SCÈNE V
Les Mêmes, LE DUC, JACOPO, LE HONGROIS, Soldats, au
fond.
LE DUC, du seuil de la porte.
Ah ! ah ! j'étais donc bien renseigné, et voilà le loup pris au piège !
FRA LEONARDO, s'élançant au-devant du Duc. Qui es-tu? que veux- tu ?
LE DUC
Qui je suis?... Je suis, comme tu le vois, mon digne père, un pieux pèlerin qui visite les maisons du Seigneur, pour récompenser et punir ceux qui, dans leur orgueil, se croient au-dessus des récompenses et des punitions... Fais-moi place ! (Montrant Strozzi.) J'ai à parler à cet homme.
FRA LEONARDO
Cet homme est l'hôte du Seigneur, cet homme est sacré... On n'arrivera à lui qu'en passant sur mon corps !
LE DUC
C'est bien; on y passera. Crois-tu que celui qui, pour monter au trône, a marché sur le cadavre d'une ville s'arrêtera, de peur de fouler aux pieds celui d'un misérable moine? LE HONGROIS, la main sur son poignard.
Monseigneur, faut-il...?
LE DUC
Non, il ne faut pas... ou, du moins, pas encore... Tu es toujours pressé, loi. (Au Moine.) Allons ! place à ton duc !
FRA LEONAUDO.
3Iou duc ?... Je ne connais pas ce nom. Je sais ce que c'est qu'un gonfalonier, je sais ce que c'est que la république llorentine; mais je ne sais pas ce que c'est qu'un duc, je ne sais pas ce que c'est qu'un duché.
LE DUC, les dents serrées.
Allons ! place à ton maître!
FRA LEONARDO
Mon maître, c'est Dieu ! Je n'ai pas d'autre Seigneur que celui qui est au ciel, et, tandis que la voix d'en bas me dit : « Va-t'en I » j'entends celle d'en-haut qui me dit : « Demeure ! »
LE HONGROIS, faisant un mouvement.
Eh bien?...
LE DUC, au Hongrois.
Attends! et, quand, par hasard, je suis patient, sois-le donc aussi. Tu vois bien que je ne veux pas elfrayer cette jeune fille, (a fra Leonardo.) Eh bien, moine, puisque tu ne connais ni duc ni maître, place au plus fort !
(Le Hongrois et Jacopo prennent le Moine à bras-le-corps et l'écartent. Le Duc se trouve face à face avec Strozzi, qui éloigne sa fille de la main.)
STROZZI
Duc Alexandre, je croyais que tu avais assez de ton chau-. celier, de ton bargello et de tes gardes pour ne pas jouer toimême le rôle de sbire. Je me trompais.
LE DUC
Bon! comptes-tu pour rien le plaisir de rencontrer son ennemi face à face.^ Me prends-tu pour un de ceux qui se glissent la nuit dans une ville, qui se cachent le jour dans une tanière, qui attendent patiemment et traîtreusement l'heure d'allonger le bras dans l'ombre, et de frapper par derrière? Non! Je marche à la clarté du soleil, et je viens te dire en plein midi, moi : « Strozzi! nous avons joué l'un contre l'autre une partie terrible, dont la vie était l'enjeu... Tu as perdu, Strozzi. Paye! »
STROZZI
Oui, et j'admire en même temps la prudence du joueur qui vient réclamer sa dette, si bien accompagné.
LORENZFNO 257
LE DUC
Ah çà! penses-tu que j'aie peur? Crois-tu par hasard que je n'eusse pas été te trouver seul, partout où j'aurais espéré te rencontrer? Ah! tu fais là une étrange erreur, et tu me prends pour quelque autre! (A Jacopo et an Hongrois.) Sortez, refermez la porte sur vous, et, quelque chose que vous entendiez, fût-ce mon cri de mort, ne venez pas que je ne vous appelle... (Le Hongrois veut faire une observation.) Ah! que l'OU obéisse !
(Jacopo et le Hongrois sortent.)