ACTE I, SCENE IV
PAUL
Oui, n'est-ce pas ? Vous appelez cela de la honte, vous autres gens vertueux, quand une pauvre enfant, que tout entraîne et que rien ne soutient, cède à l'âge, à la séduction, à l'amour! Oui, ils se séparèrent; mais elle avait succombé. Votre mère, qui eût sauvé l'honneur de sa fille, peut-être, si des devoirs sacrés ne l'eussent éloignée d'elle, car je sais les vertus de votre mère, comme je sais les malheurs de votre sœur : c'est une femme hautaine et sévère, plus sévère peut-être que ne devrait l'être une créature humaine, qui n'a sur les autres que l'avantage de n'avoir jamais failli ; votre mère, dis-je, entendit une nuit des cris étouffés, elle entra dans la chambre de votre sœur, s'avança pale et muette vers son lit, arracha froidement de ses bras un enfant qui venait de naître, et sortit pâle et muette, ainsi qu'elle était entrée, impassible comme une statue et, comme une statue, sans desserrer ses lèvres de pierre ; quant à la pauvre Marguerite, elle ne poussa pas une plainte, elle ne jeta pas un cri; elle s'était évanouie en apercevant la marquise. Est-ce cela, monsieur le comte? suis-je bien informé? ou bien ai-je oublié quelques détails de cette terrible histoire ?
EMMANUEL
Aucun.
C'est qu'ils sont consignés dans ces lettres de votre sœur, qu'au moment de se séparer de moi pour prendre place parmi des brigands et des assassins, Lusignan m'a remises, afin que je les fisse passer à celle qui les a écrites.
EMMANUEL
Donnez-les-moi donc, monsieur, et je vous jure qu'elles seront fidèlement rendues à celle qui a eu l'imprudence!...
PAUL
De se plaindre à la seule personne qui l'aimât au monde, n'est-ce pas? Imprudente fille, à qui une mère arrache l'enfant de son cœur, et qui verse ses larmes amères dans le cœur du père de son enfant! Imprudente sœur, qui, n'ayant pas trouvé dans son frère appui contre l'abandon de son père et la tyrannie de sa mère, a compromis sa noble famille en signant d'un nom de race des lettres qui peuvent... comment appelez-vous cela, vous autres nobles?... tacher son écusson, n'estce pas?
EMMANUEL, avec impatience.
Mais, puisque vous connaissez si bien l'importance de ces papiers, accomplissez donc la mission dont vous êtes chargé en les remettant soit à ma sœur, soit à ma mère, soit à moi.
Il lui tend la main.
PAUL
J'étais débarqué à Brest avec cette intention, monsieur; mais voilà qu'il y a quinze jours à peu près, en entrant dans une église...
EMMANUEL, avec ironie.
Dans une église?
Oui, monsieur.
Et pourquoi faire?
PAUL
EMMANUEL