STRAFFORT, OLIVIER
Straffort. Je vous attendais, venez.
olivier. Aie voici, milord.
STRAFFORT, se levant. Qu'est-ce?.. Vous n'êtes point Goring!.. Qui êtes vous, monsieur? Ce n'est pas vous que j'attendais.
OLIVIER. Je lésais, milord.
straffort. On vous a demandé si vous étiez M. Goring, cependant?
Olivier. Et j'ai répondu que je l'étais.
STRAFFORT. Kt dans quel but avez-vous fait ce mensonge?
olivier. Parce que j'avais autant hâte de vous voir, milord, que vous aviez hâte de voir Goring.
STRAFFORT. Pourquoi ne m'avoir pas plutôt demande'' une audience?
olivier. Parce que vous eussiez été trop long à me l'accorder.
STRAFFORT. Mais vous saviez bien, mon sieur, qu'une fois entré, l'erreur serait vite découverte?
olivier. Mais je savais aussi que l'erreur ne serait découverte que lorsque je serais entré, et qu'une fois entré...
STRAFFORT. Eh bien ?
olivier. Vous m'écouteiiez , milord, car j'ai beaucoup de choses à vous dire.
straffort. Qui ètes-vous, d'abord ?
olivier. Olivier d'Huntingdon, membre de la Chambre des communes.
STRAFFORT. Ah! (Se rasseyant.) Parlez.
Olivier. Vous voyez bien qu'il était inutile que je vous demandasse une audience.
straffort. C'est bien. Que voulez-vous de moi ?
olivier. Une position politique , un grade militaire, ou un office d'église, milord. Un portefeuille, une bible ou une épée, à votre choix. J'ai dit.
straffort. Et vous vous croyez apte à remplir indifféremment l'un ou l'autre de ces trois emplois?
olivier. "Voilà quinze ans que j'v travaille, du moins.
Straffort. Vous êtes de famille noble ?
Olivier. L'illustration de mes ancêtres remonte à Henri VIII, et milord Keepper, évéque de Lincoln , m'appelle son cousin.
STRAFFORT. Ah! c'est de vous que parlait si souvent ce bon doyen, lors de mon dernier voyage d'Irlande? mais vous êtes un grand clerc, monsieur, fort savant en matière de religion, et j'ai mémoire du beau compliment en latin que vous fîtes au i'tu roi Jacques, lorsque lord Viiliers vous présenta à sa majesté. Vous avez pris vos degrés à Cambridge?
Olivier. Oui, milord.
Straffort. Vous êtes docteur?
olivier. J'ai reçu le bonnet de maître ès-arts il y a dix-sept ans, au sortir de l'université. Un certain Brim, qui , ce jour même, a tiré mon horoscope, m'a prédit que je serais une des plus hautes colonne.» de l'église !.. erreur sans doute, impostureque cela ; les prédictions humaines sont folles et incertaines; cependant celle-là me revient loujouis en mémoire , milord; et en ce moment plus que jamais, car il ne tient qu'à vous qu'elle s'accomplisse.
•ROMWELL.
STRAFFORT, souriant. Et vos talens militants sont-ils aussi développés que vos facultés théologiques?
olivier. Je sais tout ce qu'un soldat doit savoir, niilord; j'ai appris en Fiance de quel air on portait l'épée; en Angleterre, de quelle manière on la tirait ; j'ai assisté au siège de la Rochelle avec niilord Buckiogham et j'y ai tué de ma main le baron de Chantai. J'étais avec Guillaume de Nassau à la prise du fort de l'Etoile, et comme le porte-étendard ne montait pas assez vite, je lui ai arraché l'enseigne des mains et je lai plantée sur la muraille ; alors Frédéric Henri, prince d'Orange, m'a frappé sur l'épaule et m'a dit que je serais un grand capitaine !.. Mais le Dieu des armées n'aura point entendu sa voix, et le prince d'Orange se sera trompé sans doute comme l'astrologue Brim !
straffort. Oui, oui, j'ai entendu parler de toutes ces choses : mais j'ignorais que ce fût vous qui les eussiez accomplies, monsieur. Et maintenant je ne doute pas qu'en matière politique vous n'ayez étudié d'aussi bons maîtres et n'ayez fait de pareils miracles?
olivier. Milord, tous les miracles politiques que je ferai sont encore dans l'avenir; quant à ces maîtres fameux dont vous parlez, je n'en ai eu qu'un "seul, qui les vaut tous.
