SCÈNE IV
NAPOLÉON, l'Espion, puis SIR HUDSON LOWE, puis MAR- CHAND et ANTOMARCHI.
NAPOLÉON
Ah! c'est toi; je m'étonnais de ne pas l'avoir vu plus tôt.
l'espion.
Merci; ce mot est déjà une récompense. . Je n'ai pas pu,
XAP9LÉ0N BONAPARTE 149
sire. Lorsqu'un congrès vous déporta en 1815, j'eus la pensée de vous accompagner. On ne voulut pas de moi sur le Bellérophon ; on ne voulut pas de moi sur le Xorîhumberland. J'offris d'être soldat, matelot, valet... On me refusa. Or, depuis 1815, il ne s'est pas écoulé un jour, une heure, une minute, sans que je fusse tourmenté de la pensée de votre évasion. Je me fis naturaliser Anglais, je m'engageai ; je passai à l'île de France, aux grandes Indes... Puis, un jour on m'embarqua pour Sainte-Hélène, et, depuis un mois, je suis près de vous, sans que vous ayez pu vous douter qu'un cœur dévoué à Tempereur et à la France battait sous cet uniforme rouge...
NAPOLEON
Eh bien?
l'espion.
Sire, peut-être avez-vous remarqué un vaisseau à l'ancre, si loin, que ses voiles semblent les ailes étendues d'un goéland?
NAPOLÉON
Oui, et je me suis étonné qu'il restât toujours à la même place.
l'espion.
C'est qu'il vous attend, sire...
napoléon.
Et comment m'y rendre ?...
l'espion.
Dans une barque qui est cachée à l'autre extrémité de l'île.
napoléon.
Et ne suis-je pas toujours accompagné d'un officier anglais?
l'espion.
Et ne suis-je pas l'officier qui vous accompagne?
C'est vrai... Et quand pourrai-je partir?
l'espion.
Quand vous aurez dit: « Je le veux. » Le vaisseau restera là jusqu'à ce que j'allume un amas de branches sèches au haut de ce rocher. Ils sauront alors que l'entreprise a échoué, et ils partiront. Mais les moments sont précieux, sire. Il m'a fallu cinq ans pour obtenir cette minute... Faites qu'elle ne soit pas perdue.
NAPOLÉON
Tu m'es dévoué : je le savais. (Lui présentant sa tabatière.) Prends ceci comme un souvenir...
l'espion.
De l'or!...
C'est une tabatière.
napoleon l'espion.
Mais en or !
, NAPOLÉON, gravant son chiffre dessus avec un poinçon» Tiens : mon chiffre est dessus... gravé par moi...
l'espion.
Oh! maintenant!...
NAPOLÉON
Maintenant, monte sur la barque, et va-t'en.
Sans vous?
Sans moi.
l'espion.
C'est vous que je suis venu chercher; je ne partirai pas sans vous; il faut que je vous rende à la France; il faut que je vous restitue au monde. Une grande idée m'est venue; il faut que je l'accomplisse; il faut que je délivre l'empereur Napoléon, ou que j'y meure! Dans l'un ou l'autre cas, mon nom est fait! il vivra...
NAPOLÉON
Ah! de l'ambition! je te croyais dévoué. Je me trompais...
l'espion.
Un soir, à Saint-Cloud, cessa mon dévouement, qui avait commencé à Toulon. Vous m'aviez laissé la vie, je sauvai la vôtre; nous étions quittes. De ce jour où je cessai d'être votre obligé, je devins votre enthousiaste. Sire, rappelez-vous l'île d'Elbe, vous m'y reçûtes mieux, et vous revîntes en France...
NAPOLÉON
Eh bien, c'est pour cela. Je ne ferais que ce que j'ai déjà fait: et à quoi bon?
l'espion.
Sire, vous continuerez votre histoire.
NAPOLÉON
Et quel chapitre y ajouterais-je ? Ma carrière regorge... En sortant d'ici, je risque de tomber; en restant, je puis monter encore...
l'espion.
