‹ ThéâtreChapitre 287 sur 846 · LA COMTESSE, WERNER · texte numérisé non relu

LA COMTESSE, WERNER

LA. COMTESSE, indifféremment.

Que disiez-vous donc, Magnus?

WBMfBBf avec une chaleur progressive.

.lo dis. M"" la Comtesse, qu'il faut en finir, qu'il y a de notre part lâcheté , déshonneur et Crime à laisser ainsi cette pauvre orpheline entre son père et sa mère. Je dis que c'est assez de lui avoir menti pendant seize ans; je disque je ne suis plus maître de rester étranger et froid en sa présence, maintenant qu'elle est grande et belle; à chaque instant, je sens mon affreux courage s'en aller; un cri de vérité, an cri d'amour paternel gronde incessamment en moi , il faut qu'il s'échappe , il faut que je puisse dire à cette enfant : Je suis ton père , voilà ta mère !.. ou j'en mourrai , Madame , j'en mourrai !

LA COMTESSE. '

Pas si haut, Monsieur, pas si haut, je vous en conjure! on pourrait vous entendre, et je serais perdue!

WERNER

Perdue! pourquoi? qu'avez-vous à craindre?

LA COMTESSE

Vous le demandez, Magnus ! Oh ! non , je n'ai rien à craindre!.. Moi, la comtesse d'Anspach , moi, la veuve d'un homme qui me couvre encore , après dix-sept ans, de ses vertus et de sa gloire ; je n'ai rien à craindre en ouvrant toutes grandes les portes de mon hôtel , en disant aux passans d'une voix haute et fière : Je suis une infâme adultère !.. j'ai volé ma réputation d'honneur et de pureté ; je suis une misérable femme qui ai trompé mon mari, j'ai chez moi une fille qui n'est pas la sienne, la voilà , je vous la présente , saluez-nous toutes deux, et souhaitez à la fille de ressembler à sa mère... Non, ce n'est rien, Magnus , ce n'est rien, cela... j'ai tort de vous prier de baisser la voix , j'ai tort de ne pas mettre toute ma maison dans cette horrible confidence.

WERNER

Marguerite , vous êtes injuste , injuste envers vous et envers moi. Qui vous parle d'adultère et d'infamie!.. Hélas! oui, sans doute, nous avons été bien coupables... j'avais vingt-cinq ans et toi dix-huit... Toi, pauvre femme sans expérience , jetée par ta famille aux bras d'un homme inconnu qui t'imposait l'amour comme une obligation. La passion nous aveuglait , elle nous cachait nos devoirs, elle nous cachait l'avenir... Le comte d'Anspach fit un long voyage... Ne pleure pas! ne tremble pas!., le crime m'appartient : confiante et dévouée pour "Werner , c'était à lui de te sauver ; ce fut lui qui te perdit. Quand ton époux revint , au bout d'un an , tu étais mère... d'un fils! 0 mon Dieu! qu'estil devenu? la nuit, je partis seul, à pied, je traversai les champs... L'enfant pleurait sous les plis de mon manteau , l'enfant me demandait sa mère... Je le confiai à un jeune homme de mon âge dont j'étais sûr; les jeunes gens sont toujours surs les uns des autres. Après dix ans d'exil, je revins à toi; ton mari venait de mourir,

<&■ fils... il était perdu!., et depuis, jamais un in- I dice , jamais , 6 mon Dieu !

LA COMTESSE

Dieu nous avait punis, Magnus. Il nous a ôté cet enfant pour ne plus nous le rendre , et nous l'avons tenté de nouveau !

Et de nouveau nous sommes punis, veux-tu dire? Oh! oui, et bien plus cruellement, cette fois ! car nous l'avons vu grandir et s'élever sous nos yeux, cette fille que j'aime de tout l'amour que j'aurais eu pour elle et pour son frère. A présent que nos rêves de jeunesse sont finis, Marguerite, je le sens, il faut, à moi comme à toi, quelqu'un qui nous rattache et nous fasse tenir l'un à l'autre; il me faut ma fille, ma fille reconnue, ma fille que tout le monde nomme et loue... Est-ce que tu ne sens pas ce besoin-là , Marguerite ?

LA COMTESSE

Oh ! moi aussi , j'aime Caroline , et plus que vous, Magnus, et mieux que vous. Que m'importe le monde ? Caroline est mon enfant , je l'ai tous les jours avec moi, j'en jouis, j'en suis heureuse! Vous ne savez donc pas, Monsieur, qu'elle m'appelle sa mère, et que je l'appelle ma fille quand il n'y a personne? Que craignezvous , au reste ? que voulez-vous ? son avenir est assuré. Après moi, elle aura tout ce que j'ai, elle sera une riche héritière.

