SCENE IV
OLIVIER, pensif y STRAFFORT, entrant par le fond.
STRAFFORT , aux gardes. Laissez-nous.
(Les gardes se retirent. Allant à Olivier qui reste pensij pendant tout le temps que Strafforl lui parle.) Monsieur, vous devez me croire bien ingrat, puisqu'en échange de la protection que vous m'avez accordée , je vous ai rendu , moi , une captivité d'une nuit ; c'est qu'il m'était important que vous ne vous éloignassiez pas, afin que je pusse vous revoir aussitôt que j'aurais pris les ordres de sa majesté. J'espère, du reste, qu'on vous a fait la captivité douce; j'avais donné des ordres en conséquence.
Maintenant, monsieur, écoutez-moi : ici, dans cette chambre même, vous êtes venu il y a trois jours ; vous étiez là où vous êtes, j'étais où je suis; vous veniez me demander quelque chose, je crois, que je ne pus vous accorder alors; oubliez que trois jours se sont écoulés depuis ce moment , oubliez mon refus ; supposez que vous entrez ici pour la première fois , et, comme la première fois, dites-moi ce que vous désirez; je suis prêt à vous accorder tout ce que je puis, et le roi ratifiera tout ce que je vous accorderai. Répondez-moi, monsieur ; m'avez-vous entendu?
olivier. Non, milord, non : vos paroles ont frappé mon oreille comme un vain son, voilà tout ; j'étais tout entier à un autre intérêt qu'au mien.
STRAFFORT. Et auquel, monsieur ?
olivier. Au vôtre, milord I car en ap-
prenant pour quelle cause vous m'aviez fait arrêter, je me suis senti prendre d'une grande pitié.
Straffort. Pour moi, monsieur?
Olivier. Milord, vous êtes le ministre le plus grand, le plus brave et le plus loyal qu'ait honoré depuis long-temps la malédiction publique ; eh bien ! votre grandeur , votre courage, votre loyauté, tout cela ne vous servira de rien, milord ; tout cela, ne vous sauvera pas.
straffort. Que voulez-vous dire?
Olivier. Je dis que vous avez mal choi. si votre terrain ; que le sol de la royauté est mouvant, que tout ce que vous bâtissez dessus s'écroule ; que sous vos pieds des abîmes s'ouvrent que vous ne voyez point, et que chaque pas que vous croyez faire vers votre salut est un pas de plus vers votre perte.
straffort. Je n'entends rien à votre langage mystique , monsieur ; si quelque péril me menace, dites-le-moi tout bonnement, en langage vulgaire, sans préparation et sans mystère, comme on dit ces choses-là à un homme, et je les entendrai comme un homme doit les entendre.
olivier. Regardez par cette fenêtre, mi lord.
straffort. Eh bien?
Olivier. Que voyez-vous ?
straffort. La place pleine de soldats ! de soldats armés ! qui leur a donné l'ordre de se rassembler?
olivier. Qui? c'est le parlement , milord ; ces hommes sont là par ordre du parlement.
straffort. Et que font-ils sur cette place? je vais savoir...
olivier, l'arrêtant. Ecoutez en homme ce que je vais vous dire, milord.
straffort. J'écoute.
olivier. Ces soldats sont là pour garder sa grâce le comte de Straffort , prisonnier à White-Hall.
STRAFFORT. M»i ?
olivier. En £ ?ndant qu'on le conduise à la tour de Lof-^res.
straffort. ï*£ commandement de la force armée appartient au roi et non à la chambre.
olivier. Hier le roi était plus fort que le parlement, aujourd'hui le parlement est plus fort que le roi.
straffort. Et pourquoi cette révolte, cet appel aux armes?
Olivier. Pourquoi, milord? demandez à celui qui sait cela ! Pourquoi, dites-vous? parce que l'heure est venue où une grande révolution doit s'achever en Angleterre;
LE MAGASIN IHJSATBAL.
parce que, sans que l'un ni l'autre s'en aperçoive, depuis long-temps le roi descend et le peuple monte! parce que le pouvoir va changer de main, et le sceptre de la royauté faire place à la masse du parlement. Milord! milord ! ne résistez pas, car il faut que cela s'accomplisse. Oubliez que vous êtes soldat : rappelez-vous seulement que vous êtes chrétien.
