LE DUC, LE COMTE
le DUC. Brave homme !
LE COMTE, regardant au fond. Braves gens !
LE DUC, éclatant de rire. Ah ! Montrevel ?
LE COMTE, se retournant. Qu'y a-t-il donc... monseigneur?
LE DUC, lui montrant du doigt son habit. Il y a la plus étrange figure de comte qui se puisse, à coup sûr, voir de Madrid à Vienne.
LE COMTE, lui montrant le sien. Ma foi, le costume de ma seigneurie vaut bien celui de votre altesse.
le duc Allons ! pas de fausse honte , avouez que le comte François de Montre-
LE PAYSAN DES ALPES
vi'l ressemblée un marchand de bœufs.
I.E COMTE. Oui... si vous reconnaissez que le duc Emmanuel-Philibert de Savoie a l'air d'un gardeur de moutons.
LE DUC. Hier, je gardais des hommes , je n'ai pas perdu au change.
LE comte. Grand merci, monseigneur, j'étais du troupeau.
LE DUC. Je t'attaque, comte ; défendstoi.
LE COMTE. J'ai oui dire qu'en plaisanteries les rois aimaient beaucoup donner et fort peu recevoir.
LE duc A la bonne heure... il n'y a ici ni roi ni sujet... il y a deux compagnons de chasse et de plaisir, voilà tout.
LE COMTE. L'incognito...
LE duc. Le plus strict.
LE comte. Prenez-garde, monseigneur, il peut pleuvoir des vérités.
LE duc. Avec ces habits-là, mon cher, on ne craint pas la pluie... il n'y a ni galons dessus, ni trahisons dessous.
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Les Mêmes, JEAN, THÉRÈSE, PIERRE.
JEAN. Maintenant, mes bons messieurs, que les échelles sont dressées ( il range les chaises autour de la table ), à l'assaut !
LE DUC. Vous aimez la guerre aux plats ?
je.\n. C'est la seule qui profite à tout le inonde.
le duc L'ami , vous paraissez frondeur.
JEAN. Rieur tout au plus... Pierre, ramasse donc le livre de la vie des saints , de peur qu'il ne se tache sur la table.
PIERRE. Oui, mon père.
le comte. Qui donc sait lire ici ?
JEAN. Tout le monde.
LE DUC. Vraiment ?
JEAN, servant. Oui... tel que vous me voyez... un morceau de venaison... tel que vous me voyez, j'ai étudié dans ma jeunesse pour être prêtre, et je serais peutêtre pape, à l'heure qu'il est, si je n'avais pas rencontré cette bonne femme-là, tenez... Ah! elle est un peu changée depuis ce temps-là... mais alors!..
LE duc. Bref, vous aimâtes mieux épouser la créature que le créateur.
JEAN. Que voulez-vous? il y a certainement plus de mérite à l'un, mais il y a peut-être plus de plaisir à l'autre... hein, Thérèse ?. .
Thérèse. Taisez- vous donc, Jean! jean. 11 n'y a rien à dire , Madeleine
n'est pas là... {Au comte.) Comment trouvez-vous ce pâté?
LE DUC, tendant son assiette. Excellent! j'en redemanderai.
JEAN, le servant. Y aurait-il de l'indiscrétion à faire une question à mes hôtes ?
LE Dl'C. Comment donc? tant que vous voudrez.
jean. A en juger par vos habits, tout trempés de pluie et tout couverts de boue qu'ils sont, ce ne sont pas des convives ordinaires qui prennent place ce soir à mon humble table?
leduc. Pourquidonc nous prenez-vous?
JEAN. Je présume, mes honorables cavaliers, que vous faites partie de la cour. LE DUC. Vos suppositions ne manquent pas d'une certaine justesse... A parler vrai, nous ne sommes pas les gens les moins importans du palais ducal de Chambéry... Pouvons-nous à notre tour demander à qui nous sommes redevables de celte généreuse hospitalité.
jean. Je m'appelle Jean Tardy.
LE COMTE, se levant d'un bond et se rasseyant ensuite. Jean Tardy!
jean. Vous paraissez ému... qu'a donc mon nom de...
LE COMTE, après avoir regardé autour de lui, à part. Elle n'est pas ici... me voilà rassuré... (Haut.) Ah! je vais vous dire : c'est que j'ai entendu Mme la comtesse de Montrevel, parler d'un certain Pierre Tardy, comme d'un homme à qui elle devait la vie.
PIERRE, à part. Elle a parlé de moi.
jean. Pierre!., mais c'est notre fils... Dis-donc, Pierre, il est question de toi , mon garçon !
le comte. Ab! c'est vous!..