STRAFFORT. Lequel?
olivier. Son éminence Armand-Duplessis, cardinal de Richelieu.
STRAFFORT. Ah! ah! l'ancien évèqtie de Luçon, le ministre du roi Louis X11I est de vos connaissances?
olivier. Milord, il avait la bonté de me compter au nombre de ses amis, de me recevoir à toute heure, de m'envoyer chercher parfois même : le plus souvent c'était la nuit Combien de fois, durant ces heures silencieuses où l'esprit de Dieu et le génie de l'homme veillent seuls , avonsnous échangé de ces pensées qui remuent des trônes et jeté sur l'Europe de ces regards d'aigle qui vous font voir les rois petits et les peuples grands ! Ce fut dans une de ces nuits qu'il me consulta sur ses démêlés avec Marie de Médicis ; et c'est moi qui lui conseillai d'exiler la reine-mère. Une autre nuit, il me- montra les preuves de la conspiration de Henri de Montmorency ; et c'est moi qui lui dis de faire tomber la tête du connétable. Depuis que je l'ai quitté, milord, il m'a écrit souvent, et pas une de ces lettres où il ne me dise., entendez-vous bien , lui , Richelieu ! que j'aurai des destinées pareilles aux siennes
sinon de pins hautes, et que je serai à l'Angleterre ce qu'il est à la France! Mais sans doute Richelieu se trompe comme le prince d'Orange, comme l'astrologue Brim, comme-inoi-mème enfin, qui parfois aussi me crois destiné à devenir quelque chose.
STRAFFORT. Et pour laquelle de ces trois carrières vous sentez-vous plus de vocation ?
Olivler. Je n'ai de vocation pour aucune, milord; je vous ai dit que j'étais apte, je ne vous ai point dit que je fusre appelé. Je suis comme ces chefs barbares que Dieu avait suscités pour désoler le inonde, et comme eux je réponds au pilote qui me demande où je veux aller : Où Dieu nie poussera! Quo Deus imputera.
STRAFFORT. Et comme eux vous vous croyez une mission destructive , sans doute?
Olivier. Je ne crois rien, niilord ; je sais seulement que je suis né le jour même où mourut le nom royal de Tudor étouffé dans le dernier râle d'Elisabeth. Je sais que la maison de Smart et moi, nous avons commencé ensemble ; que ma nourrice avait une tache figurant un ruisseau de sang et qui lui descendait depuis l'épaule jusqu'au sein qui m'allaitait; je sais que le jour où je fus baptisé, le feu prit au palais de White-Hall, et qu'on ne put l'éteindre que lorsque je m'endormis. Je sais que toutes ces choses ne sont que des présages, mais des présages terribles, des comètes perdues dans le ciel, mais qui peuvent rencontrer un monde et le briser !
straffort. En somme, monsieur, que venez-vous me demander?
olivier. Je ne sais, milord!. des armes contre moi-même peut-être. Je m'effraie de l'avenir ; je m'épouvante de mes rêves; je voudrais qu'une main forte me prît et m'arrachât à ma destinée; je voudrais une prélature , qui m'enfermât dans quelque ville, bien loin de Londres; un grade militaire qui m'enchai uât sous nies drapeaux ; une charge politique qui nie traçât la route que j'ai à suivre. Je suis comme un navire battu du vent, sans boussole, sans gouvernail, qui chasse sur ses ancres devant toutes les rafales, qui dérive à tous les courans ; la tourmente peut l'échouer sur quelque plage solitaire; mais aussi bien peutelle le pousser vers quelqu'ile dont il deviendra le roi!
straffort, riant. Vous avez des rêves d'or, monsieur.
olivier. Riez, riez milord; moi je frémis. L'homme ne s'appartient pas; l'homme
appartient à Dieu, qui jette les yeux sur le monde, étend la main sur nos tètes et emporte où il veut celui qui lui plaît. Milord , union! , ayez pitié de moi, qui ne suiseneore rien, et peut-être aurez-vous pitié devons, qui êtes ministre, peut-être aurez-vous pitié de Charles, qui est roi!
