‹ ThéâtreChapitre 564 sur 846 · SCENE VII · texte numérisé non relu

SCENE VII

DUBREUIL, puis LE BARON.

LE BARON, revenant. J'épouse MUo Granger.

dubreuil. Tant pis.

LE baron. Pourquoi?

dubreuil. C'est une folie pour toi... un malheur pour elle.

LE baron. Un malheur!

dubreuil. Très-grand.

LE baron. Et comment sera-t-elle malheureuse avec un homme qui ne veut que son bonheur?

dubreuil. Tu as cinquante-cinq ans.

le baron. Et je ne les cache pas... j'en aurais soixante, que ce ne serait pas une raison pour renoncer au mariage.

dubreuil. A cinquante-cinq ans on épouse une veuve de trente ans ou une vieille fille de trente-six qui a passé l'âge des illusions , et l'on n'épouse pas un enfant de dix-sept ans.

le baron. Je l'aime.

dubreuil. Tu l'aimes parce qu'elle est jeune, jolie... pleine de grâces et de fraîcheur... peut-elle prendre sa revanche...

et avoir les mêmes raisons pour t'aimer?

LE baron. Mlle Granger est une personne honnête, sage, fort bien élevée...

dubreuil. D'accord.

le b\ron. Qui a des principes sûrs...

dubreuil. Les principes ne peuvent rien contre les passions... Les principes n'ont jamais empêché les accidens.

LE baron , avec humeur. Parce que tu n'as pas trouvé à te remarier.

dubreuil, gaîment. Moi!., avec mes cinquante-huit ans, ma perruque noire, mon cabriolet jaune et mes dix-huit mille livres de rentes... j'aurais, depuis mon veuvage, épousé vingt femmes si je l'avai voulu.... des mères de famille très-respectables m'ont fait la cour pour le compte de leurs filles , ne perdant jamais l'occasion de louer devant elles mon caractère, ma maison de campagne et le bonheur dont a joui ma défunte... Je le confesse à ma honte... j'ai été sur le point de me laisser prendre à cet innocent manège, et de faire la même sottise que toi... Mais je me suis arrêté à temps.

LE baron. C'est que tu n'aimais pas.

dubreuil. Si parbleu , j'aimais!,, j'aimais... comme on peut aimer à notre âge, après avoir donné et repris son cœur cinq ou six fois dans le cours de sa vie... La

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jeune fille était charmante, et il n'aurait tenu qu'à moi de croire qu'elle n'avait aucune répugnance.

le rvron. Et cela ne t'a pas engagé ?

DUBREUIL. Après avoir admiré sa figure... j'ai regardé la mienne... j'ai été effrayé de la différence. Cet effroi salutaire nous a sauvés tous les deux... J'ai

été passer trois mois à ma campagne

j'ai fait une guerre à outrance au gibier des enviions... j'ai bouleversé mon parc, démoli, rebâti ma maison... démeublé, remeublé les appartenons, abattu et planté je ne sais combien de milliers d'arbres, m'occupant, me fatiguant, m'étourdissant, et je ne suis revenu à Paris que lorsque j'ai su que Mlle Gerbier s'était mariée à un jeune intendant militaire qu'elle aime, dont elle est aimée , et avec lequel elle sera beaucoup plus heureuse qu'elle ne l'eût été avec moi.

LE baron. Je ne serais pas capable d'un pareil acte de courage... je suis d'ailleurs convaincu que MUe Granger a de l'amitié pour moi.

DUBREUIL. Regarde... tu n'oses pas dire de l'amour.

LE BARON , avec un peu d'humeur. L'amour... l'amour viendra.

DUBREUIL, vivement. Pour un autre.

LE BARON, se fâchant. Dubreuil !

DUBREUIL, avec malice et gaîté. Ecoute : il y a long-temps que nous nous connaissons ; je t'ai connu que tu n'avais ni rentes, ni titres, ni cordons , et tu n'en valais pas moins pour cela; tu as fait la guerre, j'ai fait la banque ; le hasard et les circonstances nous ont tantôt réunis, tantôt séparés... mais notre amitié a toujours été franche et sincère... Eli bien! je ne sais point cacher la vérité à mes amis... or voici l'horoscope de tout ménage où le mari a trente ans de plus que sa femme. Si la jeune fille est faible et timide... elle sera en butte aux caprices d'un mari qui lui inspirera plus de crainte que d'amour ; si, au contraire, elle est légère, coquette, elle tyrannisera son époux et le rendra malheureux!... Dans ces mariages-là il y a toujours une victime, souvent deux...

quelquefois trois... „ Au surplus épouse... je serai là, le premier jour, pour signer au contrat et embrasser la mariée... et six mois après... je serai encore là... pour la plaindre... ou pour te consoler.

Il entre à gauche.

le baron seul. Ce diable de Dubreuil a

toujours été original I comme si le

danger était le même pour tout le monde.

CÉlestine , de la coulisse. Ma tante... nous voici !.. (Elle entre avec Eulalie par la porte du fond; elles sont surprises de voir le daron. ) AU !.. (Elles lui font la révérence. ) Pardon , monsieur , j'avais laissé ici Mme Granger, et je croyais l'y retrouver à mon retour.

LE baron, à Eulalie. Mademoiselle , je quitte à l'instant Mme votre mère... Dans l'entretien que nous avons eu ensemble, il a beaucoup été question de vous. Vos païens ne sont occupés que de votre bonheur, et je m'estimerais heureux si les projets qu'ils ont formés obtenaient voue assentiment.

Il saine et sort.

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