‹ Théâtre (premìere série)Chapitre 8 sur 13 · ACTE I · texte numérisé non relu

ACTE I

Le soir. — Les jardins de Besme sur une hauteur d'où l'on découvre la Ville.

LA.MBEBTDE BESME, assis, AVARE, debout.

Dc:,.\ hommes entrent par les extrémités opposées de l'allée, et, s'ètant rencontrés, ils s'éloignent par des cotés différents.

LAMBERT. — Ils se séparent. L'un croise l'autre

Gomme le fil la trame.

AVARE. — Que vous importe ?

LAMBERT. — Tout

Importe. Le mouvement de rien dans une aire donnée

N'est livré au hasard, ni le pas humain.

Je le suis d'un œil aussi attentif que le savant dans un tourbillon étudie la gi ration des fétus.

11 se tait, considérant la Ville.

Cherchant à se rejoindre, ils n'y peuvent parvenir ;

Plus ils sont proches, plus le mouvement est précipité.

Tel est ce mouvement qu'il y a dans les villes.

AVARE. — La retraite vous a rendu philosophe.

LAMBERT. — Est-ce qu'il y a un ministère de formé ?

AVARE. — Lambert, vous savez que les questions m'ennuient.

LAMBERT. — Personne ne veut. Voilà le point singulier.

Il faudra bien qu'ils se décident à faire revenir

Silence.

Lambert de Besme. Il n'y a plus que cela de possible.

Entrent un homme poussant une petite voiture d"enfants, une femme avec un enfant snr les bras et un jeune garçon qui marche les bras ballants.

AVARE. — Qu'est-ce que c'est aussi ceux-là ?

LAMBERT. — Ça se promène, suivant 1 allée qui a la forme d'un 8.

Ils reviendront par le même chemin.

Ces ombres chétives viennent à nos ténèbres un moment

Adjoindre leur opacité.

— Regarde 1 La Ville allume ! Ecoute !

Que de pieds il y a ici ! Tout bouge et l'on a tout allumé.

La Ville resplendit d'une lumière fabriquée.

On voit la rambleur de la Ville.

AVARE, passionnément. — Que je vive assez pour voir cette lumière «teinte !

Silence

(Plus bas.) Que je vive assez pour voir cette lumière éteinte.

LAMBERT. — Avare !

AVARE. — 0 ennui ! ô ennui !

LAMBERT. — C'est l'heure où dans les rues se répand la foule des hommes aux faces blanches, vêtus de noir ;

Et dans le ciel apparaît la multitude des étoiles.

C'est assez que nous soyons assis

Ici. Le ciel au-dessus de nous

Et la ville des hommes à nos pieds nous servent de spectacle.

AVARE. — O Nuit !

Que la nuit véritable me soit donnée !

LAMBERT. — Que vous prend-il, Avare ?

AVARE. — O vent sur ma face I ô souffle du désert astral !

— Maintenant, j'entends.

LAMBERT. — Qu'entendez-vous !

AVARE. — J'entends bêler ! la voix de l'ouaille, détestable au cœur de la bête fière.

Car les hommes sont rassemblés ici par troupeaux; comme «les tètes de moutons

Dans les bergeries de l'abattoir.

(El le lieu a ses places et ses rues et ses quartiers.

Mais du dehors on ne voit qu'un mur sans fenêtres

Et l'on entend des cris, et des ruisseaux de sang sortent çà et là par les éelieneaux.)

Au nom du ciel, sentez-vous? Cela sent l'excrément et la tuerie !

Et l'endroit vomit un tourbillon de fumée noire,

Comme une fosse où l'on brûle de la graisse avec des morceaux de laine.

LAMBERT. — Paix !

AVARE. — Ma paix n'est pas la vôtre.

Je ne suis pas quelqu'un de fatigué comme vous, Lambert.

Moi, je suis vert

Comme le gland dur et rond qu'on a planté entre deux pierres.

Et je les écarterai, et j'enfoncerai mon bras dans la terre profondément.

Silence.

Vous vous taisez ?

LAMBERT. — Je jouis d'un soir si beau.

AVARE. — L'été ne vous sert plus à rien.

LAMBERT. — Le monde pour les jeunes gens n'est que l'écho de la bataille et le chœur de la Comédie.

Mais l'homme plus vieux seul est admis aux secrets derniers,

Participant à l'absolu du terme déjà qu'il envisage.

Voici pour moi l'heure de la pause suprême j laisse-moi jouir de ce suspens solennel où je suis. AVARE. — On dit que vous allez épouser Cette fille que vous avez élevée, Lâla.

LAMBERT. — Invincible douceur! de même que l'été avec excellence

Oblige toute fleur au fruit (la pomme grossissant dans la dilatation du jus intérieur),

De même à chaque entrée aux Gémeaux, au sein des foules

Il engendre une nouvelle moisson de pensées et de désirs.

Et de même qu'il nourrit en toi les mouvements de cette humeur acre et turbulente,

De même pour moi dans la considération de la fin et la disposition d'une solennelle alternative,

La douceur qu'il m'insinue surpasse la paix.

AVARE. — Et c'est là ce puissant politique, Lambert de Besme ? c'est là ce chef d'hommes, c'est là ce pasteur de cités ?

LAMBERT. — Deux beaux yeux illuminent ma vie ! Je vois tournés vers moi deux yeux tendres et clairs.

Deux yeux pleins de joie et d'amour m'attirent d'une promesse que je ne puis démêler. — Et pour ce que je fus, écoute.

Il est plus laborieux de conduire les hommes par la persuasion que par le fer.

Labourer la multitude et l'ensemencer de paroles

— IQ2

Est une agriculture pleine de sueurs et de déceptions ; j'en suis las.

Une faculté vaine me fut donnée avec l'amour de l'ordre et de la loi :

Le sens de l'homme et ce regard qui perce jusqu'au trognon et voit d'un coup

Le dessin des esprits avec celui des oreilles.

A même sa pâture la société des hommes vit par le ventre végétatif,

Et la tête qui pense est pour elle un luxe et la main divisée en doigts.

De nouveau je te le dis : Paix!

AVARE. — La paix n'est point dans le repos. Ce n'est point le repos que je désire.

Mon père était un magistrat, un homme rouge avec une barbe noire, comme le Roi de pique.

Et il prit ma mère de force et il la maintenait dans la règle et la terreur.

Et moi je suis son fils et je marche où il faut aller avec une dévotion de recors.

Et le sang me tourmente aussi.

Car toul-à-coup tandis que je suis occupé à ma besogne de néant,

Je vois des pivoines dans une teille de cuivre, avec leur couleur dans l'eau ;

Et j'entends un cri de femme, et mon cœur se serre violemment, comme une roue qu'on cercle en l'arrosant ;

Ou je sens une odeur de viande fumante!

Ou l'été se peint dans mon esprit, comme si du salon clos je voyais entre les persiennes le feuillage.

LAMBERT. — La Ville.

II montre la ville étalée devant eux. Toutes les lumières sont allumées. — Silence.

AVARE. — Ça bouge ! ça vit ! Ces longues lignes de lumière

En long et en large indiquent les canaux où coule la matière humaine. Ça parle !

Us grouillent ensemble, âmes et membres, confondant leurs haleines et leurs excréments.

0 Ville! ô Ville!

Il lève son poing au-dessus de sa tête. — Dans le centre de la ville on voit des flammes qui peu à peu se développent en un grand incendie.

LAMBERT. — Qu'est-ce ?

AVARE. — Ah ah! encore un !

LAMBERT. — Encore ?

AVARE. — Où vivez-vous ? et que me babillez-vous de ministères ?

Ces incendies, n'en avez-vous ri< i ente i i ? Le feu partout éclate, et l'on ne sait qui la b \iè.

