‹ Théatre [sic]: Paul Jone, L'alchimisteChapitre 19 sur 178 · ACTE II, SCENE I · texte numérisé non relu

ACTE II, SCENE I

le monde savait ce que Dieu sait, il pardonnerait comme Dieu.

ACHARD

Le monde, oui, voilà le grand mot sorti de votre bouche : le monde! c'est à cette idole que votre orgueil a tout sacrifié, madame ; sentiment d'amante, sentiment d'épouse, sentiment de mère; le monde! c'est lui qui vous a fait revêtir ce vêtement de deuil, derrière lequel vous avez espéré lui cacher vos remords ; et vous avez eu raison, car il a pris vos remords pour des vertus.

LA MARQUISE, se levant.

Vous parlez au nom des autres avec une amertume qui ferait croire que vous avez personnellement des reproches à me faire. Achard, aurais-je manqué à quelques-uns des devoirs que je crois avoir à remplir envers vous? les gens qui vous servent par mes ordres n'ont-ils pas eu pour vous le respect et l'obéissance que je leur recommande ? Vous savez qu'alors vous n'auriez qu'à dire un mot...

ACHARD

Pardonnez-moi, madame, c'est de la tristesse, et non de l'amertume; c'est l'effet de l'isolement et de la vieillesse. Vous devez savoir ce que c'est que des pensées qui s'aigrissent sur votre conscience, ce que c'est que des larmes qui vous retombent sur le cœur; non, depuis que par un sentiment dont je vous suis reconnaissant, sans chercher à l'approfondir, vous vous êtes chargée de veiller vous-même à ce que rien ne me manquât, vous n'avez pas un seul jour oublié votre promesse, et j'ai même, comme le vieux prophète, parfois vu venir un ange pour messager.

LA MARQUISE

Oui, je sais que Marguerite accompagne souvent le domestique chargé de votre service, et j'ai vu avec plaisir les soins qu'elle vous rendait.

ACHARD

Mais à mon tour, je n'ai pas manqué à mes devoirs non plus, je l'espère; depuis vingt ans j'ai vécu loin des hommes, et j'ai écarté tout être vivant de cette chaumière ; tant je craignais pour vous le délire de mes veilles ou l'indiscrétion de mes nuits.

Oui, le secret a été bien gardé ; mais ce n'est qu'un motif de plus pour moi de craindre de perdre en un jour îe fruit de vingt années, croyez-moi, plus sombres, plus isolées et plus terribles encore que les vôtres. Nul n'a rien su de cette terrible histoire, mais à quel prix! Comprenez-vous ce que c'est que de veiller depuis vingt ans sur un insensé, qui chaque fois qu'il reprend une lueur de raison, me reproche ma faute, et chaque fois qu'il retombe dans sa folie, répète dix fois le jour ces paroles, avec lesquelles sans doute l'ange du jugement dernier me réveillera dans ma tombe ?

ACHARD

Et moi aussi, madame, je les ai entendues ces paroles; car j'étais là lorsqu'il expira en les prononçant.

LA MARQUISE

Voilà pour l'épouse; mes enfants éloignés de moi pour les éloigner de leur père, mes enfants qui ne me connaissent que par la terreur que je leur inspire, mes

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