‹ ThéâtreChapitre 373 sur 846 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

Les Mêmes, CONRAD.

CONRAD , qui est entré sur les dernières paroles de son père. Eh bien donc , que je sois dès ce moment l'enfant déshérité... que je sois le fils maudit de son père !... car je jure par Dieu bien que Mlle Dubois ne sera jamais ma femme !

CHRISTOPHE , furieux , à Muller. Vous l'entendez !.. il était là... il nous écoutait... et voilà comme il se fait un jeu de braver la volonté d'un père !

CONRAD. Mon père, votre volonté est donc que je sois malheureux ?

Christophe. C'est parce que je veux votre bonheur, monsieur, que je prétends vous marier à la nièce de mon meilleur ami , de l'homme que j'aime et que j'estime le plus au monde.

CONRAD. Au risque de vous irriter encore, je vous répéterai, mon père , que je ne partage pas la bonne opinion que vous avez de M. Dubois. Au surplus, si je ne veux pas être le mari de sa nièce, ne voyez dans mon refus rien d'offensant pour cette demoiselle : ma seule raison pour ne pas l'épouser, c'est que je ne l'aime pas , et je ne l'aime pas, parce que j'en aime une autre.

Christophe. Et quelle est cette autre , s'il vous plaît?

CONRAD. Une brave et honnête fille, appartenant à une famille peu fortunée, mais honorable, la demoiselle de M. Brown, le vertueux pasteur du canton de Leuck.

Christophe. La fille du pasteur Brown, d'un protestant?. .. Et vous avez cru que je consentirais à ce que la fille d'un hérétique entrât dans ma famille?...

Conrad. J'ai juré sur l'honneur que M1,e Gertrude Brown serait ma femme.

CHRISTOPHE. Et vous avez eu grand tort; car c'est Mlle Dubois que vous épouserez. Je veux que cela soit ainsi.

CONRAD. Et moi qui ne pourrais vous obéir sans devenir parjure , sans mentir à Dieu et aux hommes , j'oserai vous dire : « Mon père, je ne veux pas. »

CHRISTOPHE, furieux. Eh quoi ! malheureux !... tu ne crains pas de m'insulter en

face!... Tu me résistes, à moi... moi ton père !... Sors d'ici , ou je ne réponds pas de ma colère.

Il fait nn pas vers Conrad.

MULLER , l'arrêtant. Arrêtez , maître Kuntz... qu'allez-vous faire ?... Vous oubliez... Conrad est votre fils.

Christophe. Lui mon fils! il a brisé tous les liens qui nous unissaient... qu'il parte ! Je ne veux plus le voir !

H tombe e'puisé dans son fauteuil.

CONRAD. Ainsi vous me chassez? ainsi vous me montrez la porte comme on ferait à peine à un ennemi... et vous me dites: Va-t'en... tu n'es plus mon fils! Et pourquoi? parce que je vous refuse le droit de me faire malheureux pour le reste de mes jours !... Et cela s'appelle être père!... • non... non... où vous voyez un père, je ne vois, moi , qu'un tyran ; vous m'appelez fils maudit , je ne suis à mes yeux qu'un esclave devenu libre ; vous me chassez de votre maison... c'est la porte de mon cachot qui s'ouvre... j'en profiterai.

Il fait nn pas pour sortir. MULLER , le retenant. Arrête , malheureux , tu blasphèmes ! ( A Christophe.} Et vous , maître Kuntz , ne le rappelez- vous pas!... oh! ce n'est pas votre cœur qui parlait quand vous avez dit à votre enfant : « Sors d'ici... je te maudis. » Vous ne le laisserez pas partir chargé de ces terribles paroles ! ( A Conrad. ) Et vous , Conrad , si votre tête de jeune homme a pu s'oublier un moment en face d'un vieillard , vous vous rappellerez que ce vieillard est votre père; qu'un père, quelle que soit l'exigence de sa volonté, qu'un père , disje, n'est jamais un tyran!... [V attirant par la main. ) Allons , Conrad... faites le premier pas... revenez à votre père qui ne demande , lui, qu'à vous ouvrir ses bras. ( Prenant de Vautre coté la main de Christophe.) Eh bien ! père Christophe, n'allezvous pas vouloir lui garder rancune...

quand il convient de ses torts?... Allons, défendez-lui de partir , dites-lui que vous voulez qu'il reste près de vous... et il va se trouver heureux d'obéir.

Christophe, amèrement. Obéir... à son tyran, n'est-ce pas ?...

CONRAD, faisant un pas vers lui. Mon père! pardonnez... j'avais la tête perdue! la seule idée d'un mariage avec une autre que Gertrude !... ah ! mieux vaudrait mourir !

CHRISTOPHE. Assez... assez... monsieur, nous n'en parlerons plus , car le ciel m'est témoin que je ne voudrais pas avoir à me

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