Tantôt c'est une fabrique, ou un n aga . ou des ihéâtres, ou un lycée,

Ou un ministère avec ses cinq étages bondés de papiers qui flambe !

Il prend tout à coup de la base au faîte, et le toit

saule et vomit des flammes comme un cratère. El ici et là, la nuit, on voit le feu qui ronfle dans les caves.

LAMBERT. — C'est le Palais de Justice.

AVARE. — Tout est pris. Gela brûle prodigieusement. Ça bouffe ! Ça flambe comme une vieille paillasse.

LAMBERT. — Le feu a tout gagné.

AVARE. — Mariez-vous, gai là 1 Voilà le moment de se marier et d'acheter une chemise neuve.

LAMBERT. — Vous me paraissez joyeux.

AVARE. — Encore! encore ! 0 comme ce feu brille et qu'il me paraît jaune dans la nuit ! Vous ne l'éteindrez point, bonnes gens !

Hi hi !

LAMBERT. — Etes-vous joyeux de voir cela ?

AVARE. — Sachez que je jouis, En sorte que mes cheveux se dressent et la salive me jaillit de la bouche !

LAMBERT. — Jeune homme, quel homme êtesvous ?

AVARE. — Je suis l'homme de l'étonnement.

Un jour que j'étais chez des amis et quelqu'un de cher était mort,

Tandis que des hommes et des femmes caquetaient,

Tout-à-coup je sentis que je n'étais plus avec

eux et dans le soulèvement de la délestation je prêtais l'oreille, et je grinçais tout doucement des des dents,

Songeant que j'étais emprisonné avec ces genslà, et l'envie me prit de mettre le feu aux quatre coins de ce lieu de mensonge :

Afin que jesois seul.

Je le ferai, car je porte une force en moi telle que la roideur de l'amour !

Regardez la Ville des hommes ! Ils bâtissent des maisons de pierre

Et ils y font des chambres et des étages et des escaliers, et ils y mettent un toit,

Et ils font une porte en bas; et l'ouvrier y pose une serrure et le maître en a la clef dans la poche.

J'ai connu un homme riche qui se contruisit ainsi une maison, et, le soir, s'étant retiré,

Il creva dans les lieux d'aisance.

Ils mourront tous, et la mort n'a point de nom parmi eux.

Mais moi, je la dévoilerai et je l'établirai en gloire,

Et je planterai une lumière devant sa porle qui est comme l'orifice d'une ville.

Et ils n'en passeront point le seuil un par un, mais ils fondront en bas comme de la neige ; tout d'un coup ils descendront tous ensemble comme des feuilles, comme des bandes d'oiseaux !

Je frapperai cette habitation de corruption,

El comme un huissier qui apparaît, chassant le peuple, avant qu'on ne fasse la cérémonie,

Je ferai reculer du lieu la race humaine.

L'heure est venue ! Et c'est pourquoi je suis saisi de joie, voyant ce feu,

Comme quelqu'un qui, fixant ses yeux dans la nuit, y voit une lumière paraître.

I! sort. — Pause.

LALA, apparaissant devant Lambert. — C'est moi.

Sileuce.

Vous vous taisez ?

LAMBERT. — Le même avertissement

A chaque fois qu'au-devant de mes yeux vous

succédez à votre image ;

Tel que le prisonnier dans le fond de la terre, A ce roulement assourdi de tambour, ne sait s'il

vient d'en haut où d'en bas,

Ou comme le vieillard assis dans une chambre

solitaire entend

Le soupir de la porte qui s'ouvre sur la nuiL Mais vous expliquerais-je, ô très belle jeune fille,

cela

Que je ressens quand je vous vois ?

LALA. — De la peine ou du plaisir?

LAMBERT. — Je ne sais. Une tristesse soudaine.

Mais si voluptueuse que l'on ne s'aperçoit pas

d'abordqu'elles*estchangéeen cettesecrètehilarité.

Quelque chose de plus fort que l'oubli, de plus faible que le sommeil.

Une allégresse vive et neuve, l'amertume et l'étonnement

De ces jours affreux jadis.

Un allégement parfait, la naissance de profonds désirs.

Rien de dur pourtant ou d'efforcé; un sentiment tendre et humble

Oui console et qui pénètre, une réfection mystérieuse.

LALA. — Est-ce là tout ?

LAMBERT. — Un effroi obscur.

LALA. — Il est vraisemblable, ô mon père adoplif, que vous m'aimez !

LAMBERT. — Soit. Voilà l'étiquette mise.

LALA. — Que voulez-vous de moi?

LAMBERT. — O fée Làla, fille de la graine de fougère,

C'est là une question à laquelle vous m'avez mal habitué.

Car, comme dans la fable du Vieillard et du Chat blanc, depuis le jour où, petite joueuse de violon, vous vîntes m'éveiller de ce sombre sommeil d'après-midi,

Je ne suis plus le maître, et vous vous souciez peu de ce que je veux, ou d'expliquer

Ce que vous voulez de moi.

Mais votre sourire éclairait toute la maison,

Du miroir unique aux cuivres de la cuisine, aux verreries de la salle à manger.

Et moi, homme dur, habitué à la sinistre face virile, quand la main l'empoigne par la barbe,

Je m'émerveillais de cette petite enfant qui m'avait été donnée,

Et les yeux sur votre pur visage, quand s'ouvraient ces lèvres perfides,

Il me fallait obéir, ne sachant ce que vous me commandiez.

O Lâla, fixons ce point, s'il vous plaît i assurons-nous que nous vivrons toujours ensemble dans notre maison,

Et convenons que nous serons, suivant l'usage des autres, mari et femme.

LALA. — Il est vrai, ô père adoptif, que je ne saurais aimer un autre que vous.

Car qui m'a recueillie ? et depuis cette fois unique où il vous fut donné d'être embrassé, entre mon violon et l'archet, par moi,

(Et c'est le violon qui me fait baisser la tête, quand je veux rire, et non point aucune perfidie),

Oui m'a élevée et nourrie ? Il est donc convenable que je vous aime.

LAMBERT. — Viens avec moi ! Par un mariage mystérieux te! que celui du violoncelle et de l'orgue, par un accord savamment développé,

J'ai eu jadis cette pensée que le bonheur était possible entre un homme et une femme.

Habitons incontinent cette grande et vieille maison

Que je connais au flanc de la vallée entre l'orme et le mélèze ;

Toujours caressés par le soleil le plus doux, ses murs ont la sécheresse et la solidité du roc.

Au dedans serait le mystère, quelque chose de profond et de mûr,

Et par les corridors emplis d'une lumière tempérée et les chambres

Tu sentirais une faible odeur de cire et de rose.

A droite, derrière les marronniers,seraitla ferme

Avec ses animaux et ses instruments, et les cfa-

bles, et la laiterie, et les nefs remplies de paille et

de foin, des granges et des greniers.

A gauche, il y a un grand jardin avec toutes sortes de plantes et d'arbres rares

Dont nous nous expliquerions l'un à l'autre la nature et les propriétés ;

Et autour de nous toute la création.

Ne me méprise point parce que ma jeunesse est finie.

L'homme, quand il est jeune, n'est que dureté égoïsme, brutalité lascive, l'âpré bouillon du vin nouveau.

La bonté seule est un trésor, ô Làla, et si tu m'aimes* je t'ouvrirai mon cœur qui est comme celui d'un père,

Et je te donnerai le miel avec son rayon, ô ma fille !

Ainsi notre mariage auguste sera comme, celui de Jupiter et de la Nymphe.

LALA. — Non. Je veux que vous restiez ici, debout dans la bataille.

LAMBERT. — Consentez-vous enfin à vouloir de moi quelque chose ?

LALA. — On dit que ces gens viendront vous chercher ce soir.

LAMBERT. — Eh bien ?