Straffort. S'il y va de la vie, monsieur, je la défendrai chèrement, je vous en avertis.
Olivier. Défendez-vous contre la tempête ! défendez-vous contre l'incendie ! — Le peuple, c'est un élément, milord ; il engloutit comme l'eau; il dévore comme le feu!
STRAFFORT Je ferai un appel à ces soldats.
OLIVIER. Presque tous de la milice bourgeoise?... c'est l'armée du parlement! ils ne vous entendront pas.
Straffort. Je me renfermerai dans la citadelle , là sont mes braves et loyaux Anglais qui défendront le roi contre la 'révolte, contre le parlement, contre les deux chambres. Il ne leur faut qu'un signal, monsieur!..
olivier. Et ce signal, qui le leur donnera? sera-ce vous?
STRAFFORT. Peut-être!
(H se dirige vers la petite porte du fond , h droite.)
OLIVIER. Revenez , revenez milord : ce passage aussi est gardé.
STRAFFORT. Vous le connaissiez?
OLIVIER. Oui. (Se retournant.) \oici le roi.
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SCE^sE Y.
Les Précédexss, CHARLES.
CHARLES. Milord Straffort , où est mi- ord?
straffort. Me voici, sire.
CHARLES. Mon ami, mou cher Straffort ! eh bien! qu'est-ce donc? j'apprends que l'accusation portée contre vous vient d'être adoptée à la Chambre des communes !
straffort. C'est vrai, sire.
Charles. Que vous êtes prisonnier à White-Hall, dans mon palais?
STRAFFORT. C'est encore vrai, sire.
Charles. Et que des soldats , des rebelles, des traîtres, en gardent les issues... (Straffort lui désigne la fenêtre.) Oh! je vais me montrer à ces hommes ! nous sommes habitués à frapper du poing sur de pareilles séditions. ISous avons la garde intérieure de notre palais qui nous est dévouée, nous allons l'appeler et...
STRAFFORT. Sire! sue: ne détournez pas l'orage sur votre tète ! ce sont les cèdres les plus hauts que frappe la foudre : ne vous mettez pas près de m
GORIXG , entrant vivement . M Olivier!
(Apercevait le comte.) Mdoid Straffort!
(Apercevant le rvi.) Sa majesté!
chaules. Oncl est cet homme?
Straffort. Un de mes agens.
CH\rleS. D'où vient-il?
Straffort. De la chambre basse sans doute.
CHARLES, le prenant par le bras et l'ame nant en scène. Que s'y passe-t-il? parlez. (Goring regarde Straffort.)
STRAFFORT. Parlez.
( Goring regarde Obvier. Olivier lui fait signe de parler.)
GORING. Votre arrestation a été décidée à la majorité de quatre-vingts voix, milord.
Charles. Mais cette arrestation, on n'osera point la faire, je l'espère, dans ce palais de White-Hall ?
GORING. Le parlement a décidé que milord serait arrêté , n'importe le Lieu où il se trouverait.
Charles. Qui accomplira cette décision, je vous prie?
GORIAG. L'huissier de la chambre accompagné d'un parlementaire et du massier des communes.
Charles. Et le nom de ce parlementaire .
GORING. On l'ignorait encore lorsqufl j'ai quitté la chambre pour venir avertit sa grâce. ( Il regarde alternativement Straffort et Olivier. ) Le sort en décidera.
straffort. Ah ! l'on a remis ce choix au sort?
GORING. Oui , la mission était difficile, dangereuse même ; l'élu du hasard devra obéir quel qu'il soit ; et en quelque lieu qu'il soit, une fois son nom sorti de l'urne, l'huissier de la chambre lui apparaîtra, le nommera par son nom et lui ordonnera d'agir. On a voulu ôter ainsi à la timidité le temps de la réflexion.
STRAFFORT, amèrement, se tournant vers Olivier. Tous aviez raison, monsieur Olivier ! il y va de la vie.
