ACTE I, SCENE IV
EMMANUEL
Et qui sont toutes chargées, monsieur.
PAUL
Portent-elles juste?
EMMANUEL
Si vous voulez accepter une promenade avec moi, c'est un essai que nous pourrons faire ensemble.
PAUL
Merci, monsieur le comte. Je connais ces pistolets ; ils sortent de la boutique d'un maître allemand trèsestimé. J'en ai gagné une paire à peu près pareille à Saint-Georges ; vous savez, le colonel du régiment américain? Il avait parié couper douze balles de suite sur la lame d'un couteau; il n'en a pardieu pas manqué une.
EMMANUEL
Et comment avez-vous gagné, alors ?
PAUL
Je les ai coupées plus au milieu.
Cela ne change rien à la proposition que j'ai eu l'honneur de vous faire, monsieur. Vous êtes un habile tireur, voilà tout.
PAUL, avec distraction.
Que voulez-vous? pendant nos longs jours de calme, lorsqu'aucun souffle de vent ne ride ce miroir de Dieu qu'on appelle la mer, nous autres marins, isolés et solitaires, nous sommes obligés d'accepter les distractions qui viennent au-devant de nous : alors nous exerçons 11. 2
notre adresse sur les hirondelles fatiguées qui se posent au bout de n os vergues, ou sur les goélands aux longues ailes, dont le cri plaintif nous annonce en passant le retour de la brise, et voilà comment nous arrivons à une certaine force sur des exercices qui paraissent d'abord si étrangers à notre profession.
EMMANUEL, après un instant de silence.
Continuez, monsieur.
PAUL
C'était un bon et brave jeune homme que ce Lusianan ! Il me raconta son histoire, comment cet amour ardent, profond, irrésistible, leur était venu dans le cœur, comme à Paolo et à Francesca, comme à Roméo et à Juliette, et comment votre sœur lui répéta ces paroles de la jeune fille de- Vérone : Je serai à toi ou à la tombe.
EMMANUEL, les dents serrées.
Et elle ne lui a que trop bien tenu parole.
PAUL
Il me dit leurs amours longtemps chastes comme ceux des anges; ces projets que tout jeune homme nourrit, de se faire un nom comme celui (riant) d'Alexandre ou de Dante, pour venir le déposer aux pieds de celle qu'il aime; ses longues et respectueuses instances près de votre mère, ses refus hautains et vos railleries amères, qu'il supporta comme si ïe cœur d'un homme avait cessé de battre dans sa poitrine; il me dit ses douleurs, ses larmes, son désespoir, lorsque votre sœur lui ordonna en pleurant de quitter la Bretagne; il me dit cette nuit d'adieux, d'agonie, de sanglots.
EMMANUEL
Et de honte !