SCÈNE VIII LE COMMANDEUR, LE COMTE
LE COMTE
Eh bien, mon oncle, vous venez de voir la com.tesse ?
LE COMMANDEUR
Oui, je viens de causer avec elle ; elle m'a raconté des choses inouïes, la pauvre enfant !
LE COMTE
Ah! par exemple, je voudrais bien savoir ce qu'elle vous a raconté, mon oncle.
LE COMMANDEUR
Mais, d'abord, ta liaison avec la marquise, et puis...
LE COMTE. ç^
Ah! c'est ma femme qui se plaint de mes procédés? ^
LE COMMANDEUR
Oh! mon Dieu, elle ne se plaint pas, parce que c'est uu ange; mais il est facile de voir la peine qu'ils lui font.
LE COMTE
La peine qu'ils lui font! Et la comtesse ne vous a pas dit le plus petit mot d'elle-même.^
LE COMMANDEUR
Que veux-tu dire.^
LE COMTE
Elle ne vous a pas parlé d'un certain entretien que nous avons eu le jour de nos noces?
LE COMMANDEUR
Non.
LE COMTE
Ah! elle est fort discrète, votre nièce.
LE COMMANDEUR
Eh bien, que peut-il y avoir de sa part.'
LE COMTE
11 y a, mon oncle, qu'avant de me connaître, ma femme connaissait Valclos; il y a que le chevalier l'aimait et qu'elle aimait le chevalier.
LE COMMANDEUR
C'est impossible ! tu n'aurais pas ouvert ta porte à Valclos.
Au contraire, j'ai dû la lui ouvrir à deux battants.
LE COMMANDEUR
Tu as fait cela ?
Sans doute.
Et le majorât?
LE COMTE
LE COMMANDEUR
LE COMTE
Eh bien, le majorât?
LE COMMANDEUR
Sans doute, le majorât. Est-ce que tu te figures que je me soucie de constituer trente mille livres de rente à un neveu qui ne serait qu'à moitié mon neveu? Oh! oh! je ne souffrirai pas un pareil scandale.
LE COMTE
Pardieii! je voudrais bien savoir comment vous comptez l'empêcher?
LE COMMANDEUR
Sois tranquille.
LE COMTE
• Mon oncle, j'espère que vous ne ferez rien qui me rende ridicule.
a/ LE COMMANDEUR.
I Ridicule!... Ah! voila donc le grand mot lâché! voilà la Crainte à laquelle on sacrifie rc[mtafion passée et bonheur à venir. Autrefois, les maris étaient ridicules quand ils étaient ti'ompés; c'était Clitandre qui ridiculisait Georges Dandin; mais il paraît que vous avez changé tout cela... et Georges Dandin est aujourd'hui du bel air.
LE COMTE
Que voulez-vous, mon oncle ! il faut bien se mettre à la mode.
LE COMMANDEUR
Ah! la mode!... Oui, n'est-ce pas? Et votre mode, à vous, c est que l'on affiche des sentiments factices et que l'on dissimule les sentiments réels; que l'on méprise toutes les vertus que vos aïeux ont adorées, et que l'on adore tous les vices qu'ils méprisaient; que le caprice brise tous les liens de la religion, et le libertinage ceux de la société. Le monde exige aujourd'hui qu'on s'épouse pour réunir deux fortunes et non pas deux cœurs: pour perpétuer son nom et non pas sa race. Enfin, le monde exige qu'on ait une femme pour les autre?? et des enfants qui ne sont à personne. Il impose qu'on aille Ichercher dans une grande famille quelque fille titrée qui soit bendant un jour le triomphe de votre orgueil, et devienne folus tard la ruine éclatante de votre honneur.
LE COMTE
Ahl mon oncle...
LE COMMANDEUR
Eh î sais-tu jusqu'où ton abandon, ton exemple, presque tes conseils, pourraient conduire malgré elle, la femme la plus pure?... Oh! je m'emporte, et j'ai tort; car, après tout, il s'agit seulement ici de t'empècher de devenir... ce que tu crains tant d'être... ridicule! d'épargner au fils de ma sœur de jouer le rôle d'un imbécile.
LE COMTE, vivement. D'un imbécile?...
LE COMMANDEUR
Oh ! oui, d'un imbécile. Comment nommer autrement celui qui a sous les yeux, dans les mains, un trésor d'innocence, de grâce, de beauté, que tout le monde lui envie, que l'on pour-f suit déjà, et qui non-seulement n'en profite pas, mais encore l'abandonne sottement à d'autres ? Mais finissons. Avant tout, il s'agit de sauver ma nièce. Tu comprends bien que je ne suis pas d'humeur à lui laisser jouer, à elle, le rôle d'une femme qui se perd. Aussi, sois tranquille, j'ai mon idée.
LE COMTE
Mon oncle, que voulez-vous dire?
LE COMMANDEUEÎ.
Je veux dire que, comme j'ai fait le mal, c'est à moi de le réparer, et tout est réparable encore, heureusement.
LE COMTE
Mais enfin...?
LE COMMANDEUR
Tu m'as dit que ta femme aimait le chevalier?
LE COMTE, un pou piqué.
Dame! vous avez pu en juger vous-même.
LE COMMANDEUR
Tu m'as dit que tu adorais la marquise ?
LE COMTE, avec indifférence.
Le fait est que j'ai de... de l'attachement pour elle.
LE COMMANDEUR
Tu m'as dit que vous étiez mariés, sans l'être? 1 t
LE COMTE. ' Y
Oh! pour cela, mon oncle, je peux vous en répondre... parole d'honneur !
LE COMMANDEUR
Bien! Alors, on peut séparer deux époux qui ne s'aimenl pas.
LE COMTE
Hein!
LE COMMANDEUR
On peut annuler des mariages qui n'existent pas.
LE COMTE
Comment ?
LE COMMANDEUR
J'ai gardé mes entrées chez le roi, que je suppose... Je sais ce (]ui me reste à faire... Adieu.
(Il sort par lefood.)