Charles. M. Olivier! cet homme! c'est vrai : je ne le reconnaissais pas! C'est lui, lui , qui , se faisant passer pour ce qu'il n'était pas... Ah! Straffort, voilà qui répond de ta vie ; sois tranquille, tête pour tète!..
OLIVIER, sourdement. Sire! prenez garde!
CHARLES , se tournant vers le fond. Messieurs! à moi ! ( Entrent plusieurs gardes et quelques gentilshommes . ) Cet homme, pie-
nfï-le, dfsarmez-le , et qu'on le conduise à It meilleure, à ta plus sûre prison de Londres. Vous entendes, messieurs! (Deux gardes prennent Olivier fuir les bras ; au même instant la porte du fond s'ouvre. L'huistier de la verge noire ei le massier de la chambre pariassent sur le seuil. L'huissier s'avance ; le massier reste à la porte. ) Qu'est cela?.. ( A l huissier du parlement. ) Qui venez-vous chercher ici, messieurs?
l'huissier. L'honorable sir Olivier d'Huntingdon, désigné par le sort pour arrêter sir Thomas Wentworth , comte de Straffort.
olivier, h part. Fatalité! fatalité!
straffort. Il a raison : tout cela n'est point l'œuvre des hommes. Mais je ne puis croire cependant que ce soit l'œuvre de Dieu.
OLIVIER , impérieusement à ses gardes.
Arrière maintenant, messieurs! sortez tous, et laissez le parlement tète à tète avec le roi d'Angleterre! Hors d'ici! les issues de White-Hall ne sont plus gardées; qu'on lève toutes les sentinelles ! ( Les gardes s: retirent au fond. ) (A l'huissier. ) Vous, approchez , monsieur ! Touchez milord de votre baguette noire , et faites - lui connaître la volonté du parlement.
L'HUISSIER, s 'approchant de Straffort.
Milord, au nom de la chambre des communes, je vous arrête.
Straffort. Où est le bill qui me condamne?
l'huissier. Le voici.
OLIVIER , le prenant des mains de l'huissier et le déroulant. Vous êtes convaincu du crime de haute trahison, milord, et comme tel condamné.
CHARLES. Condamné!
straffort. Je vous suis , monsieur.
CHARLES , passant au milieu. Milord, vous ne sortirez pas.
straffort. Sue!..
Charles. Vous ne sortirez pas , vous dis-je ! cet homme qui vous arrête au nom du parlement est un imposteur, que je veux confondre, que je veux punir. A moi, mes gentilshommes!
(Les gentilshommes font un p&s. )
olivier , à haute voix. Vous vous perdez, sire. ( Se tournant vers le fond. A moi, les communes! L'huissier de la masse, approchez ! Sire, reconnaissez-vous cela ?
(Le massier s'approche lentement.)
straffort. Sire, n'exposezpas des jours mille fois plus précieux que les miens. Charles. Que voulez-vous dire? straffort. Je dis que ce signe que
vous voyez , cette masse d'argent qui s'avance pas à pas vers nous, c'est la massue d'Hercule, c'est l'arme du peuple ; je dis qu'elle briserait comme un verre votre couronne en la touchant; prenez garde, sire, prenez garde : livrez-moi plutôt...
CHARLES. Jamais!
olivier. Huissier, faites votre devoir!
LE MASSIER DE LA CHAMBRE , s'avançant. Arrière ! ( L" roi recule d'un pas. ) Arrière ! ( Même jeu de scène. ) Arrière !
Charles. Straffort! mon ami ! Maintenant, messieurs, sortez tous de White- Hall! moi je me rends à la chambre des lords. Les lords n'ont pas encore confirmé ce bill de sang ; et, l'eussent-ils fait d'ailleurs , il me reste toujours mon droit de grâce.
STRAFFORT , lui haisant respectueusement la main. Votre majesté en usera selon son bon plaisir. Partons, messieurs, partons, et que Dieu sauve le roi!
(Il sort avec le massier et l'huissier du parlement.)
CHARLES. Nous, maintenant, à la chambre des lords!
(Il sort par la porte de gauche.)