ACTE II, SCENE III
PAUL
Brave homme!...
Au bout de deux ans, il revint et retrouva celle qu'il aimait mariée à un autre; mais le marquis, appelé à Paris par la charge qu'il occupait près du roi Louis XY, avait été forcé délaisser sa jeune femme, trop souffrante pour le suivre, dans ce vieux château d'Àuray dont
VOUS apercevez d'ici les tourelles. (Paul lève lentement la tête,
et fait signe qu'il les voit.) Quant à moi, pendant ce voyage, mon père était mort, et m'avait laissé cette petite maison avec les terres qui l'entourent; j'en pris possession.
PAUL
J'écoute.
ACHARD
Une nuit, il y a vingt-cinq ans de cette nuit , on frappa à cette porte ; j'ouvris, et votre père entra, portant dans ses bras une femme dont le visage était voilé. Louis, me dit-il, tu peux faire plus que me sauver la vie et l'honneur, tu peux sauver la vie et l'honneur à celle que j'aime... Monte à cheval, cours à la ville, et dans une heure, sois ici avec un médecin. J'obéis; ledocteur fut introduit dans cette chambre, et votre père en ressortit bientôt, emportant dans ses bras et toujours voilée la femme mystérieuse qui venait de vous donner le jour.
PAUL
Et comment sûtes-vous que cette femme était la marquise d'Auray?
ACHARD
J'avais offert à votre père de vous garder près de
moi; il avait accepté cette offre... de temps en temps il venait passer quelques heures avec vous.
Seul?
ACHARD
Toujours... seulement, lorsque vous vous promeniez dans le parc et que la marquise vous rencontrait, elle vous faisait siirne de venir à elle, et vous embrassait comme un enfant étranger que l'on a plaisir à voir parce qu'il est beau. Quatre ans se passèrent ainsi ; puis, une nuit, on frappa de nouveau à cette même porte; c'était encore votre père, il était plus calme, mais plus triste et plus sombre peut-être que la première fois... Louis, me dit-il, je me bats demain, au point du jour, avec le marquis d'Auray; c'est un duel à mort, et qui n'aura de témoin que toi seul, c'est chose convenue : donne-moi donc l'hospitalité pour cette nuit, et tout ce qu'il me faut pour écrire, j'obéis. Alors il s'assit devant cette table, sur cette chaise où vous êtes assis vous-même, (Paul se lève) et veilla toute la nuit... Au point du jour, il entra dans ma chambre et me trouva debout ; je ne m'étais pas couché ; quant à vous, vous dormiez dans votre berceau.
PAUL
Après...?
ACHARD
Votre père vous regarda tristement... Si je suis tué, me dit-il, comme il pourrait arriver malheur à cet enfant, tu le remettras avec cette lettre à Fild, mon valet de chambre, il est chargé de le conduire en Ecosse et de le remettre entre des mains sûres ; à vingt-cinq ans il