LALA. — Je veux faire paraître devant eux Quelle femme s'est choisie leur maître.

Pause.

LAMBERT. — Soyez ma consolation.

Je t'ai vue à cette dernière automne, infant ! et il y avait de la terre à tes joues. J'ai vu ta face entre les pommes mûres, vertes et rouges.

Viens, afin que je couche avec toi et que je te tienne pendant la longueur de !a nuit.

LALA. — Vraiment est-ce que vous voulez m'épouser ?

LAMBERT. — Je suis presque vieux, et je sais que vous ne pouvez m'aimer.

Que ne suis-jeun hommedu peuple, car ils vivent simplement l'un près de l'autre avec amitié.

La brebis donne sa laine et son lait et la terre produit l'herbe avec le grain.

Mais le mâle aussi est fécond, et à qui donnerat-il à manger, comme un aliment qu'on partage dans les ténèbres, jusqu'à ce qu'on arrive aux dents.

Et moi je demeure stérile ; ne me laisse point mourir.

Je n'ai point de femme et je n'aurai point d'enfants !

Vivant, la poussière a été ma part, et couché, fa terre.

LALA. — Il me faut vous l'avouer, ami, je vous aime bien.

E[>ousez-moi et je serai votre femme, car je ne puis en aimer un autre que vous.

Et vous ne serez point triste, car je suis avec loi pour toujours.

LAMBERT. — Est-il vrai, ô Lâla ?

LALA. — Cependant, allons jeter des brioches aux carpes du bassin des Pléiades.

Ils sortent.

Entrent par des côtés différents ISIDORE DE BESME et CŒUVRE.

BESME. — Qui va là ?

CŒUVRE. — Isidore de Besme, je vous salue.

BESME. — Soyez le bienvenu, Cœuvre, dans mon jardin fermé.

CŒUVRE. — Je possède, dès que j'y entre, Ce jardin, Besme, plus que vous ne le possédez.

Avec ses arbres et ses rochers et ses terrasses,

Et ses parfums de ileurs superposés l'odeur des feuillages,

Il occupe une certaine place dans l'ombre, comme un poëme submergé dans la pensée.

Comme un bouquet disposé dans un vase profond,

Ce jardin qui trempe dans la nuit donne lieu à m'y enfoncer.

Après l'affreuse agitation

De la Ville dans la lumière impitoyable, que cette ombre est douce à mes yeux meurtris! ô ténèbres, que votre accès est plein de consolation !

BESME. — Avez-vous une peine aussi à y cacher ?

CŒUVRE. — C'est vrai ; oui, Besme, je pense que vous dites vrai, je souffre.

BESME. — N'en êtes-vous pas assuré ?

CŒUVftE. — Un musicien a plus de souci de trouver les harmonies de la note qu'il entend Que d'en. supputer les vibrations.

BESME. — Je l'avoue, Cœuvre, vous me remplissez d'étonnement !

Pour moi qui suis savant dans les choses de la matière,

De toute substance que je saisis entre mes mains, je suis prêt à dégager les éléments, à relever les propriétés et les fonctions.

Et comme d'un nombre soumis aux opérations d une éternelle arithmétique,

•Je sais qu'aucune part de cette somme qu'il est n est inutile ou vaine ;

Et de même chaque' être vivant a sa tâche présente avec sa provision d'énergie.

Voilà qui est certain et satisfaisant.

lu se^/01' GœUVfe' *ui es"lu et à q^i est-ce que

Tu n'es pas ce bouffon qui monte sur sa chaise pour amuser Je public.

Le sot à tes paroles ne trouve point de joie, et le sage n y trouve point d'instruction; Car à l'un leur sens échappe et à l'autre Leur hen dans de profondes ténèbres comme une ll©e.

CŒUVRE. - 0 Besme, pour comprendre ce que je suis et ce que je dis,

Il t'est besoin d'une autre science.

Et pour l'acquérir, oubliant un raisonnement Profane, il te suffit d'ouvrir les veux à ce qui

0 J3esme, s. cette feuille devient jaune

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Lf abrite^ ***■ **" P,US P°"r *»> l0mba<">

eut ..bute et nourrisse au pied de l'arbre les ffrai «es et les insectes. a ""

Elle jaunit pour fournir saintement à la feuille — qui est rouge l'accord delà note nécessaire.'

Toutes choses sonl. présentes, et entre le futur et entre le passé il n'y a suit* que sur un mègre

P' eV si tu demandes à quoi je sers, tu commets un désordre, tu confonds les catégories. A quoi sert la couleur de tes cheveux?

A quoi sert l'orchidée qui est aucœurdela fore vierge, le saphir que nul mineur ne fera sorur de

de sa eranuue? .

Inconnu des hommes, l'Etre qui nous a crées et nous conserve en nous considérant

Nous connaît, eLnoas contribuons secrètement à sa gloire.

BESME, - O toi, qui comme la langue résides

dans un lieu obscur !

Sll est vrai, comme jaillill eau de la terre,

Oue la nature pareillement entre les lèvres du

poète nous ait ouvert une source de paroles

P Explique-moi d'où vient ce souille par ta bouche

façonné en mots.

Car quand tu parles, comme un arbre qui de

toute sa feuille

S'émeut dans le silence de Midi, la paix en nous peu à peu succède à la pensée.

Par le moyen de ce chant sans musique et de cette parole sans voix, nous sommes accordes a la mélodie de ce monde .

Tu n'expliques rien, ô poète, mais toutes choses par toi nous deviennent explicables.

— so5 -

CŒUVRE. — 0 Besme, je ne parle pas selon ce que je veux, mais je conçois dans le sommeil.

El je ne saurais expliquer d'où je retire ce souffle, c'est le souffle qui m'est retiré.

Dilatant ce vide que j'ai en moi, j'ouvre la bouche,

Et ayant aspiré l'air, dans ce legs de lui-même par lequel l'homme à chaque seconde expire l'image de sa mort,

Je restitue une parole intelligible.

Et l'ayant dite, je sais ce que j'ai dit.

BESME. — Ainsi j'arrive peu à peu à rendre votre mal manifeste.

N'est-il pas vrai, ô Cœuvre, que toute parole est une réponse, ou l'appelle ?

Et c'est pourquoi tout vers autre que le tien

Rhythme ou rime, comporte ou comprend

Un élément extérieur à lui-même.

CŒUVRE. — C'est vrai.

BESME. — Mais toi,

Qui t'interroge ou à qui est-ce que tu réponds ? Où est cet échange, cette mystérieuse respiration dont tu parles?

CŒUVRE. — Il est vrai, ô Besme, et tu as proprement découvert mon mal.

Je suis environné par le doute et j'éprouve avec terreur l'écho.

Toule parole est une explication de l'amour, mais bien que ce cœur en soit rempli,

Oui m'aime, ou qui peut dire que je l'aime ?

Tel le vin de la vigne que les uns boivent doux,

Et que celui-ci met en réserve dans sa cave et que cet autre

Distille en une ardente eau-de-vie. par la transformation du sucre.

BESME. — Ainsi tu te tiens isolé entre tous les hommes, n'étant point rattaché à eux

Par le lien et la parole. O Cœuvre, plante-nous plutôt sur la table ce vin ; apporte au festin commun ta part.

Ne sois pas parmi nous l'inutile et l'excommunié.

CŒUVRE. — Excommunié de quelle foi ?

Pause.

BESME. — Il n'est plus de dieux et le vent leur traverse la bouche,

Nul prêtre, l'autel au ventre, n'honore plus la Nuit étoilée et la double porte du Soleil.

Au lieu de l'idole qui sur le parfum du vin et sur la fumée de l'holocauste

Ouvrait un nez de bois et des yeux de porcelaine,

L'homme lui-même est monté sur le piédestal.

