SCENE III Les Mêmes, SàXTISI
napoléon.
Ah! c'est toi, Santini... (avec gaieté.) Comment, brigand, tu te permets de battre un soldat anglais... et cela parce qu'il abat un arbre au pied duquel j'aimais à me reposer?... Estce vrai ?
SANTINI
Sire, outré des mauvais traitements du gouverneur...
NAPOLÉON
Il avoue!... Voyez-vous le misérable qui avoue?...
SANTINI
Ah! s'ils ne m'avaient pas arraché mon fusil!
NAPOLÉON
Eh bien?
SANTINI
J'aurais envoyé ce chien d'Anglais...
NAPOLÉON
Eh bien, qu'une pareille idée te revienne, et tu verras comme je te traiterai.', . Messieurs, voilà Santini qui voulait tuer le gouverneur... 11 me ferait de belles affaires! Vilain... ( cherchant un mot ) Corse !
SANTINI
Oui, il fallait que l'île fût débarrassée du gouverneur ou de moi : le malheur veut que ce soit moi qui parte, sire ! moi qui comptais mourir près de Votre Majesté!
NAPOLÉON
Oui, c'est vrai. Tu pars, mon pauvre Santini...
SANTINI
Ah ! si Votre Majesté le permettait, je resterais malgré eux ; il faudrait qu'ils m'emportassent par morceaux.
NAPOLÉON
Non pas! ce n'est pas un séjour regrettable que Sainte-Hélène... Dépêche-toi d'en sortir, puisque tu le peux... Quant à moi, ils me feront mourir ici, c'est certain.
SANTINI
Votre Majesté est sortie de l'île d'Elbe aussi !...
NAPOLÉO.N.
Sainte-Hélène me gardera... Va, mon ami, pars! l'air de la mer est pur, l'Océan est immense. Il doit être doux de respirer l'air de la mer et d'être bercé par les vagues de l'Océan... Dans quelques jours, tu verras succéder à ce ciel ardent un ciel semé de nuages.. (Allant à la fenêtre. ) Oh! des nuages ! des nuages !
SANTINI
Sire, n'avez-vous aucun message, aucune lettre à me donner?... Je retourne en France.
NAPOLÉON
Non... Ils te l'enlèveraient d'ailleurs... Seulement, si ton itstin te conduit du côté de Vienne, tâche de voir mon fils, mon pauvre enfant. Tu lui diras : « J'ai quitté votre père mourant, exilé du monde, jeté sur un rocher, au milieu de .'Océan. De tous les biens qu'il a perdus, il ne regrette que ♦ ous : c'est vous qu'il appelle quand il parle seul, vous qu'il nomme quand il rêve la nuit. Les seuls portraits qui décorent sa chambre sont les vôtres... Et, lorsqu'il mourra, il se fera apporter votre buste et mourra les yeux fixés sur lui... » Voilà ce que tu diras à mon fils, Santini ; puis tu ajouteras que je t'ai embrassé et que tu es parti...
SANTINI, embrassant l'empereur, Sire, vous le revenez...
NAPOLÉON
Comment?
SANTINI
Il y a un officier anglais dans l'antichambre... Il faut que vous le voyiez.
NAPOLÉON
Jamais.
SANTINI
Il m'a dit de vous répéter ces deux mots : Toulon et liberté.
NAPOLÉON, tressaillant.
C'est bien, je lui parlerai. Et maintenant, mon ami, as-tu de l'argent ?
SANTINI
Non, sire ; mais qu'importe !
As-tu quelques bijoux?
SANTINI
J'ai été obligé de les vendre tous depuis que je suis dans l'île.
NAPOLÉON, fouillant dans ses poches.
Marchand, apportez-moi quelques couverts d'argent.
SANTINI
Pourquoi, sire?
NAPOLÉON
Bien. Brisez-les maintenant. Ils les lui enlèveraient en disant qu'il m'a volé... ( Écrivant quelque mots.) Prends, mon ami, prends aussi ce papier...
SANTINI
Une pension, sire!
NAPOLÉON
Maintenant, adieu!... laisse-moi... N'oublie pas mon fils. Adieu! Suivez-le, messieurs, et envoyez-moi l'officier anglais qui est dans l'antichambre... (Us sortenten pleurant. —L'Espion entre.)