PIERRE, froidement. Oui... Mme la comtesse , se promenant un jour sur le lac de Chède dans un bateau , eût couru grand danger de la vie, si par bonheur je ne me fusse trouvé là.
le comte. Et Mme la comtesse vous a récompensé généreusement ?
pierre. Je rends quelquefois des services, mais je n'en vends jamais.
jean. C'est toujours comme cela dans la famille.
LE DUC Est-ce le Jean Tardy qu'on surnomme le Montagnard?
jean. Lui-même... Je ne me serais jamais imaginé que mon humble nom fût parvenu aux oreilles de quelqu'un de la cour.
LE DUC, lui tendant la main. Parle ciel ! touchez-là, mon camarade... je suis bien aise de connaître un homme de votre
MAGASIN THÉÂTRAL
franchise et de voire probité... Savez-vous, maître Tardy, que malgré la vie retirée que vous menez ici, votre nom est en grand honneur au palais ducal de Chainbéry?
JEAN. Votre seigneurie veut rire?
LE DUC. Je ne ris point... on vous connaît là-bas et l'on vous y estime fort; et ce n'est pas étonnant, je vous jure, car il ne vient pas à Chainbéry un homme de ce pays qui ne cite à tout propos quelque action ou quelque parole de vous... c'est Jean Tardy par ci et Jean Tardy par là... Tenez, l'autre jour encore, j'entendis citer de vous le trait que je m'en vais vous dire: Vous trouvant en contestation avec un de vos voisins, sur la possession d'un pâturage assez considérable, vous lui proposâtes de choisir pour arbitre le plus honnête homme du canton... il accepta, mais comme il ne connaissait pas, disait- il, de plus honnête lrtmmie que vous, il vous remit la décision de l'affaire et les pièces du procès; vous examinâtes mûrement les droits des deux parties, et après cet examen, vous déclarâtes que vous aviez raison et que le pâturage vous revenait; votre adversaire y renonça à l'instant même, disant que, puisque vous l'aviez décidé, cela était juste... L'histoire est-elle vraie?
Thérèse. Oui, monsieur... mais comment?..
le DUC. Le mérite modeste est une fleur obscure mais parfumée, qu'on voit de près, qu'on sent de loin.
JEAN, essuyant une larme. Eh bien! mes enfans... ai-je tort de vous dire que le bon Dieu fait attention aux honnêtes gens?
LE duc. Nous parlions du palais de Chambéry... y êtes-vous allé, mon bon maître ?
jean. Jamais, le ciel m'en préserve!
LE DUC. Et pourquoi invoquer le ciel en pareille circonstance ?
JEAN. C'est que, voyez-vous? je fais cas de ma tranquillité, et par conséquent je n'ai pas envie de m'exposer au tumulte de Chambéry, et encore moins aux misères de la cour.
le duc. Nous y voilà ! toujours l'ancienne chanson. Foi de chevalier! il est écrit que les gens de campagne crieront sans cesse contre la cour et ses déceptions ; pourtant je vous jure que la cour n'est pas absolument la même chose que l'enfer, et qu'on y peut vivre quelque temps sans attraper la peste.
jean. Mon honorable cavalier, je n'ai pas l'intention de vous offenser ; mais vous conviendrez , vous - même que , si la
cour n'est pas l'enfer, ce n'est pas non plus le paradis terrestre, et que ce n'est pas à Chambéry que doit résider un homme sage... Pensez-donc, une ville où on ne connaît ni foi ni loi ; où l'on vole le jour, où on assassine la nuit ; une ville pleine par-ci de mécontensqui peuvent d'un jour à l'autre se révolter, et par-là de débauchés qui ne cherchent que séduction, enlèvemens et coups d'épée ; où le prince luimême court la nuit, les rues sous d'indignes déguisemens, et...
LE COMTE, vivement. Arrêtez, l'ami!., vous oubliez que nous faisons partie de la cour, et que vos paroles pourraient arriver aux oreilles de son altesse.
jean. Je n'avance rien légèrement, mais quand j'ai avancé une chose, je ne la retire jamais ; et si l'occasion s'en présentait, jedirais ma pensée au duc lui-même, comme je vous la dis à vous. . . (Le duc et le comte échangent un signe de doute.) Oh ! croyezmoi bien, ni la majesté de sa personne , ni la violence de son caractère, ne m'empêcherait de parler selon ma conscience.
LE DUC. Pardieu ! tu es un homme bien hardi !
JEAN. Non , mais je suis un honnête homme. C'est quelque chose de plus.
LE DUC. Ainsi donc, suivant toi, les choses ne vont pas comme elles devraient aller?
JEAN. Hé! bon Dieu ! voulez-vous que je dise que tout va bien, quand partout on peut commettre le crime impunément ?
