ACTE II, SCENE III
t'apportera l'autre moitié de cette pièce d'or, te demandera le secret de sa naissance ; tu le lui diras. Quant à ces papiers qui la constatent, tu ne les lui remettras qu'après la mort du marquis ; maintenant que tout est arrêté, partons, me dit-il. Alors il s'approcha de votre berceau, s'inclina vers vous, et, quoique ce fût un homme, je vis une larme tomber de ses yeux sur votre joue.
PAUL, d'une voix étouffée.
Continuez.
ACHARD
Cette larme vous réveilla, vous lui jetâtes vos deux bras au cou, en lui disant: Adieu, père!
PAUL
J'ai souvent pensé que l'enfance avait des pressentiments de l'avenir ; l'enfance et la vieillesse sont près de Dieu !
ACHARD
Le rendez-vous était dans une allée du parc, à cent pas d'ici ; en arrivant, nous trouvâmes le marquis ; près de lui, sur un banc étaient des pistolets chargés ; les adversaires se saluèrent sans échanger une parole : le marquis montra du doigt les pistolets ; chacun s'empara du sien ; tous deux allèrent se placer à trente pas de distance, et se mirent à marcher à la rencontre l'un de l'autre... Ce fut un moment terrible, je vous le dis, que celui où je vis le terrain diminuer graduellement entre ces deux hommes; à dix pas d'intervalle, le marquis s'arrêta et fit feu; je regardais votre père, pas un muscle de son visage ne bougea; il continua démarcher
jusqu'au marquis, et, lui appuyant son pistolet sur le cœur...
PAUL
Il ne le tua pas, j'espère !
Il lui dit : — Vos jours sont à moi, je pourrais les prendre ; mais je veux que vous viviez pour me pardonner comme je vous pardonne. — A ces mots, votre père tomba mort, la balle du marquis lui avait traversé la poitrine.
PAUL
Mon père, mon père !... et il vit, cet bomme, n'estce pas, Achard, qu'il vit, et que je pourrai venger mon père? n'est-ce pas que nous irons le trouver, et que tu lui diras : C'est son fils, son fils, entendez-vous, son fils ; et il faut que vous vous battiez avec lui ?
ACHARD
Dieu s'est chargé de la vengeance ; cet homme est fou!
PAUL
C'est vrai, je l'avais oublié !
ACHARD
Et, dans sa folie, il voit éternellement cette scène sanglante, et dix fois par jour il répète les paroles de mort qui lui furent adressées par votre père.
PAUL
Voilà donc pourquoi la marquise ne le quitte pas d'un instant?