WERNER

Non, Madame, non, vous vous trompez; elle n'aura rien , elle ne sera pas une riche héritière ; elle sera ce qu'elle est aujourd'hui pour le monde et pour vos valets, une misérable, une mendiante , une fille élevée par charité. N'avezvous pas de parens, comtesse d'Anspach ? croyezvous donc être la maîtresse de donner ainsi vos biens? Non pas!.. Et quand cela serait, elle est grande , elle est femme , elle aime quelqu'un , peut-être ; elle peut faire le bonheur d'un homme; et à qui la raarierez-vous?.. qui voudra de cette fille inconnue , sans père ni mère, sans état , sans nom? Mais, j'y pense, elle sera mieux qu'une femme d'intendant; vous trouverez bien par le monde un libertin blanchi de débauche , ou quelque mendiant à blason qui aura perdu sa terre au jeu , pour en faire votre gendre et le mien , sans qu'il vous demande : Comment s'appelle ma femme ?

LA COMTESSE

Assez, Monsieur, assez !.. Il n'y a que du fiel dans vos paroles... Où voulez-vous en venir, enfin?

WERNER

Je veux, Mmela Comtesse, que vous donniez à Caroline un nom , un état, un rang!

LA COMTESSE

Mais comment, encore une fois?

WERNER

Devenez ma femme.

LA COMTESSE

Votre femme !

WERNER

Oui. Après cela, nous aurons fait chacun notre devoir, et je m'en irai si vous voulez.

LA COMTESSE

nous nous mîmes tous deux à chercher notre «©» Votre femme !.. voire femme!,, moi, fille et

LE liliiCAiM) ET LE PHILOSOPHE.

veuve <!>' comtes couronnes... Mais \oiis n'y ••» me parlait, il aurait eu horreur de moi en me

pensez pas, Monsieur! Hélas! croyez-vous donc

que ce soit possible, mon Dieu! savez-vous que le Grand-Duc est mon allié, qu'il a signé au contrat du comte d'Anspach , qu'il ne voudrait pas signer au vôtre?.. Nous ne sommes pas en France, Magnus; ici, sur cette terre féodale , le talent, la science, le génie, ne peuvent rien à la roture d'un homme. Pourquoi ai-je besoin de vous dire ces choses-là? Pour vous, Magnus, je me suis déshonorée dans un amour coupablc ; pour vous , j'ai souillé mon titre d'épouse, j'ai foulé aux pieds mes devoirs de femme... Eh bien! le monde me pardonnerait tout cela!.. mais vous épouser ! ce serait déshonorer ma famille, ce serait jeter une barre de mésalliance dans mon noble écusson... ils ne me le pardonneraient jamais!

WERNER

Soyez donc plus franche, Marguerite; n'attribuez donc pas au monde le motif d'une répugnance qui vous est toute personnelle. Eh non ! c'est toi qui ne veux pas te mésallier ! c'est toi qui crains de rougir! Que c'est beau, que c'est grand, Madame !.. Au fait, je ne suis rien, moi ! celai que les prêtres décrient et dénoncent, celui que le peuple raille , celui qui fait trembler, quand il parle, les vieilles monarchies théocratiques , celui-là n'est rien , parbleu ! A votre aise, noble Comtesse; allons, parez bien haut votre front illustre des chiffons que vos ancêtres ont humblement ramassés dans la bouc qui coule autour des troues ! Vous ne voulez pas de moi , vous avez peur de faire rougir votre famille... mais vous n'entendez donc pas, insensée que vous êtes, le monde dire partout à celte famille (pie j'ai été votre amant , et que votre prétendue filleule est une fille naturelle ! Vous aimez mieux qu'il en parle toujours , ce monde , que de le faire taire en déclarant une fois qu'il n'a pas menti.

LA COMTESSE

Hîais, mon Dieu, mon Dieu! laissez-moi!

épargnez-moi! Que puis-je dire? que puis-je faire? je ne sais pas... J'hésite encore, Monsieur... Donnez-moi du temps pour réfléchir... Ce n'est pas ma faute , mon ami , ces préjugés sont si respectés partout!..

WERNER

Pardon, Marguerite, pardon! oubliez ce que je vous ai dit de sévère... Je suis père, Madame... Je vous laisse. Au revoir !

(H sort.)

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