SCENE VI
OLIVIER, SARA, un Huissier du palais de White-Hall.
SARA , de la porte de droite, à l'huissier qui lui ferme le passage. Le roi, monsieur!., faites-moi voir le roi !
l'huissier. Que lui voulez-vous , madame?
SARA. J'ai une audience de sa majesté.
OLIVIER, se retournant et reconnaissant Sara. Oui , oui , je sais ce que veut cette jeune fille. . . laissez entrer. . . Venez, Sara. . . ( A part. ) Elle seule porte encore une ombre sur ma fortune : il faut qu'elle s'éloigne , il faut qu'elle parte; je l'y déciderai. ( Haut. ) Sara...
SARA, regardant auteur d'elle. C'est vous, Olivier ? Où est le ministre ? où est le roi?
olivier. Il n'y a plus de ministre, Sara, et peut-être n'y aura-t-iL bientôt plus de roi?
SARA. Il est donc vrai que des factieux ont osé accuser le noble comte de Straffort ! . . qu'un de ces traîtres a eu l'audace de venir l'arrêter jusque dans le palais du roi , et qu'aujourd'hui peut-être sa tête tombera ! . .
olivier. Sara, je vous ai dit que je ne refusais pas de vous épouser : je suis prêt.
Sara. Oh! mon ami... mon Olivier!..
LE MAGASIN THEATRAL
je le savais bien qu'ils te jugeaient mal!.. je savais bien que j'avais mal entendu!..
OLIVIER. Mais auparavant, Sara, il faut que vous sachiez à quelles chances de misère ou de fortune s'expose la femme d'Olivier.
SARA. Dites! dites! tout me sera cher avec vous, bon ou mauvais sort, je partagerai tout.
olivier. Vous le savez, Sara, et je vous l'ai dit : deux partis divisent l'Angleterre : le parti du peuple, le parti du roi. Je me suis jeté corps et aine dans le parti du peuple... j'y ai mis mon honneur, ma fortune, ma vie.
SARA. Continuez.
olivier. Si ce parti est vaincu , ce qui n'est pas probable au reste, le roi sera sans pitié, car le peuple eût été sans miséricorde; alors, les noms de ceux qui auront pris une part à cette révolution, qui ne sera plus qu'une révolte, seront publiquement flétris... Tu porteras mon nom, Sara !
SARA. Le malheur comme la gloire a son auréole : je porterai ton nom.
Olivier. Nos biens seront con6squés , vendus au profit des courtisans ; nos maisons seront rasées, la charrue passera sur leurs fondemens , et l'on sèmera du sel sur le sol où s'élevait la demeure de nos pères.. . Alors, nous serons exposés à la faim et à la soif... aux intempéries de l'air... aux caprices du temps... Il nous faudra fuir, car nous serons proscrits... nous cacher le jour dans les forêts... marcher la nuit, marcher toujours, jusqu'à ce que nous trouvions un port, et dans ce port un vaisseau qui nous mènera mourir bien loin, sur une terre étrangère , une terre d'exil.
SARA. Je suis forte et courageuse, Olivier !.. Je serai attachée à toi par le double lien d'épouse et de mère.. . je te suivrai, et je serai la compagne de ta fuite et de ton exil.
olivier. Mais si, au lieu de la fuite et de l'exil , je trouvais des juges et un cachot !.. Je ne nierai rien de ce que j'ai fait, Saïa. Les hommes comme nous ne désavouent pas l'œuvre dont ils sont fiers.
Alors ma condamnation est certaine... Ce n'est plus la misère , ce n'est plus l'exil sur une terre étrangère , c'est un échafaud à Londres , sur la place de Tower-Ilill ; c'est un peuple tout entier qui poursuit deses malédictions la victime quelle qu'elle soit, qui salue de ses cris toute tète qui tombe. Peu lui importe quelle couronne
elle a portée , couronne d'or ou couronne de martyr. Alors, Sara...
Sara. Alors, je dirai que j'étais ta complice... je réclamerai ma place sur ton échafaud, et ils me la laisseront prendre, je l'espère.
Olivier. Et notre enfant?
Sara. Les orphelins sont bénis de Dieu, Olivier... Dieu réserve pour eux le bonheur qu'il a refusé à leur père.
OLIVIER. Ton dévouement ne m'étonne point, Sara, car je te connais
SARA. Ainsi donc, rien ne s'oppose plus à notre bonheur?..
OLIVIER. Quelque chose encore, Sara :
je t'ai dit quel serait mon sort si nous étions vaincus; il faut que je te dise quelle sera notre fortune si nous sommes vainqueurs.
sara. Parle.
Olivier. Tu as dit que des factieux avaient osé accuser le comte de Straffort.
SARA. Oui.
olivier. Ces factieux sont dirigés par moi : je suis leur chef.
SARA, tressaillant. Toi?
olivier. Tu as dit qu'un traître avait eu l'audace de venir arrêter le ministre jusque dans le palais de White-Hall..
sara. Oui.
olivier. Ce traître, c'est moi.
sara. Toi!
Olivier. Tu as dit qu'aujourd'hui sa tète tomberait peut-être?...
SARA. Oui.
olivier. Regarde sur cette place.
sara. Que font ces hommes?
olivier. Ces hommes sont des ouvriers et des soldats. Ils se rendent à Tower-Ilill, pour obéir à l'ordre qui leur a été donné de construire un échafaud : celui du comte de Straffort.
sara. Et qui leur a donné cet ordre?
olivier. Moi.
SARA, reculant. Ah ! malheur ! malheur!
olivier , à port. Oui, malheur! cela devait être. Ma fortune l'effraie. Courageuse pour mes revers seulement, sans forces pour le reste. (Haut. ) Ce ne sera point tout encore; car le sang appelle le sang. ,
SARA. Tu me fais frémir, Olivier.
OLIVIER. C'est une main rouge que celle que je tends, vois-tu? C'est un nom terrible que celui que je t'offre; c'est un de ces noms que le présent condamne, que l'avenir juge, et que le résultat seul absout. Dans dix ans peut-être le nom d'Olivier sera en bénédiction ou en malédic' tion au monde !
sara. En malédiction! en malédiction !
CROMWELL
OLIVIER. Ce sera ton nom! Sara, ce sera le nom de ton fils ; ce sera le nom des fila de ton fils!
s \ n \ , se détournant. Jamais! jamais! plutôt pas de nom qu'un nom souillé!
plutôt un nom dans l'ombre qu'un nom dans le sang !
olivier. Réfléchis.
s\uv Ne peux-tu reculer?
olivier. Impossible, il faut que j'aille en avant, toujours, vers ce but sanglant que j'entrevois ; que je marche, avant le meurtre, comme Gain le maudit marchait après , sans m'arréter.
s\R \. Alors, adieu.
OLIVIER. Où vas-tu?
SARA. Le sais-je? je retourne en France.
olivier. Tu m'abandonnes dans ma route?
svr\. Je n'aurais pas la force de t'y suivre.
olivier. Faible que tu es ! tu vois bien que Dieu ne nous avait pas créés l'un pour l'autre.
S\R\. Dieu n'a pas fait mon cœur pour le crime. Adieu, Olivier !
SARA. Adieu, Sara.
SARA, se jetant dans ses bras. Adieu!
olivier. Adieu!
(Sara soit par la petite porte de droite. )