Et le monde lui a été livré dans l'immensité de son herbe, et nous y avons établi des chemins de fer.

I Et chacun, au repas, s'asseoit à son propre autel Et que dis-tu, moi, Besme, que je suis?

CŒUVRE. — La contenance, la barbe, le feu de l'œil décèlent

Saturne, patron des ingénieurs et des lieux plantés d'arbres.

Certes nul ne te reprochera que tu fus parmi les hommes inutile.

Nouveau Prométhée, profond mime,

Pénétrant en les imitant les mouvements les plus secrets de la nature,

Tu les fis servir aux usages humains.

Nul doute qu'un jour tu ne mettes les planètes au travail comme des mules,

Que tu n'ajustes des turbines au couo de l'Océan, que tu n'utilises la poussée de la sève et la répercussion de la lumière

Pour moudre notre grain et tisser notre chemise.

BESME. — Il est vrai, Cœuvre, n'en doute aucunement.

Et c'est une des causes pour lesquelles avec vérité tu peux m'appeler le Père de la Ville.

Car de même que les oiseaux aquatiques s'assemblent sur les marécages,

Ou que les usines se pressent au fil des torrents,

C'est ainsi que les multitudes ouvrières se sont assises autour des fleuves de force que j'ai fait jaillir de la terre.

Tu as vu au milieu de mon jardin mes réservoirs tels que des mers :

J'ai édifié le remblai, j'ai maçonné la citerne. Car c'est moi,

Oui donne l'eau à la Ville, et le mouvement, et la lumière.

Et je me tiens ici comme la roue motrice qui tourne sur elle-même et à qui la courroie s'attache,

Et où par toute la Ville vient prendre vie le peuple des tours, des scies, des marteaux et des meules, rang sur rang-, étage sur étage, le monde des broches et des métiers.

0 Gœuvre, tu disais tout à l'heure que je saurais assujettir la poussée de la source et de la sève ;

Mais celle de la pensée est plus forte et c'estdans la mienne que toute la Ville

Trouve le principe de son activité et de sa vie.

Regarde par la nuit, Cœnvre, le lieu humain

Rendre une lumière comme la mer femelle !

Par moi, pour moi, la ville des hommes s'étend autour de moi

Afin que je connaisse la joie et qu'ils reçoivent de moi l'assistance.

CŒUVRE. — Oui, Besme.

BESME. — C'est ainsi que j'ai été fait un dieu.

Entends-tu ? Ici pas une main droite aidée de la main gauche

Oui ne travaille pour moi, pas une de ces millions de tètes qui grouillent à mes pieds

Oui ne me paye loyer, pas une parcelle de la matière

D'où l'opération de l'homme ne sache extraire de l'or

Pour moi.

Car de même que le Soleil enveloppe tout le monde de ses rayons,

C'est ainsi que l'or splendide et subtil m'est nécessaire pour

Celte jouissance universelle, pareille à une considération de l'esprit,

Au-dessus de quoi je suis constitué entre les hommes.

CŒUVRE. — Tu es grand, Besme.

BESME, violemment. — Plût au ciel que je ne fusse pas né !

Ou que je n'eusse pas reçu ce don fatal de la vision

Par quoi je tiens au milieu de la nuit sans mesure et sans dimensions ma propre lumière ! CŒUVRE. -Eh quoi?

BESME. — Tu n'ignores pas ces allures patientes et sournoises

Par où une morne volupté, pénétrant peu à peu notre sens intime,

Si l'esprit alourdi se laisse une fois fléchir, en lace et captive en un moment notre imagination et notre volonté.

Pour moi je connais un mal plus noir, un esclavage plus triste.

CŒUVRE. —Quel ?

BESME. — Le mal de la mort, la connaissance

de la mort.

Ce fut durant que je travaillais, alignant en paix des chiffres sur le papier,

Que celle pensée pour la première fois me remplit comme un sombre éclair :•

Maintenant je fais ceci, et tout à l'heure je ferai telle autre chose ; .

Tout à l'heure je serai gai, ou je serai triste ; bon, méchant, avare, prodigue, patient, irritable; Et je suis vivant, jusqu'à ce que je ne sois plus. Mais comme chacun de ces adjectifs repose sur ce mot permanent, en quoi est-ce que je suis moimême continuel ? , . ,

Une torpeur m'envahit, la dissolution sépare mes doigts de la plume. ; .

Le désir avec la raison du travail m a fui et je demeure immobile.

Je subsiste, je pense.

0 que je puisse ne pas penser !

La nécessité soumet, attache les hommes 1 un a

l'autre. ...

Mais moi, étant riche, je suis libre ; étant libre, ie suis seul; et seul, je supporte sur moi seul la charge de toute la mort, la malédiction totale de tout homme et de tout être qui est vivant.

CŒUVRE. — Tu parles du mal caché. A quoi bon vivre ?

— Je distingue l'odeur des lys !

BESME. — La pêche n'est rien de plus sous la dent qu'un navet ; les cheveux de la femme me paraissent comme les poils d'un âne.

Je bois l'eau du froid marais, je m'abreuve à la coupe de la mort !

Sache que parfois je descends d'ici la nuit et je m'en vais dans la ville, et par les rues désertes, au milieu d'un peuple qui dort, j'erre comme un homme perdu.

0 pierres !

0 habitation funèbre et dérisoire! ô lieu humain oùl'hommes'est ménagé d'être seul avec lui-même! ô tombeau, que tes voies me paraissent inextricables !

L'homme ne sortira point du sépulcre qu'il s'est construit.

Pause. — La lune se lève.

CŒUVRE. — Cependant les peupliers frémissent au-dessus de nous. La lune se lève.

Ouvrant les paupières, et les fermant, je vois, tour à tour, de mes yeux et dans ma pensée, l'espace illuminé. ■

O la splendeur de la pleine mer,

Alors que l'ombre des grands nuages se peint sur les solitudes luisantes.

Je te salue, ô Reine de la Nuit !

Pause.

BESME. — Salut, porte-lumière !

Pause.

CŒUVRE. — Ovation à la resplendissante Lune, œil de la g-loire !

Tu manifestes, sans le détruire, le mystère du Ciel avec son étendue.

Car comme le maître nouveau d'un palais qui le visite, un flambeau à la main,

Tu marches en l'éclairant à travers la salle dé la Nuit vide.

Et bien que tu chérisses d'autres séjours, toute eau

Oui tombe, sauvage,

Ou domestique sous les feuilles, moulin, scierie, qui se tient debout sous la roue mouvante ;

Et tu favorises de nouveaux amants qui, s'embrassant,

Ont perdu toute puissance de se séparer,

Et le fleuve herbeux, cycnéen ;

— Aime

Ce jardin parmi le lieu qui ne montre rien que d'aride, Diane!

Je te salue avec, ne t'offrant rien d'autre, .

Il prend de la terre et la répand.

Cette libation de terre,

Les fleurs nouvelles le rendent, Lampe du Sommeil, l'encens.

Entre LALA.

LALA. à Cœuvre. — Ou'êtes-vous devenu,

maître, depuis le temps où vous m'appreniez le latin ?

Car les paupières à demi baissées, vous m'écoutiez, tandis que, le bras autour du livre, j'expliquais

Les jeux de Lavinie ou la métamorphose des sœurs de Phaéton.

Mais maintenant c'est vous qui expliquez

Ce livre que vous avez en vous et le monde,

Votre école, est devenu votre écolier.

Et ce n'est point la grive ou le rossignol qui chante !

Mais comme un fleuve qui sort de la bouche de la terre,

Les paroles intelligibles, comme de l'eau, jaillissent de la profondeur de votre pensée.

Etpar elles nousremontons, comme aune source, vers vous.

CŒUVRE. — Jeune fille, je n'ignore pas que vous savez rire et vous moquer.