straffort. Ali ! monsieur, prenez garde! vous passez de la prière à la menace. OLIVIER. Je ne menace pas, milord; car c'est moi qui tremblfi , car je sens que je suis à l'heure où ma destinée va s'accomplir ; j'ai l'ait ton l ci- que j'ai pu contre elle ; je me suis embarqué pour cire marin, et la tempête m'a rejeté à la cote si souffrant et si malade, que j'ai sjnti que la mer luYîait impossible; j'ai voulu prendre du Service sous Gustave-Adolphe, et je suis arrivé en Sttède le soir même de la bataille de Lutzen , une heure après la mort de l'homme que j'y allais chercher ; je suis monté, et John Hampden et John Pym avec moi, sur un vaisseau qui devait nous conduire en Amérique; un ordre du roi , du roi ! nous a enchaînés au port, et en remettant le pied sur la terre, j'ai appris que j'étais nommé par le comté d'Huntingdon membre de la Chambre des communes. Etes-vous si aveugle, milord, que tons ne voviez point la main de Dieu dans tout ceci? Ne savez-vous point que John Hampden est le premier qui ait refusé de r l'impôt? ne savez-vous point qu'il a été traîné en prison par ordre du roi, tiré de prison par ordre du peuple? que John Hampden vous hait, milord, et qu'il est tout puissant à la chambre? avez-vous oublié le cartel que Pym vous a jeté à Westminster? il y a treize ans qu'il prononça contre vous cet ajournement fatal, milord; aujourd'hui ces deux ennemis se réveillent ! Seul entre eux, je n'ai aucune haine contre vous, seul entre eux, je n'ai aucune puissance au parlement. Milord ! si je me réunissais à eux! milord, si je prenais quelque puissance!... milord, faites de moi votre ami, je vous le conseille.
straffort. Je vous ai écouté, monsieur, et comme vous pourriez prendre ma complaisance pour de la crainte, je vais vous prouver que c'était de la patience. Si loin que j'étais de Londres, je n'ai point perdu de vue ces hommes dont vous me parlez, ni vous-même, et vous allez voir si je les connais bien et si je les juge ce qu'ils valent. John Hampden est un honnête homme, mais fanatique et insensé, rêveur et utopiste, républicain prématuré, que brisera, le jour où il sera véritablement à craindre, le bras puissant de la mo-
MAUASIN rilKAThAL.
narcîiie. Pym est un hypocrite, au fond un débauché, un ambitieux de taverne, une créature du comte deBedford : misérable représentant du misérable bourg de Tavistock ; un obscur avocat, qui, faute de causes, a pris d'office celle du peuple ; qui crie haut à la chambre basse pour être entendu à la chambre hante , et qui, du jour où l'on mettra mu bon prix à ses plaidoyers politiques, défendra la cause du roi contre le peuple, comme il défend aujourd'hui la cause du peuple contre le roi. Quant à vous, monsieur, qui ne savez encore si vous serez un Hampden ou un Pym, un fanatique ou un intrigant, vous préludez par de petites trahisons littéraires à de grandes trahisons politiques.
OLIVIER, fronçant le sourcil. Milord !
straffort. Oh ! monsieur, je vous ai écouté, écoutez-moi : vous m'avez raconté des présages, je vais vous montrer des preuves. \ oici deux libelles qui se vendent publiquement à Londres, et cpii insultent deux majestés : celle du roi, celle du parlement. L'insulte au roi s'appelle laSamarie anglaise. L'invective au parlement s'appelle le P volée puritain. Ici une éloquence de bas lieu, là une faconde de courtisan. Vous connaissez l'auteur de ces deux pamphlets : moi aussi. Vous vous demandez quelle sera sa récompense. Moi aussi je me le demande, et je ne vois guère que deux choses qui puissent répondre à ces deux livres : la torche du bourreau, ou le mépris des laquais. i\ 'est-ce pas votre avis, monsieur ?
olivier. Où voulez-vous en venir, milord?
straffort. A ceci, que di riez-vous si, voulant faire de vous un officier , je vous recommandais au roi comme auteur de la Sarnarie anglaise ? ..
olivier. Hein!..
