SCÈNE V LA COMTESSE, LE COMTE, LE CHEVALIER
LE COMTE jette un coup d'œil sur eux, puis il va à la porte du fond et
appelle.
Jasmin !
JASMIN
Monsieur le comte.
LE COMTE
Voici la réponse, (jasmin sort. Le Comte rerenant en scène.) Eh bien, comtesse, que vous disait le chevalier?
LA COMTESSE
Mais rien, monsieur.
LE COMTE
Comment! chevalier, tu étais en tête-à-téte avec une jolie femme, et tu ne lui disais rien!... Madame, je vous en demande pardon pour lui; il ne faut pas juger le chevalier d'après cette première entrevue; c'est un garçon d'esprit; seulement, aujourd'hui, il est triste.
L\ COMTESSE
Vraiment, vous êtes triste, monsieur ?
LE CHEVALIER
Mais je ne sais où Caudale a été prendre cela; c'est une imagination qu'il s'est mise en tête... Jamais, au contraire, je n'ai été plus gai et plus heureux qu'en ce moment.
LE COMTE
Parce qu'il a une grande puissance sur lui-même... Mais VOUS allez voir, comtesse, s'il vous dit toute la vérité... Imaginez-vous d'abord qu'il est amoureux.
LA COMTESSE
Ah!
LE COMTE
Comme un fou !
LE CHEVALIER, à part.
Où diable veut-il en venir?
LE COMTE
Ensuite, vous ignorez peut-être que le chevalier a une sœur.
LA COMTESSE, avec un commencement d'inquiétude. Ah ! M. le chevalier a une sœur?
LE COMTE
Oui, qui est au couvent; et, comme le chevalier est un excellent frère, il allait très-souvent voir cette sœur... Or, il est arrivé que cette sœur a une amie qui s'appelait mademoiselle... mademoiselle... Comment s'appelait-elle donc, chevalier?
LE CHEVALIEIt.
Mais je ne sais, je ne comprends pas.
LE COMTE
Le nom n'y fait rien... Bref, tant il y a, que le chevalier, qui est très-inflammable, n'a pu voir cette amie sans l'adorer.
Viï. 8
LE CHEVALIER
Je VOUS prie de croire, madame la comtesse, qu'il n'y a pas un mot de vrai dans tout ce qu'il vous dit là.
LE COMTE
Chevalier, je te préviens que la comtesse sait à quoi s'en tenir là-dessus... N'est-ce pas, comtesse.^
LA COMTESSE
Monsieur le comte, je sais que vous êtes incapable de me tromper.
Tu vois bien, chevalier, que la comtesse me rend plus de justice que toi; et cependant elle ne me connaît que depuis hier, tandis que, toi, tu me connais depuis dix ans... Si bien que, pour en finir, un jour, le chevalier a appris que celle qu'il aimait, fiancée depuis je ne sais combien de temps à je ne sais quel comte, allait quitter le couvent et se marier... Est-ce que ce n'est pas cela, chevalier?
LE CHEVALIER
A Je t'écoute et j'attends, car je ne sais où tu en veux venir. LE COMTE, k la Comtesse, qui semble près de défaillir. Mais asseyez-vous donc, comtesse; vous serez mieux.
LA COMTESSE
Vous avez raison,... (a part.) J'étouffe î
LE COMTE
Grand désespoir, comme vous comprenez bien; larmes
répandues, promesses faites, serments échangés, enfin tout ce qui est d'usage en pareille circonstance... Néanmoins, il fallut se quitter... Ce fut un moment terrible, et dont vous pouvez vous faire une irJée, madame. Bref, le mariage eut lieu, le pauvre chevalier pensa en mourir... Et maintenant encore, tenez, tenez, regardez-le, comtesse, il n'en est pas remis.
LE CHEVALIER
Oui, tu as raison, je ne me sens pas bien, j'ai besoin d'air.
LE COMTE, l'arrêtant.
Allons donc, chevalier, du courage ! Heureusement que le mari, voyez un peu comme cela se rencontre! heureusement, dis-je, que le mari était des amis les plus intimes du chevalier; de sorte que, tout amoureux qu'il était, Valclos n'a point perdu la tête... Oh! le chevalier, tel que vous le voyez, ma-
dame, et tout décontenancé qu'il est à cette heure, est homme de ressources... Il est venu faire son compliment au mari, et , l'a prié de le présenter à sa femme, ignorant que le mari ^ savait tout. Vous comprenez, comtesse, la situation de cei pauvre chevalier quand il s'est aperçu qu'il était découvert? ' LA COMTESSE, toute tremblante.
Et... et qu'a fait le mari?
LE COMTE
Ce qu'a faille mari ?... Mais le mari est homme de bon l goût; il s'est conduit comme se conduisent en pareille cir- \ a/ constance les gens du bel air... Il n'a pas voulu se donner le j ridicule de faire de la jalousie ; d'ailleurs, il sait que cela ne remédie à rien; il a pensé que les bons procédés valent mieux, en pareil cas qu'une scène ridicule... Il a seulement fait voir à ceux qui voulaient le tromper qu'il n'était pas leur dupe. Puis, comme il avait affaire par la ville, il a pris son chapeau, et les a laissés tranquillement ensemble, s'en rapportant à la loyauté de l'un et à la délicatesse de l'autre... Et, s'ils abusent de sa confiance, s'ils le trompent... eh bien, s'ils le trompen* ma foi, tant pis pour eux! Voilà ce qu'il a fait, le mari.
(Il sort en les saluant.)