SCÈNE V BONAPARTE, JOSÉPHINE
BONAPARTE
Tu n'es pas encore en costume ?
JOSÉPHINE
Non, mon ami ; ce manteau impérial me coûte à jeter sur mes épaules. — Oh ! dis-moi, n'as tu pas de funestes pressentiments ?
BONAPARTE
Moi? Non; et lesquels?
Ne crains-tu pas que la fortune ne puisse te reconnaître sous ton nouveau titre ? Elle te cherchera sous une tente et te trouvera sur un trône.
BONAPARTE
Enfant !... Eh ! serai-je jamais autre chose que le soldat de Toulon, le général d'Arcole ou le consul de Marengo ? Ma fortune m'a toujours suivi; pourquoi veux-tu qu'elle s'arrête quand je vais toucher le but? Pourquoi l'étoile de Bonaparte ne serait-elle pas celle de Napoléon ?
JOSÉPHINE
Oh ! n'étais-tu pas assez grand ?
BONAPARTE
Crois-tu que ce soit une vaine ambition qui me fasse désirer un nouveau titre? crois-tu que je ne m'estime pas ce que
je vaux, et que le manteau impérial ou la main de justice me donneront, à moi, une plus haute opinion de moi? L'Europe est vieille, et ma mission est de la régénérer : il faut que je l'accomplisse. Je ne voudrais pas être empereur, que le peuple m'élèverait malgré moi sur le pavois impérial. Mais je veux l'être, parce que, de même que, seul, je pouvais sauver la France, seul je puis la consolider. Général, un boulet pouvait m'emporter, et avec moi étaient perdues mes victoires. Consul à temps, un coup d'État, un coup de main peut me chasser comme j'ai chassé le Directoire ; consul à vie, il suffît d'un assassin ; et Cadoudal attend encore sous les verrous la peine d'un crime qu'il ne tente pas même de nier. Depuis quatre ans que dure le Consulat, la France est placée en viager sur ma tête; l'empire et l'hérédité peuvent seuls... — Mais que je suis fou de faire de la politique avec toi, frivole et jolie, conseiller bâti de gaze et de dentelle ! Non, ma Joséphine, plus de ces conversations, elles attristent tes yeux et ta bouche, et tous deux doivent sourire. Soulage les malheureux, achète des chiffons et fais des dettes: voilà ta vocation, à toi; suis-la, et ne tente pas d'arrêter la mienne. Ce n'est pas la plus heureuse ï
Pardon î mais je veux encore te dire...
BONAPARTE
Quoi ?
JOSÉPHINE
Tu parles d'hérédité! pour qui?...
BONAPARTE
J'aurai un fils, Joséphine. Le destin ne m'a pas conduit si haut par la main pour m'abandonner tout à coup. Peut-être serai-je malheureux un jour ; mais c'est quand il n'aura plus rien à m'accorder, quand, comblé de tous les biens, je ne pourrai plus que descendre. Mon existence est une de ces grandes combinaisons du sort que la fortune veut compléter, dans son bonheur comme dans ses revers. — Joséphine, j'aurai un fils.
JOSÉPHINE
Mon Dieu ! quelle est donc ton intention?... Ecoute, j'adopterai qui tu voudras ; tout enfant que tu me présenteras, en me disant : a Aime-le, » je l'aimerai comme j'aime Eugène, —
46 THÉÂTRE COMTLET Jj'ALEX. DUMAS
mon Eugène ! ce sera mon fils, aussi cher que si je l'avais porté dans mon sein...
BONAPAÏ1TE.
Eh bien, Joséphine, oui, si le sort me refuse un fils, oui, j'en adopterai un digne de moi, qui aura le cœur de sa mère et le courage de son père... — Me comprends-tu?
Oh: je n'ose espérer...
BONAPARTE
Espère.
Eugène?
Eugène Beauharnais.
JOSEPHINE
EONÀPARTE.
JOSEPHINE
0 mon ami ! mon Bonaparte !
BONAPARTE
Allez, mon impératrice ! Notre-Dame vous attend, et j'ai une couronne d'or à mettre sur vos beaux cheveux. JOSÉPHINE, avec mélancolie.
Ami, j'aimerais mieux les fleurs de la Malmaison.
(Elle sort.} BONAPARTE.]
Bonne Joséphine ! — Qu'ya-t-il, Charles?
CHARLES
Le Sénat vient vous supplier d'accepter l'empire.
BONAPARTE
Dans un instant, je vais le recevoir.
Cil sert.)