Je te devine, et je t'écoute à genoux. Parle! parle!
NAPOLÉON, le regardant.
C'est cela, tu m'as compris. Vois-tu, ce qui n'est qu'admiration vulgaire deviendra culte. Jésus-Christ n'eût pas fondé une croyance, s'il n'avait eu ses quarante jours de passion... Or, ma passion à moi,... ma croix, c'est Sainte-Hélène : je la garde, il me la faut.
l'espion.
Kléber avait raison : tu es grand comme le monde !
napoléon.
M'évader! m'enfuir! manquer ma mort, pour quelques jours, quelques heures peut-être qui me restent à vivre... Car je sens là, vois-tu, tout ce qu'on sent quand on va mourir... Où trouverai-je un tombeau plus imposant à ton avis? Sainte- Hélène, taillée à pic. n'est-elle point un magnifique piédestal pour la statue colossale que m'élèveront un jour les peuples?
l'espion.
Mais votre fils ! votre fils !
napoléon.
Eh bien, mon nom n'est-il pas un assez bel héritage ?
l'espion.
C'est bien; tout est dit.
NAPOLÉON
Où vas- tu ?
L'ESPION, sortant.
Je reviens..,
NAPOLÉON, pensif.
Cet hommp avait l'instinct des bonnes choses : pourquoi i-t-il marché à côté de sa voie! (Se retournant.) Qu'est cela? le eu? un incendie?
L'ESPION, rentrant.
Rien ; c'est moi qui ai mis le feu au signal.
NAPOLÉON
Et le vaisseau va partir?
l'espion.
Oui.
NAPOLÉON
Et toi ?
l'espion.
Moi, je reste.
NAPOLÉON
Oh! malheureux!... voilà le gouverneur. Qu'as-tu fait?
SIR HUDSON LOWE, de la porte.
Pourquoi ce feu? est-ce un signal?
l'espion.
Oui.
SIR HUDSON LOWE
Pourquoi ?
l'espion.
Pour correspondre avec le vaisseau qui est à l'ancre, en mer.
SIR HUDSON LOWE
Et que fait là ce vaisseau ?
l'espion.
Il attendait l'empereur, si l'empereur eût voulu fuir.
SIR HUDSON LOWE
Et l'empereur?
l'espion.
N'a pas voulu.
SIR HUDSON LOWE, étonné.
N'a pas voulu ?...
l'espion.
Non. Vous ne pouvez pas comprendre...
SIR HUDSON LOWB.
Et qui avait fait ce complot ?
l'espion.
Moi,
SIR HUDSON LOWE
Vous?..: m. Anglais?...
l'espion, jetant son chapeau.
Moi ! un Français !
SIR HUDSON LOWE, après une panse»
Vous connaissez le bill?
l'espion.
Oui.
SIR HUDSON LOWE
La peine ?
l'espion.
Oui.
SIR HUDSON LOWE
Êtes-vous prêt ?
l'espion.
Oui.
SIR HUDSON LOWE
Votre procès ne sera pas long.
l'espion.
Je le sais.
SIR HUDSON LOWE
La grande vergue.
l'espion.
Soit !... j'aurai les honneurs du coup de canon, (a Napoléon.) Adieu, sire. Vous entendez? je vais être pendu. C'est un peu de votre faute: vous pouviez me faire fusiller à Toulon... Adieu !
(H sort avec le Gouverneur.)
NAPOLÉON
Au revoir ! ... à bientôt ! . . . Je sens. . . Mon Dieu ! Ah ! ah !
(Il se couche sur son canapé et reste sans connaissance.) MARCHAND, de la porte.
Peut-on entrer? sire, peut-on entrer? L'empereur couché ! pâle, ne répondant pas î Oh ! venez, docteur, et voyez...
ANTOMARCHl.
Il est évanoui ! Transportons-le dans son lit ; l'air du soir lui fera du bien.