SCÈNE III Les Mêmes, EMMANUEL, puis JULIE
MONTE-CRISTO
Venez, monsieur le philosophe, que je vous lasse mon compliment; on me présente un homme content de sa' foruine. J'ai beaucoup voyage, monsieur Herbaut, et c'est la première fois que je rencontre pareil prodige.
EMMANUEL
C'est que nous avons mis notre joie ailleurs, monsieur.
MONTE-CRISTO
Oui, dans les douces et chastes passions. Je sais déjà cela, monsieur. Aussi, comme tout à l'heure j'étais triste et que je me sentais en train de devenir mauvais, j'ai dit à mon cocher : « Rue Meslay, n° 15; » car je savais trouver ici le calme, l'innocence, l'amour, ces trois plantes sacrées avec lesquelles on fait le baume qui guérit toutes les plaies humaines.
MAXIMILIEN, à Julie, qui entre.
Allons, viens prendre ta part de compliments; le comte est en train de nous gâter. Comte, si, depuis que vous êtes à Paris, vous ne savez pas encore ce que c'est qu'une bourgeoise du Marais, voici ma sœur qui va vous l'apprendre.
Madame, pardonnez-moi une émotion qui doit vous étonner, vous, accoutumée à cette paix et à ce bonheur que je rencontre ici ; mais, pour moi, c'est chose si nouvelle que la satisfaction sur un visage humain, que je ne me lasse pas de vous regarder, vous et votre mari.
JULIE
Nous sommes bien heureux, en elfet, monsieur; mais nous avons été longtemps à souffrir et peu de gens oui acheté leur bonheur aussi cher que nous.
MONTE-CRISTO
Ah! vraiment! Si j'étais plus avant dans votre intimité, mon cher Maximilien, je vous dirais de me conter cela.
MAX1MILIEN.
Oh! c'est toute une histoire de famille, et. pour von?, monsieur le comte, habitué à voir d'illustres malheurs et des joies splendides, il y aurait peu d'intérêt dans ce tableau d'intérieur. Toutefois, nous avons, comme vient de vous le dire Julie, souffert de bien vives douleurs, quoiqu'elles fussent renfermées dans un petit cadre.
MONTE-CRISTO
Et Dieu vous a versé la consolation sur la souffrai.ee?
JULIE
Oui, monsieur le comte, nous pouvons le dire; car il a fait pour nous ce qu'il ne fait pas pour ses élus, il nous a envoyé un de ses anges.
EMMANUEL
Ceux qui sont nés dans un berceau de pourpre et qui n'ont jamais rien désiré, ne savent pas ce que c'est que le bonheur de vivre, de même que ceux-là ne connaissent pas le prix d'im ciel pur, qui n'ont jamais livré leur vie à la merci dt qualr ! planches, ballottées par une mer en fureur.
MONTE-CRISTO, se levant tout écia.
Oui, vous avez raison, raison tous deux !
(Il regarde le salon.) MAXIM ILIEN.
Notre magnificence vous fait sourire, monsieur le comte.
MONTE-CRISTO, s'arrètant devant un globe sous lequel est la bourse qne Mazimilien a baisée en arrivant.
Non; je me demandais seulement ce que c'était que cette bourse, qui, d'un côié, renferme un papier, ce me semble, et, de l'autre, un assez beau diamant.
MAX1MIL1EN, gravement.
Cette bourse, monsieur le comte, c'est le plus précieux de nos trésors de famille.
MONTE-CRISTO
En effet, ce diamant est fort beau.
JULIE
Oh! mon frère ne vous parte pas du prix de la pierre, quoiqu'elle soit estimée cent mille francs, monsieur le oemta ; il veut seulement vous dire que les objets qui sont renfermés dans cette bourse sont les reliques de l'ange dont nous vous parlions tout à l'heure.
MONTE-CRISTO
Voilà ce que je ne saurais comprendre, madame, et cependant ce que je n'ose pas vous demander. Pardonnez-moi, je n'a: pas voulu être indiscret.
JULIE
Indiscret ? Oh ! que vous nous rendez heureux au contraire, monsieur le comte, en nous offrant une occasion de nous r-tendre sur ce sujet; si nous cachions comme un secret la belle action que rappelle cette bourse, nous ne l'exposerions pas ainsi à la vue. Oh! nous voudrions pouvoir la publier dans tout l'univers, pour qu'un tressaillement de notre bienfaiteur inconnu nous révélât sa présence.
MONTE-CRISTO
Oh ! vraiment !
HAXKMI1IEN, prenant la bourse et la portant à ses lèvres.