LE DUC. Impunément! qu'est-ce-à. dire?
sur mon ame ! vous êtes mal informé, mon hôte ; le crime est puni toutes les fois qu'il est découvert.
JEAN. Je sais bien que le duc aime la justice... Mon Dieu! il a bien assez de défauts pour qu'on lui reconnaisse du moins cette qualité.
LE DUC, se levant. Par la croix !
le COMTE, riant. Je vous avais prédit qu'd pleuvrait, mon camarade... asseyeivous.
LE DUC, se rasseyant. Continuez.
LE COMTE. Oui.. . vous nous ferez plaisir.
jean. Je disais que le duc aimait la justice ; le malheur c'est qu'il l'aime , comme nous autres les avalanches, de loin ; et que satisfait pour lui du nom, il laisse à d'autres le soin de la chose; et ses ministres, vertu-Dieu ! sont tous, depuis le grand-bailly de Chambéry, messire Jacques Solfo, jusqu'au grand-maréchal de Savoie, monseigneur le comte de Montre-
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vel, sont tous d'effront& coqtiins qui figureraient mieux au haut d'une potence qu'an bas d'un tribunal.
LE (.omit, se levant» Par l'enfer! maître Jean !..
ledit., riant. Par le ciel! maître François, chacun son tour... faites-moi le plaisir de vous asseoir comme moi, et remercions chacun Dieu de la part qu'il nous a faite... la vérité est un soleil qui luit pour tout le inonde.
( Le Comte se rasseoit. )
iSAlf. Aurais-je eu le malheur, mon cavalier, de vous être en rien désagréable ?
LE COMTE, riant. Désagréable! à moi?..
le duc Au contraire, vous lui avez fait plaisir... vous disiez donc?..
Thérèse. Pour l'amour de Dieu! Jean ne continuez pas...
jea.\. Paix, femme! gardez vos remontrances pour les enfans et les jeunes filles, et laissez agir en liberté les hommes, et parler les tètes grises. . . Je dis donc , messieurs, que dans l'état présent de la Savoie, ceux d'en bas font pitié, et ceux d'en haut font honte.
LE duc. Hélas ! maître Tardy, il est bien aisé de critiquer ceux qui tiennent le pouvoir ; mais le difficile serait d'en faire , à l'occasion , un meilleur usage qu'eux. Tel qui crie bien haut après la perversité des grands, serait pire à leur place, et, pour une faute qu'ils font , en commettrait cinquante.
jean J'en conviens, mon gentilhomme.
Je sais qu'il est plus aisé de dire que de faire : je n'en soutiendrai pas moins qu'il est infâme de laisser faire le mal, quand on peut tout pour le bien; que ceux-là sont des lâches, qui sacrifient les petits par complaisance pour les grands.
le duc Je voudrais vous voir grandbailli de Chambéry : sans doute les affaires prendraient sous votre direction une meilleure allure.
jean. Tous plaisantez , monsieur le courtisan; mais, si j'avais le malheur de remplir depareillesfonctions, soyez certain que rien au monde ne me ferait reculer devant l'accomplissement de mon devoir.
Thérèse. Yoici la lune qui se lève...
pierre. Oui... l'orage est tout-à-fait passé... Je vais me mettre en route , mou père.
le comte. Nous aussi, chevalier, si vous le trouvez bon.
le duc, se levant. Volontiers.
jean. Nos lits sont à votre service, messieurs.
le COMTE. Merci de l'offre ; mais nos amis seraient trop inquiets, et les affaires nous rappellent.
( Pierre sort.)
JEAN. Qu'il soit fait suivant votre bon plaisir. Nous remercions l'hôte qui reste , nous bénissons celui qui part.
pierre, rentrant. Voici les habitsdeces messieurs propres et secs, je vais préparer leurs chevaux.
( Il sort. — Le duc et le comte se rhabillent.)
le DUC. Maître Tardy, nous n'offrirons pas à un homme comme vous le prix de son hospitalité...
s las, fièrement. Vous ferez bien, monsieur.
le duc. Mais nous vous prierons de vider avec nous un dernier verre, afin que nous trinquions ensemble.
jean. De grand cœur. Verse, Thérèse.
(Thérèse leur verse à boire.) A voire bon voyage , mes cavaliers !
le DUC. A votre prospérité, mon hôte !
(Ils trinquent. )
pierre , du fond. Les chevaux sont prêts.
LE duc. Adieu donc , mon digne Jean...
vous aurez bientôt de mes nouvelles.
JEAN. Quoiqu'il arrive, monsieur, vous me trouverez toujours prêta vous répondre.
( Le duc et le comte sortent.) BQQBB880Q8aB8Q98Q99QB98Be8Q8BB89QBQBQQ98BB S