‹ Théatre [sic] complet de Alex. Dumas (volume 2)Chapitre 65 sur 134 · SCÈNE VIII LE COMMANDEUR, LE COMTE · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII LE COMMANDEUR, LE COMTE

LE COMTE

Eh bien, mon oncle, vous venez de voir la com.tesse ?

LE COMMANDEUR

Oui, je viens de causer avec elle ; elle m'a raconté des choses inouïes, la pauvre enfant !

LE COMTE

Ah! par exemple, je voudrais bien savoir ce qu'elle vous a raconté, mon oncle.

LE COMMANDEUR

Mais, d'abord, ta liaison avec la marquise, et puis...

LE COMTE. ç^

Ah! c'est ma femme qui se plaint de mes procédés? ^

LE COMMANDEUR

Oh! mon Dieu, elle ne se plaint pas, parce que c'est uu ange; mais il est facile de voir la peine qu'ils lui font.

LE COMTE

La peine qu'ils lui font! Et la comtesse ne vous a pas dit le plus petit mot d'elle-même.^

LE COMMANDEUR

Que veux-tu dire.^

LE COMTE

Elle ne vous a pas parlé d'un certain entretien que nous avons eu le jour de nos noces?

LE COMMANDEUR

Non.

LE COMTE

Ah! elle est fort discrète, votre nièce.

LE COMMANDEUR

Eh bien, que peut-il y avoir de sa part.'

LE COMTE

11 y a, mon oncle, qu'avant de me connaître, ma femme connaissait Valclos; il y a que le chevalier l'aimait et qu'elle aimait le chevalier.

LE COMMANDEUR

C'est impossible ! tu n'aurais pas ouvert ta porte à Valclos.

Au contraire, j'ai dû la lui ouvrir à deux battants.

LE COMMANDEUR

Tu as fait cela ?

Sans doute.

Et le majorât?

LE COMTE

LE COMMANDEUR

LE COMTE

Eh bien, le majorât?

LE COMMANDEUR

Sans doute, le majorât. Est-ce que tu te figures que je me soucie de constituer trente mille livres de rente à un neveu qui ne serait qu'à moitié mon neveu? Oh! oh! je ne souffrirai pas un pareil scandale.

LE COMTE

Pardieii! je voudrais bien savoir comment vous comptez l'empêcher?

LE COMMANDEUR

Sois tranquille.

LE COMTE

• Mon oncle, j'espère que vous ne ferez rien qui me rende ridicule.

a/ LE COMMANDEUR.

I Ridicule!... Ah! voila donc le grand mot lâché! voilà la Crainte à laquelle on sacrifie rc[mtafion passée et bonheur à venir. Autrefois, les maris étaient ridicules quand ils étaient ti'ompés; c'était Clitandre qui ridiculisait Georges Dandin; mais il paraît que vous avez changé tout cela... et Georges Dandin est aujourd'hui du bel air.

LE COMTE

Que voulez-vous, mon oncle ! il faut bien se mettre à la mode.

LE COMMANDEUR

Ah! la mode!... Oui, n'est-ce pas? Et votre mode, à vous, c est que l'on affiche des sentiments factices et que l'on dissimule les sentiments réels; que l'on méprise toutes les vertus que vos aïeux ont adorées, et que l'on adore tous les vices qu'ils méprisaient; que le caprice brise tous les liens de la religion, et le libertinage ceux de la société. Le monde exige aujourd'hui qu'on s'épouse pour réunir deux fortunes et non pas deux cœurs: pour perpétuer son nom et non pas sa race. Enfin, le monde exige qu'on ait une femme pour les autre?? et des enfants qui ne sont à personne. Il impose qu'on aille Ichercher dans une grande famille quelque fille titrée qui soit bendant un jour le triomphe de votre orgueil, et devienne folus tard la ruine éclatante de votre honneur.

LE COMTE

Ahl mon oncle...

LE COMMANDEUR

Eh î sais-tu jusqu'où ton abandon, ton exemple, presque tes conseils, pourraient conduire malgré elle, la femme la plus pure?... Oh! je m'emporte, et j'ai tort; car, après tout, il s'agit seulement ici de t'empècher de devenir... ce que tu crains tant d'être... ridicule! d'épargner au fils de ma sœur de jouer le rôle d'un imbécile.

LE COMTE, vivement. D'un imbécile?...

LE COMMANDEUR

Oh ! oui, d'un imbécile. Comment nommer autrement celui qui a sous les yeux, dans les mains, un trésor d'innocence, de grâce, de beauté, que tout le monde lui envie, que l'on pour-f suit déjà, et qui non-seulement n'en profite pas, mais encore l'abandonne sottement à d'autres ? Mais finissons. Avant tout, il s'agit de sauver ma nièce. Tu comprends bien que je ne suis pas d'humeur à lui laisser jouer, à elle, le rôle d'une femme qui se perd. Aussi, sois tranquille, j'ai mon idée.

LE COMTE

Mon oncle, que voulez-vous dire?

LE COMMANDEUEÎ.

Je veux dire que, comme j'ai fait le mal, c'est à moi de le réparer, et tout est réparable encore, heureusement.

LE COMTE

Mais enfin...?

LE COMMANDEUR

Tu m'as dit que ta femme aimait le chevalier?

LE COMTE, un pou piqué.

Dame! vous avez pu en juger vous-même.

LE COMMANDEUR

Tu m'as dit que tu adorais la marquise ?

LE COMTE, avec indifférence.

Le fait est que j'ai de... de l'attachement pour elle.

LE COMMANDEUR

Tu m'as dit que vous étiez mariés, sans l'être? 1 t

LE COMTE. ' Y

Oh! pour cela, mon oncle, je peux vous en répondre... parole d'honneur !

LE COMMANDEUR

Bien! Alors, on peut séparer deux époux qui ne s'aimenl pas.

LE COMTE

Hein!

LE COMMANDEUR

On peut annuler des mariages qui n'existent pas.

LE COMTE

Comment ?

LE COMMANDEUR

J'ai gardé mes entrées chez le roi, que je suppose... Je sais ce (]ui me reste à faire... Adieu.

(Il sort par lefood.)

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