Au vrai, je connais que je suis par les rues de cette ville un objet d'étonnement et de dérision.

Car quelle est ma place entre les hommes? de quel tout suis-je la partie ? et en dehors de moimême

A quoi est propre cela que je suis proprement ?

Tout à l'heure vous m'avez accusé, Besme, et vous m'avez convaincu.

LALA. — Est-il vrai, ô Oeuvre ?

CŒUVRE. — Ce n'est point jadis ce que je pensais.

Tout jeune, quand tout d'un coup je sentis la fleur fleurir et que ma pensée était comme un jardin où l'on entre,

Pour voir ce qui est poussé depuis la veille, je pensais

Que tout cela était à moi ! et que je pourrais faire comme la paysanne

Oui s'en va voir et choisir ce qu'elle pourra porter au marché le samedi,

Les volailles et les œufs, et le beurre, et le fruit, et les légumes, et les fleurs.

Quelle divine conversation, pensaije, vais-je entretenir avec les hommes !

LALA — Eh bien ?

CŒUVRE. — Car alors, je jugeais, jeune fille,

Qu'il n'est rien de nous-même qui ne soit susceptible de communication.

Et si la parole est une nourriture, c'est ainsi que divers aliments nous ont été donnés.

Car il en est que l'homme fabrique

Lui-même, comme le pain, de crus et d'autres qu'il faut cuire ;

Il en est que l'on broie et mâche, d'autres où la langue seule fait son œuvre :

Et d'autres comme le lait, et d'autres

Oui fondent d'eux-mêmes dans la bouche comme le beurre et le sucre.

Et moi, pressé par le bruit intérieur, je voulais proposer au monde un mot soluble et délectable,

Afin de repaître comme un profond estomac Ja mémoire et l'intelligence comme une bouche bordée de lèvres avec ses dents.

C'est ainsi que, jadis, faisant sortir une vision de mon cœur, ou marchant, ou m'étant assis, je me la racontais à moi-même,

Invoquant le ciel et la terre, et ce monde où j'ai été admis, jusqu'à ce que sur la nature s'étendît

La nuit comme l'ombre d'un arbre.

Et le livre que j'ai étudié ne fut entre les mains d'aucun maître, et tout revêtu de joie je ne me souciais pas des femmes.

Or maintenant comme le chêne de Zeus qu'emplit le vent prophétique et qui ne peut quitter

La terre qu'il embrasse de ses racines multipliées,

Je ne bouge point du lieu et mon bruit n'est pas entendu.

Et c'est en vain que j'attends. Je vieillis dans mon attente, et le silence

N'est pas comparable à l'oubli dans lequel je suis.

Et c'est pourquoi, inutile dans la vie, je ne sens pas mon feuillage étranger à la mort.

LALA. — 0 sot homme, pourquoi parler de mort quand tu vis ? et que sais-tu, dis, si tu mourras '?

Pour moi, je suis joyeuse et ce m'est assez que de la vie.

Car le soleil est donné aux hommes pour le jour et la lune leur est donnée pour la nuit.

Et voici qu'elle est pleine, brillante dans le milieu du ciel comme une rose !

Je te salue, ô Lune! pieds-nue, dans le silence de minuit, je danserai devant toi comme un paon blanc !

Car au printemps tu éclaires des fleurs et à l'automne les poires qui pendent par centaines le longdès murs.

— Et tout ce jardin, Monsieur de Besme, est à vous ?

BESME. — Il est à moi. C'est l'herbe où je me suis retiré, comme un ver-luisant.

LALA. — Il faudra que vous me donniez ce jardin. Car savez-vous que je vais épouser votre frère ? Voici que nous sommes tombés d'accords

BESME. — Fait-il enfin cette folie ?

LALA. — Cette folie?

BESME. — C'est le petit chat qui joue avec un rayon de soleil !

Que ce malheur ne m'arrive pas que je sois ainsi dominé par cet enfant, une femme,

Oui varie comme le mouvement des yeux !

Car Lambert n'a point d'autre pensée en lui que ce désir ;

Et si je lui dis : Sot, qu'as-tu à faire d'une femme à ton âge ?

Il ne répond rien, mais, baissant la tête d'un air sournois, il sourit mal.

LALA. — Mais pour moi n'est-il donc pas juste que je sois joyeuse puisqu'il est quelqu'un qui m'aime ?

Si ! et qu'étant femme,

Du fait de ma présence, où me portent mes pieds,

Je porte la joie, j'apporte l'amour !

Et voici que ma jeunesse ne demeure point vaine, etj'aidonnéà quelqu'un qu'il me prenne par la main.

Mais pendant que je suis encore libre et seule je hanterai, comme un oiseau qui chante par phrases, soudaines!

Quelles paroles d'une lèvre pure

Echangerai-je contre cette nuit que je respire ? et par l'accent de quelle voix

Remplacerai-je le songe du sommeil ?

Je veille quandtous dorment !Et cependant que, n'ayant plus usage de leurs sens,

Ils dorment, au dehors de fa maison

Le soleil de la Nuit illumine la terre !

Dis-moi, Gœuvre, ce qu'il faut que je dise, car j'aime à la fois et je suis aimée. Que louerai-je, que le sommeil

Qui d'un coup ténébreux réduit notre résistance ?

CŒUVRE. — Bénédiction !

LALA. — Bénédiction

Depuis ce sable où je me tiens debout, au ciel! au monde des étoiles

Oui se découvre à nous comme une ville donton voit les feux de la mer ! aux eaux,

Celles qui jaillissent du sol et à la largeur de la mer !

Bénédiction à ces ténèbres que la blanche lumière

Dissimule comme une mariée dans son voile! Louange.

CŒUVRE. — Louange !

LALA. — À cette nuit entre les nuits !

CŒUVRE. — Je lèverai mes mains dans la lumière de la nuit.

LALA. — Je lèverai mes mains dans la lumière de la nuit !

CŒUVRE. — Salut, signe ! Salut, Face ! Je te louerai, ô Lune...

LALA. — ... Parce que tu es là^ ra}ronnante ! O toi qui par la nuit témoignes du soleil que tu vois!

CŒUVRE. — Parce que, ô Pas parmi les demeures éternelles, comme une femme

Que l'on ne voit point pendant le jour, tu nous visites à l'heure du sommeil, resplendissante,

Ou occulte, jusqu'àcequ'au soir nous revoyions dans le ciel ton signe.

— 2ig — LALA. — Salut, lampe !

CŒUVRE. — Bénie sois-tu, ô toi qui en commençant ta course annonces

Oue le jour est fini; le temps est revenu de dormir.

Tu délies les esclaves, tu délivres l'adultère de sa honte,

Et le pauvre de son oppression, et l'avare comme un petit enfant ouvre les mains.

Tout œil est clos, toute bouche s'est tue; il n'est plus d'hommes, ni de femmes, ni de maîtres, ni de savants ; mais on se met tout doucement sur le ventre.

L'homme dort ; le poisson dort suspendu dans la profondeur liquide. Il dort.

Mais il est trois sommeils que j'envie : le dernier sommeil

Du malade qui a fini même de souffrir, et le somme de l'innocent condamné, et le repos

De la femme qui porte dans son sein son fruit.

LALA. — Bénie soit la clarté du jour, bénie soit l'ombre de la nuit !

O Lune, pénétration et auréole, de ce qui dort et de ce qui ne dort pas : le braconnier à l'affût,

Et le fils qui veille sa mère mourante, et qui en face sur le mur regardel'ombre de la croisée et des branches,

Et le jeune homme avec la jeune fille qui, pendant le bal au château, se sont retirés dans l'em-

brasure d'une fenêtre (d'en haut Us voient le village tapi dans le fond de la vallée),

Et le voyageur qui, rentrant chez lui à minuit, voit le mur blanc de sa maison, et sa vigne avec son rosier.

