‹ ThéâtreChapitre 377 sur 846 · LE DOIGT DE DIEU · texte numérisé non relu

LE DOIGT DE DIEU

gnation. Mais à qui donc se fier désormais?... être si cruellement trompé par un père!... oh non! cela n'est pas... cela ne peut pas être... c'est une épreuve encore que veut tenter mon père...

Christophe. Ce que je viens de dire est la pure vérité.

CONRAD, s' échauffant par degrés. Mais savez-vous, monsieur, que votre conduite est infâme? Croyez-vous donc qu'on puisse jouer impunément avec le désespoir d'un homme? n'avez -vous pas prévu qu'un moment devait venir où las de me sentir balloté sans cesse de vos refus à vos consentemens, de vos consentemens à vos refus, je secouerais de gré ou de force le joug intolérable de vos caprices? n'avezvous pas prévu que ce moment serait terrible?...

Christophe, furieux. Encore des menaces ! . . . des menaces à moi !

CONRAD. Des menaces à vous?., non...

quoique vous ne soyez plus mon père ; mais à l'infâme qui vous anime contre moi , au scélérat dont je reconnais ici les coups... des menaces!., oh oui! des menaces terribles!., oh! je ne me trompe pas... Quand je vous ai quitté ce matin, vous aviez dans les yeux des larmes de tendresse, sur les lèvres des paroles de paix et de bonheur; je reviens et je vous trouve un visage de glace, et vous me jetez des paroles de désespoir... Oh! je n'en puis plus douter, l'ennemi de notre famille, votre mauvais génie, M, Dubois est venu ici! {Avec rage.) Mais où est-il, où se cache-t-il, le lâche? que je lui parle, que je le voie une minute, le tempsde me venger !.. Il est parti, déjà... il s'est sauvé... Oli ! je le rejoindrai... et malheur, malheur!... car si une fois je mets la main sur lui je veux faire dire aussi à ceux qui viendront après moi: Conrad Kuntz a passé par là.

Il sort an comble de la foreur.

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(as Mêmes, excepté CONRAD; puis entre LE CURÉ.

BROWN. Le malheureux! ah! si son mauvais génie lui faisait rencontrer M. Dubois... Maître Kuntz, je m'attache à ses pas, j'essaierai de le retenir ; vous, courez prévenir votre ami , obtenez de lui qu'il se cache...

LE CURÉ , paraissant. Et pourquoi me cacher, monsieur , quand ma conscience est tranquille?

BROWN. Vous ici, monsieur Dubois!., ah ! j'ai tremblé pour vous.

LE CURÉ. Celui qui met sa confiance en Dieu ne tremble pas devant les hommes.

J'étais là, j'ai tout entendu ; je plains le coupable égarement de ce jeune insens ■ ; mais je ne puis qu'approuver la juste sévérité de M. Kuntz. Dieu a donné aux pères pouvoir et autorité sur leurs en fans; celui qui laisse fléchir sa volonté de père devant les caprices et les exigences de son fils , celui-là renverse les lois de la nature, lois dictées par Dieu lui-même ; celui-là est impie!

brown. Et c'est le ministre d'une religion de paix qui ne craint pas de faire entendre dans les familles le langage de l'intolérance.

LE curé. Le Dieu de miséricorde est aussi le Dieu fort, le Dieu juste.

brown. El vous trouvez qu'il y a justice à désunir deux êtres qui s'aiment , qui peuvent être heureux l'un par l'autre , qui , séparés , ne peuvent être que malheureux !

LE CURÉ. Ce que je crois avant tout , monsieur, c'est que, dans cette affaire, vous ne pouvez être un juge impartial. Il s'agit d'un mariage avantageux pour votre fille ; je trouve tout naturel qu'en bon père vous fassiez tout pour que ce mariage réussisse; mais vous ne devrez pas non plus vous étonner que moi, je détourne mon ami de l'accomplissement d'un projet qui me paraît être contre tous les intérêts de son bonheur spirituel et temporel.

brown. Je ne m'offenserai pas, monsieur, de ce que vous cherchez à mettre de choquant pour moi dans vos paroles.

