DURESNEL, DE SARTINES
DE sartines. Vous êtes-vous douté , monsieur Duresnel, que le billet que vous avez reçu ce matin fût de moi ?
duresnel. Oui , monseigneur.
DE sartines. L'homme qui vous l'a remis ne portait cependant pas ma livrée?
1 duresnel. Non, monseigneur; mais il
LE MAGASIN THEATRAL
ny a ilans tout Taris qu'une personne qui ! prenne autant d'intérêt à mes affaires...
DE S artines. Et qui les connaisse aussi bien. Récapitulons, s'il vous plaît, pour voir si je n'ai rien oublié... nous parlerons à voix basse ; ne craignez rien. Vous devez à la compagnie des Indes trois cent mille livres ?
Duresnel. Tout autant...
DE sartines. A moi, cent vingt mille?
DURESNEL. C'est vrai.
DE sartines. A différens particuliers, cent quatre-vingt mille ?
Duresnel. C'est le compte exact.
DE SARTINES. Total : six cent mille livres. La somme est belle : vous en payez les intérêts ; mais vous venez d'éprouver à Marseille et à Lyon deux banqueroutes qui ont fortement ébranlé votre crédit. Le public n'en sait rien , mais les intéressés s'en doutent. Vous donnez demain une fête qui pourra jeter de la poudre aux yeux de vos créanciers subalternes ; mais , d'ici à huit jours, la Compagnie des Indes exigera le remboursement de ses capitaux , et le syndicat des fermiers-généraux, dont vous êtes l'un des receveurs, vous demandera vos comptes. Pourrez-vous les présenter ?
DURESNEL. Vous savez , monseigneur , jue depuis quatre mois il n'est pas de déastre que je n'aie éprouvé?
DE sartines. Oui, vous avez eu du nalheur.
DURESNEL. Du malheur?.. Dites donc qu'une inexplicable fatalité s'est attachée à toutes mes entreprises ! Enfin , mes affaires sont en mauvais état , j'en conviens ; mais il me reste assez de ressources pour m'éviter l'opprobre éclatant d'une faillite! grâce au ciel, je suis toujours en mesure de présenter mes comptes au syndicat!., et, quant à mes créanciers, je puis leur donner hypothèque sur la valeur d'un bâtiment chargé d'indigo et de cochenille, qui, d'un jour à l'autre, doit arriver au Havre ! . .
DE SARTINES. Voilà justement où je voulais en venir ! D'où attendez-vous cette cargaison de cochenille ?
duresnel. De Calcutta.
DE sartines. C'estbien cela. Mon Dieu!
je ne vous apprendrai une si triste nouvelle que si vous me promettez de la recevoir avec fermeté ?
DURESNEL. L'incertitude est pire que tout. Parlez, monseigneur.
DE sartines. C'est un revers plus cruel et plus inattendu que tous les autres. Hier matin, un brick, arrivant de Calcutta, a péri , corps et biens, devant le Havre. I u
courrier, chargé de dépêches extraordinaires, en adonné le premier avis à M. le duc d'Aiguillon.
DURESNEL. Et sait-on le nom du capitaine ?
DE sartines. Pas encore
DURESNEL. Ah ! si c'est le capitaine Lpnoir, je suis perdu , et'j'ai trop de malheur pour que ce ne soit pas lui !
DE SARTINES. Allons, allons, ne vous laissez pas abattre ! le brick ne venait peutêtre pas de Calcutta ; cependant la nouvelle est officielle. Le capitaine ne s'appelle peut-être pas Lenoir ; cependant, il n'arrive pas tous les jours un vaisseau des Grandes-Indes. Je fais ce que je peux pour vous donner de l'espoir ; mais il y a de terribles chances contre vous ! Enfin, vous avez des amis , ne vous désespérez pas ! (// lui prend le bras et continue, en se promenant.) \ ous avez de l'ambition, monsieur Duresnel ? ce n'est pas un reproche que je vous fais... vous avez voulu arriver rapidement à une brillante fortune. La route ordinaire est si longue ! vous vous êtes jeté dans les chemins de traverse !.. dam ! on s'y perd quelquefois!.. Savez-vous ce qu'il vous faudrait?... une des fermes-générales du royaume : celle des douanes , par exemple , la plus riche et la plus sûre ; un protecteur puissant engagerait quelqu'un de ses domaines pour former votre cautionnement ; vous feriez vos remboursemens à votre aise, et, dans dix ans, vous vous trouveriez à la tète de cent mille livres de rente ! Que dites-vous de ce plan?
DURESNEL. Qu'il est difficile à réaliser.
DE sartines. Il le sera demain, si vous dites oui !
DURESNEL. Et si j'accepte les conditions que vous allez me faire ?
DE sartines. A la cour moins qu'ailleurs, on ne donne rien pour rien !. . Monsieur Duresnel ?
duresnel. Monseigneur ?
de sartines. Vous avez de l'esprit .
duresnel. Fort bien, monseigneur!
DE sartines. Je suis sûr que nous allons nous entendre. ]N'avez-vous pas remarqué que Mœe Dubarry n'est pas aujourd'hui rayonnante et folle comme à l'ordinaire? n'avez- vous pas remarqué que sa majesté avait l'air étrangement distrait ? La tristesse de madame la comtesse vient de ce que le roi bâille auprès d'elle (je vous dis ceci dans la plus étroite confidence ) ; la distraction du roi vient de ce qu'il est amoureux... je ne vous dirai pas
de qui apprenez seulement ( Duval
frujwc les trois coupt )Encore du monde! Ces
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allées que je croyais désertes sont aussi fréquentées que l'antichambre d'une favorite ! venez ; il y a là un pavillon où nous serons seuls et libres d'achever cet entretien.
(Il» sortent. Passent des seigneurs et des dames, les uns inasqirvs, les autres en costume de coin . Parmi les premiers, M. de Mondoville. Un homme en vénitien, noir du haut en bas, masque, l'arrête, et l'amène sur le devant du théâtre.)
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