Et la fiancée, ô Cœuvre, qui a donné sa foi et ne sait plus la reprendre.

Mais toi, pourquoi ne te maries-tu point ? CŒUVRE. — Quel est l'avantage d'être marié, Lâla?

LALA. — Tu verras et tu posséderas Ta femme dans le repli de ton bras, et dans l'extension de tes mains

Tes enfants et les enfants de tes enfants, des filles et des garçons.

CŒUVRE. — Faut-il que je me marie, Besme? BESME. — Je ne sais. Peu importe.

CŒUVRE. — Y a-t-il un autre avantage ? LALA. — Tu ne seras plus seul; mais avec toi pour toujours la dévouée,

Quelqu'un à toi pour toujours et qui ne se reprendra plus, ta femme.

CŒUVRE. — Moi, quelle femme pourrait m'aimer?

LALA. — Beaucoup de femmes, Cœuvre, pourraient t'aimer ;

Mais toi, tu n'as point un cœur qui aime.

CŒUVRE. — Chacun le dit et je ne réponds pas un mot.

LALA. — Mais cela est vrai, Cœuvre.

Que ne fais-tu ce que font les autres, selon ce que la nature le persuade? car il n'est pas bon d'être seul.

CŒUVRE. —Que sais-tu de la nature? Pour moi

Ce n'est pas le conseil que la nature m'a donné, le Printemps avec gloire et quand dans le soleil victorieux éclatent ensemble

L'herbe, la fleur et la feuille !

Que j'aille vers une jeune fille et aucune femme

Et que je l'épouse et me saisisse d'elle.

Car tel est ce qu'on appelle l'amour : le corps vivant de la femme et l'homme trouvera en elle la paix.

Mais l'amour que j'ai conçu

Ne se repose point dans le repos et il n'en connaît aucun.

Ce n'est point le conseil qui m'a été donné!

Mais comme un animal dans le milieu de la terre, comme un cheval lâché qui pousse vers le soleil un cri d'homme,

Quand, ouvrant les yeux pour la première fois, ie vis le monde dans la fraîcheur de sa feuille,

Paraître dans une proportion sublime, avec l'ordre de ses lois et la composition de son branle, et dans la profondeur de sa fondation,

Gomme un homme qui adore et comme une femme qui admire, je tendis les mains,

Et comme un Miroir d'or pur qui renvoie l'image du feu tout entier qui le frappe,

Je brûlai d'un désir égal à ma vision, et, tirant vers le principe et la cause, je voulus voir et avoir!

Et pour cet autre fol amour, si quelqu'un se voit rejeté ou trahi,

Il se va cacher, et pensant toujours une même chose.

Il ne sait ce qu'on lui dit, et il est silencieux hors de propos :

Et moi de même, c'est ainsi que, seul comme un homme désolé, j'erre par les routes,

Ramassant des pierres et des morceaux de bois, marchant, pensant ; entrant dans la forêt, je n'en sortirai pas avant le soir.

Et si quelqu'un est mon ami, je ne suis qu'un ami ambigu.

Mais pour l'homme marié, il ne lit pas, et s'il a du temps, il parlera de ses voisins : et partageant le pain aux siens, il mange sa part et la mâche avec satisfaction.

LALA. — Ne nous méprise point, ô Cœuvre !

CG^UVRE. — Je ne méprise personne.

Mais je suis comme un homme qui a retraverse un lleuve, et vomissant l'eau il arrive de l'autre côté.

Et nul ue comprend ce qu'il raconte, el lui-même à mesure qu'il parle oublie.

Mais la contrée était vide, ni hommes, ni bêtes, ni bruit.

Et peut-être il est bon que les gens n'entendent pas : car, écoutant, peut-être ils cesseraient de travailler,

Et de se construire des maisons et d'y mettre avec industrie la porte.

Mais, moi. je ferai mon entreprise tout seul.

Je m'ébranlerai comme un éléphant qui, le malin, se met en marche à la recherche d'un gué

C'est ainsi que je m'avancerai, et où je mourrai on ne retrouvera plus mon corps.

LALA. — Pour moi, j'ai peur d'être seule. Moi, que je ne sois pas seule !

Entre LAMBERT.

LAMBERT. — Vous retrouvé-je, Lâla ?

LALA. — Lambert ! Défendez-moi contre eux, car ils se moquent de moi, et vous,

Ils disent que vous faites une folie de m'épouser.

LAMBERT. — Mais est-il vrai que vous m'épousiez ?

LALA. — Vous ai-je pas répondu ?

LAMBERT. — Répondez-moi seulement oui.

LALA. — Je vous répondrai, Lambert, tout à l'heure.

LAMBERT. — ... Ou non. Je ne suis pas un jeune homme et ne me payerai pas de paroles. • Eux, ils vont venir me chercher, tout-à-l'heure.

Us m'ont chassé, et maintenant ils me rappellent et me poursuivent. Tous m'ont abandonné, mais si je rentre, ils connaîtront Lambert de Besme.

Pour moi, je sais ce qu'il faut faire et je n'accepterai point d'avis.

Mais si je refais la maison,j'y veux une chambre pour moi,

El je mettrai ma femme dedans et je ne me laisserai point déposséder, et cette femme, Lâla,

Sera vous, si vous dites oui,

Parce que je vous aime.

Et autrement je n'entrerai point dans cette maison qui tombe et je n'en rétablirai point la poutre principale. Qu'elle croule !

Que les murs s'en écartent et que les planchers en tombent l'un sur l'autre !

Long silence.

BESME. — Rien n'est.

LALA. — Eh ? que dit-il ?

BESME. — Rien n'est.

LAMBERT. — Rien n'est ?

LALA. — Que veut'il dire : Rien n'est ?

LAMBERT. — C'est ainsi qu'il lui arrive de parler tout seul.

BESME. — Rien n'est.

. LAMBERT. — Frère, quelle parole lugubre astu dite ?

Tu es l'aîné de noire famille et c'était toi le plus sage et le plus fort.

Et ce que tu avais trouvé par ta raison, tu ne doutais point d'y croire.

Car L'attachant aux effets tu as pénétré les causes.

Les anciens dieux avaient soumis à l'homme les animaux.

Mais toi, comme un meunier qui attache le cours d'un fleuve à son moulin,

Tu as captivé les forces élémentaires, à la pulsation même de la vie tu asadaplé le « mouvement » de ta machine.

Et lu connais chaque chose dans son acte et dans son opération par quoi, étant nécessaire, elle est.

Or, regarde cette ville, car c'est toi qui l'as faite et c'est pour loi, ô riche, qu'elle est faite,

Afin que tu sois délivré de la peine de travailler el que comme un homme dans la maison qu'il a construite pour y jouir de son bien

Tu entres en possession de toi-même.

Et mainlenantest-ce la parole (pie tu dis et pourquoi le retires-tu de la vie des hommes comme un mort ?

BESME. — Rien n'est.

LAMBERT. — Il répète la même parole.

LALA. — Gomment, rien ? quoi !

Celle herbe que je saisis, cette terre, ne sont pas ?

Et moi est-ce que je suis ou non ? et toi, est-ce. que tu es, Besme ?

BESME. — Bien n'est.

LALA, se mettant à genoux devant lui- et l'entourant de ses bras. — Je te prie que tu ne le croies, point.

BESME, la repoussant. — Arrière 1

Non, femme !

Va soulever la lèvre des morts et baise-les sur les dents. — Ecoulez ! je répéterai cette parole que j'ai dit : Bien n'est.

J'ai vu et j'ai touché

L'horreur de l'inutilité, à ce qui n'est pas ajoutant la preuve de mes mains.

Il ne manque pas au Néant de se proclamer par une bouche qui puisse dire : Je suis.