Monsieur le comte, cette bourse, que je baise avec respect et reconnaissance, a touché la main d'un homme par lequel mon père a été sauvé de la mort, nous de la ruine, et notre nom de la honte; d'un homme grâce auquel, nous autres, pauvres enfants voués à la misère et aux larmes, nous pouvons entendre des gens s'extasier sur notre bonheur. (Maiimilien tire une lettre de la bourse.) Cette lettre fut écrite par lui, lin jour où mon père avait pris une résolution bien désespérée. Et ce diamant fut donné en dot à ma sœur par ce généreux inconnu.
MONTE-CRISTO ouvre la lettre et lit.
« Rendez-vous à l'instant même aux allées de Meilhan; entrez dans la maison n° 15; demandez à la concierge la clef de la chambre du cinquième; entrez dans cette chambre; prenez sur le coin de la cheminée une bourse en filet de soie rouge et apportez cette bourse à votre père. Il est important qu'il l'ait avant onze heures. Vous avez promis de m'obéir aveuglément, je vous rappelle votre promesse. Syndbad le Marin. »
max1milien.
Et dans cette bourse, monsieur, il y avait, d'un côté, une traite acquittée, une traite de deux cent quatre-vingt-sept mille cinq cents francs, qui était cause que mon père allait se brûler la cervelle, et, de l'autre, le diamant qui y est encore, avec ces trois mots écrits sur un petit morceau de parchemin : Dot de Julie.
MONTE-CRISTO
Et l'homme qui vous a rendu service vous est resté inconnu ?
Oui, monsieur; nous n'avons jamais eu le bonheur de serrer sa main ; ce n'est pas faute, cependant, d'avoir demandé à Dieu cette faveur.
JULIE
Oh! moi, je n'ai pas encore perdu tout espoir de baiser cette main, comme je baise cette bourse, qu'elle a touchée, il y a quatre ans. Pénélon était à Trieste, lorsqu'il vit sur le quyi un Anglais qui allait s'embarquer dans un brick... Pardon, vous ne savez pas ce que c'était que Pénélon ; c'était un vieux marin qui montait le Pharaon, quand le Pharaon fit naufrage. Eh bien, il reconnut, dans cet Anglais, celui qui vint chez mou père le 5 juin 1829, et qui m'écrivit le 5 septembre. C'était bien le même, à ce qu'il assure-, malheureusement, il n'osa point lui parler.
MONTE-CRISTO
Un Anglais, dites-vous? c'était un Anglais? Alors, cet Anglais ne serait-il pas un homme auquel votre père aurait rendu lui-même quelque grand service, et qui, avec le conseil de Dieu, aurait trouvé ce moyen de s'acquitter envers vous?
Ma sœur, ma sœur, rappelle-toi, je t'en prie, ce que nous a dit souvent notre bon père : « Non, ce n'est pas un Anglais qui nous a fait ce bonheur. »
MONTE-CRISTO
Votre père vous disait cela, monsieur .Morel?
Mon père, monsieur, voyait dans cette actiou un miracle. Mon père croyait à un bienfaiteur sorti pour nous de la tombe. Oh! la touchante superstition que celle-là, monsieur, et comme, tout en la repoussant moi-même, j'étais loin de vouloir détruire cette croyance dans son cœur! Aussi, combien de fois y réva-t-il en prononçant tout bas un nom d'ami bien cher, un aom d'ami perdu! et, lorsqu'il fut près de mourir, lorsque l'approche de l'ct< mité eut donné à son esprit quelque chose de l'illumination de la tombe, cette pensée, qui, jusque-là, n'avait été qu'un doute, devint une conviction, et
les dernières paroles qu'il prononça en mourant furent cellesci : «. Maximilien ! c'était Dantès ! »
MONTE-CRISTO, très-ému.
Dantès ! Dantès !
JULIE
Maximilien, voilà encore un nom inconnu à M. le comte...
Que tous ces détails intéressent peu, d'ailleurs...
MONTE-CRISTO
Oh ! non, vous vous trompez.
Et monsieur, qui sait compatir au malheur ne resterait pas indifférent au nom que je viens de prononcer, s'il savait combien Dantès a souffert.
MONTE-CRISTO
Ah ! ce... cet homme a souffert beaucoup?
Tout ce que Dieu, inépuisable dans sa colère comme dans sa bienfaisance, peut verser de douleurs et d'agonies sur une seule télé !
JULIE
Pauvre Edmond!
MONTE-CRISTO
Vraiment?
Edmond Dantès était le second d'un bâtiment dont mon père était l'armateur. Il avait vingt ans; il était le plus loyal, le plus pur, le plus joyeux des hommes. La vie lui souriait, il souriait à la vie. Edmond adorait son père, un bon vieillard spirituel et doux comme ceux de l'ancien temps. Il était fiancé à une jeune fille des Catalans, la plus belle de Marseille, et qui l'aimait de toute son âme.
MONTE-CRISTO
Ah!...
JULIE
No s'appelait-elle pas Mercclès?
Mercedes, oui, un nom charmant, n'est-ce pas, comlc?
MONTE-CRISTO
Un nom charmant.