‹ Théatre [sic] complet de Alex. Dumas (volume 3)Chapitre 8 sur 129 · SCÈNE V les Mêmes, MONTE-CRISTO · texte numérisé non relu

SCÈNE V les Mêmes, MONTE-CRISTO

MONTE-CRISTO

L'exactitude est la politesse des rois, à ce qu'a prétendu, je crois, un de vos souverains; mais, quel que soit leur désir,

elle n'est pas toujours celle des voyageurs. Cependant, mon cher vicomte, j'espère que vous excuserez, en faveur de ma bonne volonté, les deux ou trois secondes de retard que je crois avoir mises à paraître au rendez-vous. Cinq cents lieues ne se font pas sans quelque contrariété, en France surtout, où il est défendu, à ce qu'il paraît, île battre les postillons.

ALBERT

Monsieur le comte, j'étais justement occupé à annoncer votre visite à quelques-uns de mes amis, que javais réunis à l'occasion de la promesse que vous aviez bien voulu me faire, à Rome, de venir déjeuner avec moi à Paris, le 25 juin, à dix heures et demie du matin. J'ai l'honneur de vous les présenter; ce sont : M. le marquis de Chateaubrun, dont la noble-se remonte aux douze pairs, et dont les ancêtres ont eu leur place à la Table ronde; M. Lucien Debray, secrétaire particulier du ministre; M. Beauchamp, terrible journaliste, effroi du gouvernement et délices de ses amis.

MONTE-CRISTO

Messieurs, permettez-moi, je vous prie, un aveu qui sera mon excuse pour toutes les inconvenances que je pourrai faire. Je suis étranger, mais étranger à tel point, que c'est la première fois que je viens à Paris. La vie française m'est donc tou t à fait inconnue, et je n'ai, jusqu'à présent, pratiqué que la vie orientale, la plus antipathique à toutes les bonnes traditions parisiennes. Je vous prie donc de m'excuser si vous trouvez en moi quelque ehose de trop turc, de trop napolitain ou de trop arabe.

ALBERT

Et moi, monsieur le comte, je suis atteint d'une crainte, c'est que la cuisine de la rue du Helder ne soit pas la vôfcre. J'aurais dû vous demander votre goût et vous faire préparer quelque plat à votre fantaisie.

MONTE-CRISTO

Si vous me connaissiez davantage, monsieur, vous ne vous préoccuperiez pas d'un soin presque humiliant pour un voyageur comme moi, qui a successivement vécu avec du macaroni à Naples, de la polenta à Milan, de l'olla-podrida à Valence, du pilau à Constantinoplc, du karick à Calcutta, et des nids d'hirondelles à Canton. Il n'y a pas de cuisine pour un cosmopolite comme moi; je mange de tout et partout; seulement,

je mange peu, et, aujourd'hui, vous m'excuserez si je ne mange pas du tout.

Comment, si vous ne mangez pas du tout?

MONTE-CRISTO

J'avais été obligé de mVcarter de ma route pour prendre des renseignements aux environs de Nîmes, de sorte que j'étais un peu en retard et n'ai point voulu m'arréter pour manger.

ALBERT

Mais vous avez mangé dans votre voiture, alors ?

MONTE-CRISTO

Non, j'ai dormi, comme cela m'arrive quand je m'ennuie sans avoir le courage de me distraire, ou quand j'ai faim sans avoir envie de manger.

BEAL'CÎIAMP.

Vous commandez donc au sommeil, monsieur?

MONTE-CUISTO.

Parfaitement.

DEBRAY

Le comte a une recette pour cela !

MONTE-CRISTO

Infaillible, monsieur.

ALBERT

Et peut-on savoir quelle est cette recette?

MONTE-CRISTO

Oh ï mon Dieu, oui, vicomte; c'est un mélange d'excellent Opium, que j'ai été chercher moi-mémo en Chine pour être certain de l'avoir pur, et du meilleur hatchich, <|ui se récolte en Orient. On réunit ces deux ingrédiens en portions i et l'on en fait des espèces de pilules qui s'avalent au moment où l'on en a besoin; dix minutes après, l'effet est produit.

BEAICII.VMP.

Et vous en portez toujours sur vous?

MONTB-CKISTO.

Toujours !

BEAUCHAMP

Serait-ce indiscret, monsieur, de vous demander à voir ces précieuses pilules?

MONTE-CRISTO

Non, monsieur.

(Il lire de sa poebe une bonbonniùro creusce dans uno seulo émeraude.)

DEBRAY

Et c'est votre cuisinier qui vous prépare ce régal ?

MONTE-CRISTO

Oh! non, monsieur, je ne livre point ainsi mes jouissances les plus pures à des mains indignes; je suis assez bon chimiste et prépare mes pilules moi-même.

CHATEAUBRCN,

Voilà une admirable émeraude, la plus belle que j'aie jamais vue, quoique ma mère ait des bijoux de famille assez remarquables.

MONTE-CRISTO

J'en avais trois pareilles, monsieur : j'ai donné l'une au Grand Seigneur, qui l'a fait monter sur son sabre, l'autre au saint-père, qui l'a fait incruster sur sa tiare, en face d'une émeraude à pou près pareille, mais moins belle, cependant, qui avait été donnée à son prédécesseur, Pie VII, par l'empereur Napoléon. J'ai gardé la troisième pour moi; seulement, je l'ai fait creuser, ce qui lui ôte la moitié de sa valeur, mais ce qui l'a rendue plus commode pour l'usage que j'en voulais faire.

DEBRAY

Et que vous avaient donné ces deux souverains pour mériter ce magnifique cadeau ?

MjONTE-CRISTO.

Le Grand Seigneur, la liberté d'une femme; notre saintpère, la vie d'un homme ; de sorte que, deux fois dans mon ex.i. tcnce, j'ai été aussi puissant que si Dieu m'eût fait naître sur les marches d'un trône.

(Germain entre et vient parler bas à Albert.) DEBIÎAV.

Qu'y a-t-il ? est-ce le déjeuner?

ALBERT

Oui, monsieur, et, en même temps, le comte de Morcerf, qui, avant de partir pour la Chambre, sachant que vous étiez ici, aurait voulu vous remercier.

MONTE-CRISTO

Eh bien, monsieur, rien de plus facile. Je serais un mauvais convive; laissez-moi ioi ; j'aurai, si M. Albert le permet, l'honneur d'y recevoir M. de Morcerf.

ALBERT

A merveille! mais n'allez pas disparaître sans que je le sache.

Comment donc, monsieur! je vous appartiens et vous promets de ne reprendre ma liberté que quand vous me l'aurez rendue.

BEACCHAMP.

Comme il dit tout cela! C'est décidément un grand seigneur.

DEBRAY

Un grand seigneur étranger.

CHATEAUBRON.

Un grand seigneur de tous les pays.

ALBERT

Vous nous excusez, comte, mais ces messieurs meurent de faim et mon père descend.

MONTE-CRISTO

Faites, monsieur, faites.

(Les jeunes gens entrent dans la salle à manger.)

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