STRAFFORT. Ou si, pour assurer dans la Chambre basse votre position politique , j'envovais à M. Hampden, votre parent, à M. Pym, votre ami, cet exemplaire de votre Protégé puritain.
olivier. Milord.
STR\ffort. Il vous resterait, n'est-ce pas, la carrière théoiogique, l'espoir d'une prélatine ou l'ambition d'un cardinalat ? l'église au lieu du camp, la chaire au lieu de la tribune, la bible aux fermoirs d'or au lieu du portefeuille taché d'encre, au lieu du glaive taché de sang. Milord Reepper, éveque de Lincoln, vous appelle son cousin , et milord Keepperest un puissant protecteur; mais croyez-vous qu'il mettrait une aussi grande chaleur dans ses recoin-
CROMWELL
mandations à venir que dans ses rccomm. uni. mous passées , Lorsqu'à saurait certaine aventure arrivée en France à son protégé, avec une ?.. aidas-moi donc, monsieur, car ma mémoire est mauvaise; a\ ec une jeune fille nommée Sara M m-sel , c'est ce nom-là, je crois, n'est-ce |»as ?
olivii.r. Milord ! milord ! ce nom , il vaudrait mieux pour VOUS que TOUS ne 1 eussiez jamais su , ou que vous l'eussiez oublié.
STR\FFORT. Ali! vous avoue/, donc !...
OLIVIER. Au contraire , je nie. Ces brochunts existent , cela est Vrai, mais sans nom d'auteur , milord : on peut donc les attribuer à tout le monde; ou vous attribue bien , à vous ? tous les malheurs
de l'Angleterre ! niais aussi chacun
peut les désavouer. Quant à cette jeune fille que vous nommez Clara ou Sara Mursel, avez-vous dit... car ma mémoire n'est pas meilleure que la vôtre... j'ai logé eu Fiance chez sa tante, je crois... je l'y ai vue comme on voit tout le monde...
mais je ne sais ce que tes deux femmes sont devenues.
straffort. Je vais vous l'apprendre , monsieur : ces deux femmes sont arrivées d'hier à Londres ; elle logent dans une maison de Lincoln's-Inn, près delà maison Lamberth.
olivier, à part. A Londres !... Venir à Londres !... Sara I... l'imprudente !
(Entre Annesley fort agite; il s'approche niysterieu- «ement de Svaflbi t.)
STRAFFORT, se retournant. Qu'y a-t-il ?
annesley, à demi-voix. Milord!...
STRAFFORT. Eh bien ?...
annesley. Ces nouvelles que vous attendez de l'armée.. .
straffort, vivement. Un courrier ? Estce un courrier?
annesley. Buttler lui-même.
STRAFFORT. Butler ! ..
annesley. Qui arrive de Durham.
STRAFFORT. Pour m'annoncer une victoire , sans doute une victoire !..
Faites entrer Butler. Mais si au lieu dune victoire... {Jetant un regard de défiance sur Olivier,) Non, j'y vais moi-même , i'y vais. (A Olivier.) Veuillez m'attendre ici un instant , monsieur ; je reviens.
olivier. Allez , milord.
STRAFFORT. Tenez : il y a là des notes, que vous pouvez feuilleter en m'attendant. C est le tarif des consciences de messieurs aes communes. Au revoir , monsieur.
(U tort.)
s ci: m, iv.
OLIVIER, .wul, et assis devant ia table. Allons , i'aivainenient demandé la paix. C'est une guerre qu'il veut, une guerre déclarée et mortelle. ÎSul ne peut fuir sa destinée et chacun de nous accomplira la sienne. Pauvre fou qui sail que j'ai écrit ces deux pamphlets , qui Sait que Sara Mursel est arrivée à Londres, et qui ignore qu'en ce moment peut-être, en ce moment, Pym etHampden l'accusent, lui , de trahison au premier chef devant la Chambre des communes!.. Clairvoyant dans la viedes autres, aveugle dans la tienne! Ta police, quisait tout, n'a oublié qu'une chose, milord . peu importante , il est vrai : c'est qu'il y va dans ce moment-ci de ta tète. Qui vient là, par cette porte?... je ne me trompe l)ls ha roi !. . le roi Charles lr ! Estce le hasard ou la providence qui mène tout ainsi par la main ?
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