‹ Théatre [sic]: Paul Jone, L'alchimisteChapitre 6 sur 178 · ACTE I, SCENE IL · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE IL

raison, qui refuse de les voir, et qui, les vît-il, ne les reconnaîtrait plus peut-être ; c'est à moi, qui suis vieille et triste, de veiller sur le vieillard mourant à l'ombre de ces vieux murs, et c'est à vous, mes enfants, dont la vie est jeune et gaie, d'aller chercher le soleil et le bonheur.

EMMANUEL, lui baisant la main.

Oui, ma mère, oui, je sais que vous avez juré d'être l'exemple de tous les dévouements, le modèle de toutes les vertus ; je sais que vous regarderez ce nouveau sacrifice comme un devoir à accomplir et voilà tout : il n'y a donc que ma sœur qui puisse détruire par son obstination...

LA MARQUISE

Votre sœur pensera que sa soumission seule peut me faire oublier sa faute et, soyez tranquille, elle obéira.

Pardon, manière, si j'insiste tant pour voir s'accomplir un projet qui m'éloigne de vous; mais vous comprenez que mon obscurité me pèse, que mon nom, que mes ancêtres ont rendu si grand, et vous si respectable, chaque fois qu'il est prononcé, bourdonne à mes oreilles comme un reproche. A mon âge mon aïeul était mestre de camp-, mon père, premier écuyer du roi. Il y a dans la seigneurie des blasons qui ne peuvent pas s'effacer; il y a dans le ciel des étoiles qui ne doivent point s'éteindre. Et cependant mon père, malade depuis vingt ans, et depuis vingt ans éloigné de la cour, a été complètement oublié du vieux roi à sa mort, et du jeune roi, à son avènement au trône. Vos soins pour le marquis vous ont enchaînée au chevet de son

lit, depuis l'heure où il a perdu sa raison ; pendant ce temps vos anciens amis disparaissent, morts ou oubliés; de nouvelles tiges poussent à la place des vieux troncs : si bien que lorsque je reparus à Versailles, à peine si notre nom, le nom des marquis d'Auray, était connu de cette jeune cour.

LA MARQUISE

Et cependant, croyez-moi, mon fils, nul n'a fait plus que je n'ai fait, sinon pour y ajouter un nouveau lustre, du moins pour lui conserver son ancienne pureté.

EMMANUEL

Madame!...

LA MARQUISE, vivement.

Cependant soyez tranquille, ce nom résonnera encore assez haut, je l'espère, pour que les oreilles royales puissent l'entendre sans se baisser. Mais à propos de Leurs Majestés, j'espère que la bénédiction de Dieu se répand toujours sur elles et sur la France !

Et qui pourrait porter atteinte à leur bonheur ? Louis XVI, jeune et bon, Marie-Antoinette, jeune et belle, entourés d'une brave noblesse, aimés d'un peuple loyal ! Dieu merci, le sort les a placés hors d'atteinte de toute infortune.

LA MARQUISE, tristement.

Personne n'est placé, mon fils, au-dessus des erreurs et des faiblesses humaines : aucun cœur, fut-il caché sous la pourpre, n'est à l'abri des passions : aucune tète, fût-elle couronnée, ne peut répondre que ses cheveux ne blanchiront pas en une nuit. Ils sont entourés de leur noblesse, dites-vous? (allant ouvrir une croisée) voyez

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