pas plus qu'un pied rapproché de l'autre.
— Mets-toi en face de moi.
PASME. — Eh bien ?
POMARON. — Nous nous voyons l'un dans l'autre
Comme deux chauves qui se saluent.
PARPA1LLE. — Assez causé! Allons! que demandez-vous de nous ? Si vous revenez travailler...
Cris dans la foule :
Nous ne voulons plus travailler !
— QO
PARP AILLE, fourrant la main dans sa poche. Combien! Vos conditions ? La paye...
Cris dans la foule :
Nous ne voulons plus de paye ! nous ne voulons plus être payés !
PARPA1LLE, élevant en l'air une pièce d'or. — - Par jour ?
Cris dans la foule ^
A bas !
Nous ne voulons pas d'argent ! nous ne voulons pas d'argent !
PARPA1LLE, se retournant vers les autres et haussant les épaules. — Que faire?
PASME. — Ce n'est pas votre argent que nous voulons !
Pourquoi nous parlez-vous comme à des gens
qui ne sont pas comme vous ! Certes, vous nous
méprisez.
A POMARON.
Mais toi, que viens-tu de direy le vieux ? [Lui montrant ses mains.) Regarde ces mains noires ! Voilà que nous vous montrons ces makis Oui n'ont servi que pour vous! Ne dis pas que ce soit en vain.
Silence.
POMARON. — Eh bien! qu'y faire ? Sans doule il faut que les choses soient ainsi.
PASME. — Vous l'entendez, vous tous ? Vous entendez ce qu'il dit, camarades?
Eh bien ! nous ne voulons pas do votre argent !
Allez-vous-en, car nous vous repoussons de nous!
O hommes malheureux ! Allons! chassons les riches d'ici et faisons une ville de pauvres !
Voilà ! ne le souffrons plus ! qu'il n'y ait [dus de différence entre toi et moi, entre le tien et le mien !
Et que celui-là soit écrasé
Comme un maudit qui osera dire: Moi, j'ai.
Cris dans la foule :
Oui ! — Oui ! — Eu avant ! — [Quelqu'un crie :) Mort aux riches ! — (Un autre d'une voix perçante :) Aux armes !
Les autres gardent le silence ou s'entretiennent à voix basse.
LE MÉCANICIEN. — Ecoutez, si vous ne parlez pas comme des femmes !
Le premier dit: « il faut qu'il y ait des pauvres, pour » — Remarquez cela, il faut. —
« Pour qu'il y ait des riches, » et que la vie ait un but désirable. En quoi ? Le second répond : « En rien. » Pour nous,
Travaillant l'un pour l'autre, nous ferons du bonheur la chose de la ville. Allez-vous-en, car vous ne servez à rien!
PETIT-MOREL. — Crois-tu que nous ne servions à rien ?
LE MÉCANICIEN. — Celui-ci qui ne fait pas quelque chose de Visible...
PETIT-MOREL. — Iou !
LE MÉCANICIEN — ... Ne fait rien.
PETIT-MOREL. — Bravo !
Cependant ajouterons-nous une parole ?
LEROUGE. — Que veux-tu dire, tel qu'un huissier ? tel qu'une canaille de propriétaire qui dit en passant d'une jambe sur l'autre: Réfléchissez.
PETIT-MOREL. — Réfléchissez !
Mes amis, faites attention. Tâchez d'êtresérieux. Il s'agit
Du pain. Il s'agit de la femme et des enfants. {Montrant le mécanicien.) Pour celui là,
Il ne sait ce qu'il dit. {Se tournant vers Pasme.) — Et toi,
Je te le demande, frénétique !
La vie est
Ce qu'elle est. Est-ce que les hommes ne resteront pas les mêmes '?
Expliqueun peu! Est ce que les hommes ne resteront pas les mêmes ?
Est-ce que chacun ne s'occupera pas de luimême tout d'abord '?
Et de deux hommes gagnant une pièce d'argent, empêcheras-tu delà mettre
L'un dans sa main, l'autre dans sa poche '?
Et je dis
Que vous ne vous passerez pas d'argent. Car celui-là qui travaille pour un acquiert un droit
Sur tous, puisqu'il les remplace en cela. Qui le lui collera dans la paume ?
Et aucun homme ne peut vivre sous un autre homme. Or quel droit a-t-il ? (Se tournant vers le mécanicien.) C'est à cela que nous servons,
Nous riches, vendeursdela servitude. Par quelle bonne volonté la remplacerez-vous ?
Car l'esprit est fier, mais l'estomac
Exact. Prenez garde,
Que vous ne mouriez de faim.
Silence.