Voici ma proie et telle est la découverte que j'ai faite.

CŒUVBE. — Moi aussi, je te dis comme cette jeune fille : je te prie que tu ne le croies point.

Je te le dis,, moi qui suis bas et humilié entre les hommes.

BESME. — Penses-tu me forcer?

CŒUVBE. — Oui, que ne le puis-je faire? Et que ne suis-je la Terre

Pour initier à mon Orgie ! et regarde le ciel quand il s'ouvre,

Quand la pluie d'or descend dans la lumière de la foudre !

Et l'hiver quand on ne peut sortir,

Fermant les yeux, tiens-toi debout dans la campagne à midi,

Ou pense à la forêt en Juin, ô paix profonde ! entends le coucou qui chante.

Attends ensuite, et tu verras de tes yeux si c'est le Printemps,

Quand ce fils rugissant de la neige emplit de lumière la belle France,

Faisant ruisseler les eaux brillantes sous ses pieds, par qui

La vigne s'échauffe, l'herbe abonde, et les fleurs et les nourrissantes citrouilles.

Et la rose trempée d'eau se

Tourne, odorante, vers l'astre chaud ; et toi, tourne ton cœur vers la Joie !

Tourne, Besme, tourne ta face vers la Joie.

BESME. — Allons, mets une balance entre nous, accroche les plateaux,

Et prends l'Univers et lu le mettras dans le premier et je poserai dans l'autre

Mon doute, et celui-ci descendra.

Non, Cœuvre, quand la Persuasion se tiendrait devant moi, quand un effort emplirait sa gorge, plus pur

Que le bouillon de la source

Ou que la voix de l'ornière quand le crapaud parle sous la gerbe avec un mot de cristal...

Enlrent LhS DÉLÉGUÉS

LE PREMIER DÉLÉGUÉ. — Lambert de Besme !

LAMBERT. — Me voici !

LE PREMIER DÉLÉGUÉ. — Lambert, on a eu des torts envers vous.

LE DEUXIÈME DÉLÉGUÉ. — Oui, on a eu des torts envers vous ; c'est vrai. Je l'ai toujours dit.

LAMBERT. — Dites ce que vous avez à dire.

LE PREMIER DÉLÉGUÉ.— Je serai franc avec vous. Vous avez lu les journaux. La situation est mauvaise.

LAMBERT. —Je sais.

LE PREMIER DÉLÉGUÉ. — Tout va mal.

Je suis venu avec ces messieurs, mais pour moi il n'y a rien à faire.

C'est la Logique-des-choses ; on ne peut aller au rebours,.

Et n'est-il pas fort juste que chacun ait sa part de bonheur?

Mais le fait est qu'il n'y a plus d'argent.

LAMBERT.— La faillite déjà ?

LE DEUXIÈME DÉLÉGUÉ. — Il serait vain de le dissimuler. Nous avons fermé nos guichets et

notre crédit n'est plus. Le passif est énorme et ne peut plus être réglé.

Vous êtes ancien dans la politique et la cause, vous la savez comme nous.

Car où l'autorité n'est pas il faut à la place La séduction de l'argent. Et le Gouvernement Ne fait plus face à ses dépenses. Demain, Les fonctionnaires ne seront plus payés, ni l'armée. Et pour l'argent emprunté, il n'y en a plus.

LAMBERT. — Que venez-vous donc me demander ?

LE PREMIER DÉLÉGUÉ. — Votre conseil, Lambert.

LAMBERT. — Le voici: le plus sûr est de décamper.

LE PREMIER DÉLÉGUÉ. —Ne plaisantez pas, car vous êtes en danger comme nous.

Toute autorité vient du peuple commun.

Et chaque année il donne tant

D'argent pour l'affaire de gouverner, afin que l'homme vive en paix avec son voisin, et l'égorgeant ne lui prenne pas son bien, et qu'on entretienne les routes.

Un trésor est donc constitué, les plus faibles obéissent et rançons sont payées aux forts, larges et lourdes.

.Mais chacun veut être de ceux qui reçoivent et l'Etat ne retrouve passes frais.

Donc voici qu'il les suspend. Certes, j'aurais voulu m'en être allé plus tôt.

Mais s'il faut qu'un syndic soit nommé, que ce soit nous qui le choisissions : c'est vous.

LAMBERT. — Oui êtes-vous ?

LE TROISIÈME DÉLÉGUÉ. — Ne me reconnaissez-vous pas ? Et ceux-ci sont des banquiers, des négociants, des professeurs.

LAMBERT. — Messieurs, merci. Je l'avoue, la démarche que vous faites auprès de moi m'honore.

Et d'abord pour ce qui est de la chose publique,

Je n'en ai, pas plus que vous, aucun souci.

Car ceci seul vous paraît vif, immédiat, pressant : vous-mêmes.

Et pour vous qui venez si généreusement m'offrir

Comme un fonds de failli, la puissance et le Gouvernement, je ne le cacherai pas,

Je vous regarde comme des fourbes ; pas un de vous qui ne soit prêt, tandis que je vous défends, à me mettre la dague au dos.

Sachez cependant, si j'accepte, ceci :

Je n'admets point d'avis ni de remontrance, mais je ferai seul

Ce qui me semblera opportun et bon.

Et les lois ne m'arrêteront pas, mais comme un médecin,, car tel est mon métier,

(Et je guérirai ce pays, malade moi-même de son mal).

J'agirai selon que la maladie le commande, et j'emploierai où il convient le couteau.

Et pour ce qui est de la « logique des choses »,

Je ne sais ce que c'est. Je ne suis pas un imbécile et un lâche.

L'heure présente seule est à moi, et je n'ai pas souci de voir plus loin, mais j'agirai avec sagesse et résolu lion.

C'est ainsi que je vous sauverai et je maintiendrai l'Etat.

C'est pourquoi regardez cette femme et tournezvous vers elle, car elle a tout votre sort entre ses mains.

Réponds, jeune tille : veux-tu, ou non, être ma femme ?

Car si elle veut de moi, je vis, et je ferai mon œuvre et mou travail ; et si

Elle me rejette, mon nom n'est plus entre les hommes.

Pause.

LE PREMIER DÉLÉGUÉ. — Parlez, jeune fille!

LA LA. — Cœuvre !

Silence.

Cœuvre, m'entendez-vous ?

CŒUVRE. — Que me veux-tu, jeune fille?

LALA. — Est-ce que tu m'abandonnes ainsi ?

Silence.

Pourquoi ne réponds-tu pas? Pourquoi me lais- 3es-tu parler ?

• Pourquoi ne dis-tu rien ? Me laisseras-tu prendre ainsi à tes yeux ?

CŒUVRE. — Epouse cet homme qui t'aime.

LA LA. — Je ne l'aime pas et je ne l'épouserai pas.

CŒUVRE. — Tu as promis.

LALA. — J'ai promis? Je ne garderai pas ma

promesse.

Je ne sais quel est cet homme.

Vous tous, voyez !

Celui aux pieds de qui je me suis mise.

Elle se met aux pieds de CŒUVRE.

Ne me méprise pas, Cœuvre! vois, je te parle devant tous et je mets mon honneur sous tes pieds.

Et voici que je me suis couchée au travers de ton chemin et que ton pied rencontre ma tête.

Et ne chercheras-tu pas des mains pour voir qui c'est, et ne relèveras-tu pas cela qui gémit comme un blessé ?

Car peut-être que tu es comme quelqu'un qui marche ta nuit, qui ne sait s'il est arrivé,

Et cherchant par terre, il ne sait dans quoi ses pieds se sont embarrassés.

— C'est moi. —

Relève-moi donc, et liens-moi debout jusqu'à ce que je le dise : Cela suffit,

Et ne me lâche pas avant, de peur que je ne puisse me soutenir encore.