Je ne prendrai même pas la peine de vous renvoyer le soupçon de cupidité honteuse que vous me jetez aujourd'hui si gratuitement , fatigué que vous êtes sans doute de vous l'entendre adresser tous les jours par d'autres que moi.

LE CURÉ, avec colère. Monsieur Brown:

BROXVîi , gravement. C'est à M. Kuntz que je désire maintenant m 'adresser. J'ai à lui faire une dernière demande : cette demande, je ne la ferai qu'en lui révélant ce que j'aurais voulu cacher à tous; mais ce moment est suprême : car votre réponse, maître Kuntz, va décider de l'honneur d'une famille en ce monde ; et cette réponse, à vous seul je reconnais le droit de la faire.

CHRISTOPHE, un peu embarrassé. Parlez, monsieur, je vous écoute.

brown. Vous venez de me déclarer que votre fils ne peut être l'époux de ma fille.

Christophe. Telle est ma volonté.

brown. Mais si je vous dis , monsieur, que votre fils ne peut refuser d'épouser ma fille sans la déshonorer, que répondrezvous?

Christophe. Que dites-vous, monsieur?

et qu'allez-vous m'apprendre?

drown. Ce que j'ai moi-même appris hier seulement de la bouche de ma fille en larmes, ce que Conrad lui-même est venu me confirmer ce matin, en me suppliant à mains jointes de lui promettre par serment (je vais vous répéter ses propres expressions^ que jamais un autre que lui ne sera l'époux de celle à qui il devra bientôt le bonheur d'être père.

LE CURÉ. Si vous avez fait ce serment, c'est donc que vous voulez queMlle Brown reste fille toute sa vie, car la volonté de M. Kuntz...

brown, l'interrompant. Ne doit être exprimée que par M. Kuntz lui-même.

LE CURÉ. En effet, parlez vous-même, monsieur Kuntz : votre réponse ne peut être douteuse : vous vous êtes prononcé tout-à-l'heure avec votre fils d'une manière assez positive.

CHRISTOPHE, timidement. Mais ce que je viens d'apprendre...

LE CURÉ. Vous a fait changer d'avis , peut-être ? (A voix lasse, mais très-durement.) Est-ce que parce que cette femme n'a pas craint de se déshonorer que vous voudriez en faire votre fille ! Vous avez compris ce matin que Dieu ne ferait jamais grâce au père d'une hérétique, vous croyez donc qu'il serait plus indulgent pour le père de la prostituée?... (Christophe fait un geste de terreur, le curé continue.) Ken voyez cet homme.

CHRISTOPHE. Monsieur Brown, il n'y a pas d'alliance possible entre nos deux familles.

brown. Vous voulez donc déshonorer ma fille? vous voulez qu'on dise un jour, en la voyant passer : « La voilà ! c'est la » mère de l'enfant sans nom. » Oh! vous êtes père... ce n'est pas là ce que vous voulez!... vous consentirez...

CHRISTOPHE, après avoir regardé le curé qui lui lance un coup d'ccil impératif. Jamais !

brown. Je n'insiste plus, monsieur :

ma fille n'entrera pas de force dans votre famille; elle restera chez son père; elle y restera déshonorée peut-être aux yeux du monde, mais non pas aux yeux de son père qui la juge trop malheureuse pour la trouver coupable. Quant à votre fils, ne craignez pas qu'il essaie de se passer

de votre consentement; je le ne souffrirai» pas. Mieux vaut la douleur et le désespoir dans ma propre maison que la désunion semée par moi dans la maison du prochain! Voilà comme je comprends mes devoirs de ministre du culte ; d'autres, au contraire, pour assurer la réussite de leurs projets, ne craignent pas d'armer le père contre le fils : entre eux et moi, que Dieu voie et juge!

MULLER, à Kuntz, avec intérêt. Maître Kuntz, vous êtes aveugle, je vous plains. (Au curé avec conviction.) Vous, monsieur, vous êtes un mauvais prêtre, je vous méprise.

U sort.

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