SCÈNE II FIELDING, CLOTILDE
FIELDING, saluant.
' Mademoiselle...
CLOTILDE
Asseyez-vous, monsieur; car j'ai beaucoup de choses à vous dire!...
FIELDING, s'asseyant.
Tant mieux! car je suis heureux en vous entendant parler.
CLOTILDE
Monsieur Fielding, écoutez-moi... M. de Gervais avait promis la main de sa fille à M. John Fielding; mais, du moment que votre fils a rompu de lui-même...
FIELDING
De Gervais est dégagé envers moi, je le reconnais.
CLOTILDE
C'est alors que vous m'avez fait l'honneur de me demander en mariage... N'étant plus enchaînée par la parole de mon père, j'aurais pu, monsieur, et cela sans blesser en rien votre susceptibilité, j'aurais pu répondre que je voulais encore garder ma liberté; mais je suis devant M. Edwards Fielding, devant l'homme auquel M. de Gervais doit la fortune, la vie peut-être ! Ce n'est donc pas un simple refus, quoique envc-
loppéde politesse, qu'il faut adresser à H. Fielding; il lui faut une raison tellement grave, tellement imposante, que M. Fielding, tout en regrettant peut-être devoir ses vœux repoussés, soit heureux encore de voir l'estime qu'il inspire et }a profonde confiance qu'on a en lui... Je vais vous parler, monsieur, avec la conviction que je parle à un honnête homme. Prenez-vous l'engagement de me garder le secret?
FIELDING
Sur l'honneur, mademoiselle, je le promets.
CLOTILDE
Monsieur, je ne suis point la fille de M. de Gervais.
FIELDING, étonné.
Vous n'êtes point la fille de M. de Gervais?
CLOTILDE
Non; laissez-moi tout vous dire... Trois jours avant l'arrivée de M. de Gervais, sa fille est morte...
Sa fille?...
CLOTILDE
Une heure avant qu'il débarquât, je me présentais chez madame de Gervais avec une lettre de recommandation. M. de Gervais adorait sa fille; j'avais à peu près l'âge qu'elle devait avoir, je portais le même nom, et, lorsque le père appelait Clotilde, j'entrai comme si la main de Dieu m'avait poussée... 11 me prit pour sa fille... Madame de Gervais et son fils, épouvantés de la douleur qu'allait lui causer la perte de celte illusion, me firent signe de ne rien dire. Je me laissai appeler ma fille; mais ce rôle que je joue devant M. de Gervais, pour lui sauver une douleur, je ne puis le continuer en face de vous, en face des magistrats, en lace de l'Église. En face de vous, c'eût été un vol; en face des magistrats, c'était un faux; en face de l'Église, un sacrilège..,
FIELDING
Oh ! je comprends,
CLOTILDE
Alors, je me suis dit : « 11 n'y a qu'un moyen de tout concilier, la franchise; il n'y a qu'un homme à qui l'on puisse avouer ce secret, c'est M. Fielding; il n'y a qu'use personne qui puisse le lui avouer, c'est celle qui perd tout en l'avouant. »
FIELDING, se levant.
Ainsi, vous n'êtes pas la fille de M. de Gervais?
CLOTILDE
Non, monsieur.
Au moment de son arrivée, vous veniez pour la première fois et par hasard dans sa maison ?
CLOTILDE
Pour demander une place d'institutrice ou de demoiselle de compagnie près de celle qui était morte.
FIELDING
Vous êtes pauvre, et vous ne dépendez que de vous absolument?...
CLOTILDE
J'ai ce malheur.
FIELDING
Vous avez le même âge?
CLOTILDE
Dix-huit ans, monsieur.
FIELDING
Le même nom ?
CLOTILDE
Clotilde.
FIELDING
Seulement, au lieu de vous appeler Clotilde de Gervais, vous vous appelez?...
CLOTILDE
Clotilde Duplessis.
FIELDING
Eh bien, mademoiselle Clotilde Duplessis, j'ai quarantedeux ans, trois millions de fortune, un nom sans tache en Europe et en Amérique... Mademoiselle Clotilde Duplessis, voulez-vous me faire l'honneur d'être ma femme?
CLOTILDE
Monsieur...
FIELDING
Le courrier part dans deux heures; je vous donne une heure pour réfléchir. Dites non, je retourne en Amérique j dites oui, je reste à Paris.
CLOTILDE
Mais, monsieur...
F1ELDING, saluant.
Dans une heure juste, j'aurai l'honneur de venir prendre votre réponse.
(Il sort.)