SCÈNE IV BONAPARTE, CHARLES
BONAPARTE
Vous avez beau dire, monsieur mon secrétaire, la France a assez de la Republique. Le Directoire a fait plus contre elle que la montagne. Et voyez ee qu'il reste de vieux Romains ! Sur trois millions cinq cent soixante-quatorze mille huit cent quatre-vingt-dix-huit votes, deux mille cinq cent soixanteneuf seulement sont négatifs. Vous voyez donc bien que c'est la France entière qui me donne le titre d'empereur, et no!i moi qui le prends.
::t\rles.
Votre Majesté aura beau faire...
BONAPARTE
Non, non, dite? toujours : citoyen premier consul. (Regar* ■dant à sa montre.) Vous avez encore une heure à être républicain. — Eh bien, que disiez-vous ?
CHARLES
Je disais, citoyen premier consul, que vous aurez beau faire, les rois de l'Europe vous regarderont toujours comme leur cadet.
BONAPARTE
Eh bien, je les détrônerai tous, et alors je serai leur aîné.
CHARLES
Prenez garde, si vous refaites le lit des Bourbons, de n'y pas coucher dans dix ans.
Monsieur mon secrétaire ! donnez-moi la liste des maréchaux de l'Empire, — que je la signe. — Appelez les noms.
CHARLES
Berthier, Murât, Moncey, Jourdan, Masséna, Àugereau, Bernadotte, Soult, Brune, Lannes, Mortier, Ney, Davoust, Bessières, Rellermann, Lefebvre, Pérignon et Serrurier.
BONAPARTE
Dix-huit républicains! — Eh bien, vous verrez si un seul refusera le bâton de maréchal, parce qu'il lui sera donné par la main d'un empereur. Je n'ai qu'un regret aujourd'hui: c'est de ne pouvoir joindre à cette liste les noms de Desaix et de Rléber. Votre misérable Directoire ! s'il ne m'avait pas oublié ou plutôt confiné en Egypte ; s'il m'avait envoyé, comme il me l'avait juré, hommes et argent, je n'en serais pas revenu comme un fugitif. - Il est vrai qu'arrivé, j'ai pris ma revanche. — Quels immenses projets cette bicoque de Saint- Jeand'Acre est venue renverser ! Si je l'avais prise, je trouvais dans la ville les trésors du pacha et des armes pour trois cent mille hommes ; je soulevais et j'armais toute la Syrie; je marchais sur Damas et Alep ; je grossissais mon armée de tous les chrétiens, des Druses, et des mécontents que je recrutais, à mesure que j'avançais dans le pays; j'arrivais à Constantinople avec des masses armées ; je fondais dans l'Orient, à la place de l'empire turc, un nouvel et grand empire qui fixait ma place dans la postérité, et peut-être revenais-je à Paris par
Aiidiînople ou par Vienne, après avoir anéanti la maison d'Autriche... — Tout cela pouvait-être, et tout cela est à refaire. (Un silence.) Combien le port de Boulogne contient-il de bâtiments de descente ?
CHARLES
Neuf cents. — Et à quand notre entrée à Londres?
Je n'en sais rien encore. — Oh î c'est par l'Inde, c'est dans l'Inde qu'il faut attaquer l'Angleterre; c'est dans son commerce, et non dans son gouvernement, qu'il faut l'atteindre. Quand je serai maître de tous les ports de la Méditerranée et de l'Océan; quand, sous peine de désobéir à ma volonté, on ne pourra y recevoir une voile anglaise, nous verrons !...
CHARLES
Mais, pour cela, il vous faut une monarchie européenne.
BONAPARTE, se mettant à griffonner.
Oui, quand je l'aurai!... Fou que je suis!... — Voilà de bonnes plumes.
CHARLES
C'est que je les taille moi-même, attendu que, chargé de déchiffrer votre écriture, il est de mon intérêt que vous écriviez le moins mal possible.
BONAPARTE
Oui, oui. (Le regardant fixement.) Que pensez-vous de moi, Charles ?
CHARLES
Mais je crois que vous ressemblez à un architecte habile : vous bâtissez derrière un échafaudage que vous ferez tomber quand tout sera fini.
BONAPARTE
Vous avez raison; je ne vis jamais que dans deux ans. — Écrivez : « L'École polytechnique recevra désormais une organisation toute militaire. Les élèves porteront des uniformes, et seront assujettis à la discipline des casernes. » J'en veux faire une pépinière de grands hommes. Ce seront des généraux pour mon successeur. — J'ai bien fait de retrancher une lettre à mon nom : je gagne une signature sur neuf.
Si vous voulez signer?
(Oa entend sonner les cloches.)
BONAPARTE, s'interrompant.
Laissez-moi écouter le son des cloches ; vous savez combien je l'aime.
CHARLES
Surtout le son de celles-ci, qui vous annoncent que, dans une demi-heure, le premier consul Bonaparte sera l'empereur Napoléon.
BONAPARTE
Vous vous trompez : elles me rappellent les premières années que j'ai passées à Brienne. J'étais heureux alors... (Entre Joséphine.) Eh bien, que viens-tu faire ici, Joséphine? — Voulezvous nous laisser, Charles ?
(Charles sort.,