‹ Théatre [sic] complet de Alex. Dumas (volume 2)Chapitre 55 sur 134 · SCÈNE V LA COMTESSE, LE COMTE, LE CHEVALIER · texte numérisé non relu

SCÈNE V LA COMTESSE, LE COMTE, LE CHEVALIER

LE COMTE jette un coup d'œil sur eux, puis il va à la porte du fond et

appelle.

Jasmin !

JASMIN

Monsieur le comte.

LE COMTE

Voici la réponse, (jasmin sort. Le Comte rerenant en scène.) Eh bien, comtesse, que vous disait le chevalier?

LA COMTESSE

Mais rien, monsieur.

LE COMTE

Comment! chevalier, tu étais en tête-à-téte avec une jolie femme, et tu ne lui disais rien!... Madame, je vous en demande pardon pour lui; il ne faut pas juger le chevalier d'après cette première entrevue; c'est un garçon d'esprit; seulement, aujourd'hui, il est triste.

L\ COMTESSE

Vraiment, vous êtes triste, monsieur ?

LE CHEVALIER

Mais je ne sais où Caudale a été prendre cela; c'est une imagination qu'il s'est mise en tête... Jamais, au contraire, je n'ai été plus gai et plus heureux qu'en ce moment.

LE COMTE

Parce qu'il a une grande puissance sur lui-même... Mais VOUS allez voir, comtesse, s'il vous dit toute la vérité... Imaginez-vous d'abord qu'il est amoureux.

LA COMTESSE

Ah!

LE COMTE

Comme un fou !

LE CHEVALIER, à part.

Où diable veut-il en venir?

LE COMTE

Ensuite, vous ignorez peut-être que le chevalier a une sœur.

LA COMTESSE, avec un commencement d'inquiétude. Ah ! M. le chevalier a une sœur?

LE COMTE

Oui, qui est au couvent; et, comme le chevalier est un excellent frère, il allait très-souvent voir cette sœur... Or, il est arrivé que cette sœur a une amie qui s'appelait mademoiselle... mademoiselle... Comment s'appelait-elle donc, chevalier?

LE CHEVALIEIt.

Mais je ne sais, je ne comprends pas.

LE COMTE

Le nom n'y fait rien... Bref, tant il y a, que le chevalier, qui est très-inflammable, n'a pu voir cette amie sans l'adorer.

Viï. 8

LE CHEVALIER

Je VOUS prie de croire, madame la comtesse, qu'il n'y a pas un mot de vrai dans tout ce qu'il vous dit là.

LE COMTE

Chevalier, je te préviens que la comtesse sait à quoi s'en tenir là-dessus... N'est-ce pas, comtesse.^

LA COMTESSE

Monsieur le comte, je sais que vous êtes incapable de me tromper.

Tu vois bien, chevalier, que la comtesse me rend plus de justice que toi; et cependant elle ne me connaît que depuis hier, tandis que, toi, tu me connais depuis dix ans... Si bien que, pour en finir, un jour, le chevalier a appris que celle qu'il aimait, fiancée depuis je ne sais combien de temps à je ne sais quel comte, allait quitter le couvent et se marier... Est-ce que ce n'est pas cela, chevalier?

LE CHEVALIER

A Je t'écoute et j'attends, car je ne sais où tu en veux venir. LE COMTE, k la Comtesse, qui semble près de défaillir. Mais asseyez-vous donc, comtesse; vous serez mieux.

LA COMTESSE

Vous avez raison,... (a part.) J'étouffe î

LE COMTE

Grand désespoir, comme vous comprenez bien; larmes

répandues, promesses faites, serments échangés, enfin tout ce qui est d'usage en pareille circonstance... Néanmoins, il fallut se quitter... Ce fut un moment terrible, et dont vous pouvez vous faire une irJée, madame. Bref, le mariage eut lieu, le pauvre chevalier pensa en mourir... Et maintenant encore, tenez, tenez, regardez-le, comtesse, il n'en est pas remis.

LE CHEVALIER

Oui, tu as raison, je ne me sens pas bien, j'ai besoin d'air.

LE COMTE, l'arrêtant.

Allons donc, chevalier, du courage ! Heureusement que le mari, voyez un peu comme cela se rencontre! heureusement, dis-je, que le mari était des amis les plus intimes du chevalier; de sorte que, tout amoureux qu'il était, Valclos n'a point perdu la tête... Oh! le chevalier, tel que vous le voyez, ma-

dame, et tout décontenancé qu'il est à cette heure, est homme de ressources... Il est venu faire son compliment au mari, et , l'a prié de le présenter à sa femme, ignorant que le mari ^ savait tout. Vous comprenez, comtesse, la situation de cei pauvre chevalier quand il s'est aperçu qu'il était découvert? ' LA COMTESSE, toute tremblante.

Et... et qu'a fait le mari?

LE COMTE

Ce qu'a faille mari ?... Mais le mari est homme de bon l goût; il s'est conduit comme se conduisent en pareille cir- \ a/ constance les gens du bel air... Il n'a pas voulu se donner le j ridicule de faire de la jalousie ; d'ailleurs, il sait que cela ne remédie à rien; il a pensé que les bons procédés valent mieux, en pareil cas qu'une scène ridicule... Il a seulement fait voir à ceux qui voulaient le tromper qu'il n'était pas leur dupe. Puis, comme il avait affaire par la ville, il a pris son chapeau, et les a laissés tranquillement ensemble, s'en rapportant à la loyauté de l'un et à la délicatesse de l'autre... Et, s'ils abusent de sa confiance, s'ils le trompent... eh bien, s'ils le trompen* ma foi, tant pis pour eux! Voilà ce qu'il a fait, le mari.

(Il sort en les saluant.)

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