Aie compassion de moi ! car pourquoi est-ce que je suis seule et que je n'ai ni frères ni parents,

Sinon pour que je sois ta propriété, étranger:' afin que je sois à toi seul.

Et je te dirai une parole afin que tu la saches. Parle-moi et je répondrai, et voici que je suis présente.

Silence. — CŒUVRE pose le pied sur son dos.

Parle, Cœuvre !

CŒUVRE. — Je réfléchis, le pied posé sur toi.

LALA. — Réponds.

CŒUVRE. — Certes, je te regarde sans joie, chose étendue par terre !

LALA. — 0 Cœuvre, ne disais-tu pas que tu allais par les chemins, ramassant les cailloux et les morceaux d'écorce ?

Et voici que je vaux mieux qu'un tronc d'arbre et qu'une poignée d'herbe qu'on arrache.

CŒUVRE. — Pourquoi ne ferais-je pas cela ? de nouveau je sens entrer la vieille douleur.

Et je suis comme un médecin qui allait se marier,

Et qui, rencontrant un malade sur son chemin, le ramène chez lui, et il ne pense pas à la maison de ses noces qui l'attend, pleine de ses frères et de ses amis, davantage.

Car toute la joie de l'homme n'est-elle pas bien, comme on dit,

La femme, afin qu'il en ait satisfaction et que le mâle rencontre la femelle ?

Réjouis-toi, mon âme ! réjouis-toi, Cœuvre, car voici ta joie et tu as posé dessus ton pied.

Cette femme n'est-elle pas belle et ne dit-elle pas qu'elle t'aime? Saisis et prends.

N'a-t-elle pas deux yeux et une bouche, et des mains,

Et des cheveux pour que tu les lui dénoues, et ne tient-elle pas tout entière entre tes bras ?

Il fait nuit, et si mes yeux ne vont pas plus loin que la longueur de mes bras, j'en croirai mes mains.

Qui es-tu pour convoiter un autre bonheur ? quand tout le compte de tes années ne va peut-être plus jusqu'à trente? Nous mourrons et il ne sera plus fait de nous mémoire.

Relève-toi donc, ma joie. Sois ma femme.

LALA. — Etendez sur moi Ce voile que j'ai apporté.

On étend le voile sur elle. Elle se relève.

Je te salue, Cœuvre.

CŒUVRE. — Je te salue dans ton voile.

Mais puisque je ne puis te voir, je te pèserai. Certes tu es lourde et pesante,

Il la soulève de terre.

Et c'est à peine si je puis soulever tes pieds de la terre et voici que je prends charge de toi.

Voyez, ô vous tous qui m'entourez, hommes et femmes,

Et vous, assistance plus antique, arbres, toit des branches, voyez !

Et. vous, ô cercle le plus large,

Gieux ! étoiles

Oui tout-à-1'heure vous êtes allumées dans l'air blanc là-haut,

Comme quelqu'un qui couche dans une ferme, le matin entend au-dessus de lui que le peuple des colombes s'est réveillé !

Et toi, hiérophante,

Oui sur le bord où tu vas disparaître te tiens debout, la torche levée 1

J'ai pris cette femme et telle est ma mesure et rna portion de la terre.

II la soulève de nouveau.

Je te pèserai, Sommeil obscur.

Voici que je m'approche de ce voile et il y a dedans des mains ! prends-moi avec tes mains qui donnent le sommeil.

Car il faut que je dorme afin que tu atlouches mon âme et que tu reçoives

Mon souille et que j'aie avec toi communication.

Il s'approche d'elle et, lui incitant lesm.-iins sur les épaules, il touche de la joue sa joue voilée.

Je vous salue, ma femme.

LA LA. — O Cceuvre, voilà que je vous suis livrée.

CŒUVRE. — Ole ton voile.

11 lui retire son voile.

0 Etoile du soir, est-ce vous ?

LALA, à voix basse. — O Gœuvre, salut !

CŒUVRE. — Laisse-moi respirer ton odeur qui est comme l'odeur de la terre,

Quand, brillante, lavée d'eau comme un autel, elle produit les fleurs jaunes et bleues.

Et comme l'odeur de l'été qui sent la paille et l'herbe, et comme l'odeur de l'automne.

Et voici que je te possède et l'ai dans le souffle qui entre par mes narines.

LA LA. — Qu'un lierre libéral environne mes tempes,

Mêlant la fleur de l'oranger à ses grappes sauvages !

Parce que je ne suis pas demeurée vaine !

Mais comme un fruit suspendu entre les feuilles, tu me saisis et tires de la main.

Et je suis dans ta main

A ta bouche, et voici ce que je tiens encore !

CŒUVRE. — Laisse-moi respirer ton odeur, qui est comme l'odeur de la terre.

Un souffle sort de toi, si fort qu'il méfait défaillir, comme d'une fosse et d'une tranchée ouverte.

O femme! ô compagnon féminin ! amère amie î

O notre amère vie ! ô amour, comme l'orange amère,

Aussi suave à l'odeur, aussi étrange et amère au cœur et à la bouche !

Ils s'écartent et demeurent en silence.

LAMBERT, s approchant. — Lâla, laisse-moi te saluer avant que je ne parte.

Adieu.

Il la baise sur l'épaule.

Adieu !

LE PREMIER DÉLÉGUÉ. — Lambert, n'aurons point ane réponse de vous?

LAMBERT.— Vous l'avez.

LE PREMIER DÉLÉGUÉ. — Revenez-vous avec nous ?

LAMBERT. — Non.

LE PREMIER DÉLÉGUÉ. — Je vous le puis assurer : tous pouvoirs nécessaires vous seront remis.

LAMBERT. —C'en est fait!

LE DEUXIÈME DÉLÉGUÉ. — Ecoutez, cependant...

LAMBERT. — C'en est fait !

LE PREMIER DÉLÉGUÉ. — Avez-vous si peu de souci de votre pays ?

LAMBERT. — Je ne sais.

Excusez-moi.

LE PREMIER DÉLÉGUÉ. — A cause de cette femme, quoi !

LAMBERT. — Ici un coin de front, là une

kuLe.

La torche éclaire un vêlement, ou des cheveux, ou des jeux qui sont attentifs.

0 vous!

Moi, me voici comme un mourant

Qui, revenant à lui, apercevant ses parents qui l'entourent de leurs yeux, des yeux demande avec terreur où il est.

Vos figures me paraissent sinistres.

C'en est fait !

Le mensonge dans lequel j'ai tâché de vivre

Est déchiré, et voici que je suis misérable et nu entre mes ennemis.

Reçois-moi, ô terre, et que je n'aie plus de nom devant eux î

Mais vous, écoutez-moi et soyez-moi témoins.

Je te renie, ô Joie !

Je l'ai dit ! La parole que je portais en moi est enfin proférée ! Je te renie, ô Joie !

C'est en vain que je me suis mêlé à la clameur publique. La parole que je voulais assourdir parle tout haut !

Je te renie, ô Joie, je me sépare de vous, heureux !

Et toi, perçant aiguillon, ne me quitte pas, très chère douleur! sourds, eau des larmes ! basse îerre, sois mon amour et mon lit !

O plaie, je te considérerai.

Acceptez-moi, ôvousdont la demeureest laplus basse, vivants qui êtes entre les morts assis !

0 désolation, comme une mère je te baiserai dans le milieu de ton visage terreux !

11 sort.

BESME. — Adieu. Voici le jour qui vient. Pour moi, je vais aller me coucher. O si je pouvais dormir !

Il se retire.

LE PREMIER DÉLÉGUÉ. —Un jour trouble et chargé de menaces. Partons.

Tous sortent.

CŒUVRE, à Lâla. — Toi, viens.

Ils sortent.

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