SCÈNE II MADAME DANGLARS, VILLEFORT
Excusez mes serviteurs, madame; ils sont atteints d'une terreur dont je ne puis leur faire un crime. Soupçonnés, ils deviennent soupçonneux.
MADAME DANGLARS
Ah! vous aussi, monsieur, vous voilà donc malheureux à voire tour?
Oui, madame.
MADAME DANGLARS
Vous me plaignez alors?
Croyez-le, bien sincèrement. Mais la dénonciation était positive, et j'ai dû faire arrêter le prévenu. D'ailleurs, pouvais-je laisser s'achever cette alliance entre votre fille et un échappé du bagne?
Non, sans doute, vous ne pouviez pas laisser ma fille devenir la femme d'un tel homme. Oui, sans doute, vous deviez le faire arrêter; mais peut-être ne deviez-vous pas le faire arrêter chez moi, au moment même où l'on venait d';innoncer le mariage ; ma maison est déshonorée. N'est-ce donc pas assez de notre ruine?
J'ai fait arrêter le coupable où j'ai pu et comme j'ai pu, madame.
MADAME DANGLARS
Oh ! quel affreux malheur !
Quand j'entends parler de malheurs, madame, j'ai pris la fâcheuse habitude de penser aux miens, et, alors, cette égoïste opération du parallèle se fait dans mon esprit. Voilà, pourquoi, à côté de mes malheurs, les vôtres me semblent une mésaventure; voilà pourquoi, à côté de ma position funeste, la vôtre me semble une position à envier. Mais laissons cela. Vous demandiez, madame... ?
MADAME DANGLARS
Je demandais, mon ami, où en est l'affaire de cet imposteur?
Imposteur! décidément, madame, c'est un parti pris chez vous d'atténuer certaines choses et d'en exagérer d'autres. Imposteur! M. Andréa Cavalcanti, ou plutôt M. Benedetto! Vous vous trompez, madame, M. Benedetto est bel et bien un assassin.
MADAME DANGLARS
Soit, monsieur; mais, songez-y, plus vous vous armerez sévèrement contre ce malheureux, plus vous frapperez ma famille. Voyons, songez à ce qui se passe, monsieur de Villefort, et soyez miséricordieux.
Oui, je sais ce que vous voulez dire; vous faites allusion
à ces bruits terribles répandu-: dan? le monde, que toutes ces mort? qui, depuis quatre mois, m'habillent de deuil, que cette deruière mort, enfin, à laquelle vient de succomber Yalentine, que toutes ces morts ne soient point naturelles.
MADAME DANGLARS
Non. je ne songeais point à cela.
Si fait, vous y songiez, madame, et vous vous diriez tout bas in me regardant: « Toi qui poursuis le crime, voyons, pourquoi donc y a-t-il autour de toi. près de toi, dan^ ta maison même, des crimes qui restent impunis? »Vous vous disiez cela, n'est-ce pas, madame?
MADAME DA5GLARS.
Eb bien, oui. je l'avoue.
Je vais vous répondre ; il y a des crimes qui restent impunis, parce qu'on ne connaît pas le criminel et qu'on craint de frapper une tête innocente pour une tète coupable; mais, quand les criminels seront connus, par le Dieu vivant ! madame, quels qu'ils soient, ils mourront; et maintenant, aprè- le serment que je viens de faire et que je tiendrai, osez me demander grâce pour ce misérable !
MADAME DA5GI.ARS
Lb ! monsieur, êtes- vous donc sur qu'il soit tout à fait indigne de pitié5 Tel est criminel par occasion, qui. s'il fût né le parents qui eussent veille sur sa jeunesse, eût été un pie pour la société qui le repousse et appelle sur lui le regard des magi-irats et la rigueur de la loi.
Pour dieu, madame, ne demandez donc jamais à moi la
d'un coupable: Ou ■ rais-je, moi, sinon cette loi dont
von- parli' z tout a l'beure, et que la société invoque pour
garantir sa sûreté? Est-ce que la loi a des yeux pour voir
votre tristesse? est-ce que la loi a des oreilles pour entendre
votre douce voix? est-ce que la loi a une mémoire pour se
rdic I ip.diration de vos délicates pensées? Non. la loi
oriionne, et. qi.nid elle a ordonné, elle frappe. Vésjs me
nie ]•• mis U être vivant et non pa- un i niez
moi, madame, regardez autour de moi. Les hommes m'out-iN
eu hère? m'ont-ils aime, moi? m'ont-ils méi
muât-il- épargne, moi? Depuis que j'ai failli Mh
même, et plus profondément que les autres, je l'avoue, eh bien, depuis ce temps, j'ai secoué le* vêtements d'autrui pour trouver l'ulcère, et je l'ai toujours trouvé, ce cachet de la perversité humaine; car chaque homme que je reconnais coupable me semble une preuve vivante, une preuve nouvelle que je n'étais pas une hideuse exception. Hélas ! hélas ! helas ! tout le monde est méchant, madame ; prouvons-le, et frappons le méchant!
MADAME DANGLARS
Mais on m'a dit que ce jeune homme était vagabond, orphelin, abandonné de tous.
Tant mieux, madame ; son père ne rougira pas de sa honte ; sa mère ne pleurera pas sur sa mort.
MADAME DANGLARS
Mais c'est s'acharner sur le faible, monsieur.
Le faible qui assassine I
MADAME D ANGLAIS
Son déshonneur rejaillit sur ma maison.
La mort n'habite-t-elle pas la mienne?
MADAME DAXGLARS.
Ah ! monsieur, vous êtes sans pitié pour les autres. Eh bien, c'est moi qui vous le dis, on sera sans pitié pour vous.
Soit. Il y a longtemps que j'ai ramassé le gant; je soutiendrai la lutte jusqu'au bout.
MADAME DANGLARS
Mais remettez au moins la cause de ce malheureux aux prochaines assises; cela donnera six mois pour qu'on oublie.
Non pas, madame. Le coupable est arrêté; aujourd'hui, l'instruction commence; aujourd'hui même, dans ce cabinet, j'interroge le coupable. Il y a encore quinze jours d'ici aux prochaines assises; c'est plus de temps qu'il n'en faut poin qu'il y comparaisse et qu'il y soit jugé. Et moi aussi, madame, il faut que j'oublie. Eh bien, quand je travaille, et jr travaille nuit et jour, il y a des moments où je ne me souvienplus, et, alors, je suis heureux; heureux à la manière de; morts, c'est vrai, mais cela vaut encore mieux que de souffrir.
Aujourd'hui, je l'interroge; dans quinze jours, il sera aecusé; dans quinze jours, on demandera sa mort, f il sera condamné.
(M. d'Avrigny est entré pendant les dernières paroWj
MADAME DANGLARS
Ah ! vous nt me disiez pas qu'on nous écoutait! Adieu, monsieur.
Adieu, madame. (Elle sort.) Allons! allons! dix vols, quatre incendies, un assassinat! La session sera terrible.