ACTE I, SCENE V. 2o
MARGUERITE
M. le baron de Lectoure...
EMMANUEL
Sera ici, c'est vrai.
MARGUERITE
Oh ! mon Dieu !
EMMANUEL
J'espérais qu'en prenant la précaution d'annoncer deux mois d'avance son arrivée vous auriez eu le temps de vous y préparer.
MAKGUERITE.
Si menacé que l'on soit, l'on espère toujours, et l'on a vu des condamnés obtenir leur grâce au pied même de l'échafaud. (Suppliante.) Emmanuel!
EMMANUEL
Eh bien?
MARGUERITE
Ne comprends-tu pas? Oh ! si Dieu avait voulu que je pusse t'épargner un chagrin, comme tu peux m'épargner un malheur, si tu m'avais priée comme je te prie ; si je n'avais eu qu'un mot à dire, non pas pour te rendre heureux, je n'aspire plus au bonheur, mais pour te sauver du désespoir... oh! avec quelle reconnaissance j'aurais béni le ciel en prononçant ce mot !
EMMANUEL
Cela ne dépend pas de moi... c'est une chose que mon père désire, un projet arrêté par ma mère, une alliance nécessaire à l'honneur de notre famille.
MARGUERITE
Une chose que mon père désire !... plût à Dieu qu'il pût désirer quelque chose, pauvre père!... et que je pusse mourir pour cette chose. .. un projet arrêté par ma mère... oh! celui qui lui a suggéré ce projet obtiendrait, je crois, bien facilement qu'elle y renonçât... une alliance nécessaire à l'honneur de notre famille... grâce au ciel, notre famille est assez puissante de nom et de richesse pour qu'elle ne reçoive aucun nouveau lustre de l'alliance même d'un prince ! Ce n'est pas tout cela, Emmanuel... non, ce n'est pas tout cela... Vous avez fait marché de moi, n'est-ce pas? vous m'avez vendue au compte de votre ambition, dites? vous m'avez troquée contre une croix et un brevet, et vous vous êtes dit : C'est une enfant qui obéira; d'ailleurs, si elle résistait, je me ferais une arme de son isolement et de son malheur pour tuer sa volonté... vous vous êtes trompé, Emmanuel, c'est dans mon malheur même que je trouverai ma force ; c'est dans mon isolement que je puiserai ma résistance.
EMMANUEL
Ainsi, vous êtes décidée à désobéir à votre mère?
MARGUERITE
La nuit où je vis pour la dernière fois celui que je ne reverrai plus, un prêtre nous attendait pour nous unir; Lusignan était à mes pieds, fou, délirant, désespéré, disant que je ne l'aimais pas; je refusais de le suivre, car je ne voulais pas désobéir à ma mère ; mais aussi, pendant cette même nuit, je lui jurai que si je n'étais pas à lui, je ne serais à nul autre ; le serment que j'avais fait