SCENE VI
Les Mêmes, L'AMIRAL^. l'amiral. D'où vient ce tumulte, messieurs? Des épées, des pistolets en main!.. Je sais l'origine de cette querelle, dans laquelle tous les torts appartiennent aux officiers du roi. Ils devraient se souvenir qu'il ne convient ni à leur rang ni à leur éducation de se commettre avec des officiers de bas étage et de se donner des torts vis-à-vis d'eux. Je sais que la femme du capitaine Cerdic lui a été enlevée... qu'elle lui soit rendue à l'instant même.
d'a\dreville. Commandant, vous allez être obéi. Nous ne nierons point nos torts devant vous; mais voue arrivée, nous l'espérons, ne pourra mettre obstacle à la satisfaction éclatante et légitime que nous demandions au capitaine.
l'amiral. Il me semble que c'était à lui plutôt à la réclamer. Ce n'est qu'un officier de fortune, il est vrai, mais enfin il est marin.
d'andreville . Oui, commandant! Mais, en venant redemander cette femme, il nous a prodigué des insultes dont la moindre serait trop peu payée de tout son sang... Il nous a menacés de faire fusiller nos pareils qu'il a délivrés de la captivité des Anglais pour les retenir prisonniers sur
* Souvray, d'Andrcville, l'Amiral, Henri au fond, Cerdic.
son bord... Il a arraché et jeté à la mer notre pavillon.
l'amiral. Se peut-il?... En effet, il n'est plus là. Est-il bien vrai, capitaine Cerdic?
CERDIC. J'ai rendu insulte pour insulte; mais nous ne sommes pas quittes... Je leur dois un désespoir éternel... Dieu aidant, je m'acquitterai.
d'andreville. J'espère, commandant, que vous comprendrez que l'honneur du corps rendait un duel à mort inévitable; aussi l'un de nous , le vicomte de Beaugency, a succombé dans la lutte.
l'amiral. Quoi! le brave vicomte!...
d'andreville. Il est mort! Henri de Marsay lui avait succédé , et nous aurait vengés, si M. Cerdic, lui-même, ne s'était refusé au combat ; et alors a eu lieu la scène violente que vous blâmez.
l'amiral. Je cherchais un châtiment à infligera voire première faute, messieurs, un châtiment cpii fût sévère et qui ne me privât pas de vos services, dont je vais avoir besoin devant l'ennemi. Ce châtiment, je l'ai trouvé : je vous prive du droit de venger vous-mêmes l'injure irrémissible que vous avez reçue de cet officier.
d'andreville. Quoi! commandant...!
l'amiral. L'arrêt est irrévocable. Mais l'affront que M. le capitaine Cerdic a fait à toute la marine royale , sur ce vaisseau , est trop grave pour que l'on puisse se contenter d'une réparation ordinaire... C'est moi qui me charge de le venger ! Moi, chef suprême de la marine de Brest, condamne le capitaine Charles Cerdic à dix années de détention dans les prisons de la ville, pour avoir violemment outragé l'honneur national dans son pavillon.
cerdic. L'honneur national!... Oui , je l'ai outragé comme ces messieurs le défendent... Mais, au reste, je rends grâce à votre arrêt. M'y soumettre, c'est une démission comme une autre. Je neveux plus servir une patrie où la famille n'est plus respectée ; je ne veux plus verser mon sang pour l'indépendance d'une nation qui la première renonce honteusement, jusqu'en ses foyers même, à sa propre liberté.
l'amiral. Et maintenant, qu'on entoure le vaisseau du capitaine Cerdic, et que de force ou de gré les prisonniers soient repris.
CERDIC. Arrêtez! Mes flanibards n'obéiront qu'à moi, et, plutôt que de rendre les prisonniers sans mon ordre, ils se feraient tous hacher sur le bâtiment mitraillé... Je ne dois point les sacrifier pour une vengeance inutile et incomplète... Un portevoix \j.(Jl s'approche de la fenêtre, et crie : )
L'OFFICIER BLEU
A boni, les prisonniers!... Les prisonniers seront ici dans cinq inimités, et maintenant qu'on me conduise à terre, dans ma prison.
soi vr w. Oh ! nos pauvres parens, nous allons donc les revoir!
Tins. Oui, oui, nous allons les revoir.
CEitDic. Bien '. < mbrasses-lesi savourez la joie de leur retour , de leur présence. A ï « » i , je pars, je vais ensevelir dans un cachot le regret d'une vie perdue et de mes services payes par tant d'ingratitude ! Mais quelque chose me dit là. .. qu'une
crise terrible vous fera bientôt expier audelà île tout le mal dont vous nous accablez depuis si long-temps... On est las de vous. Oui, jouissez bien de vos derniers momens... Epuisez jusqu'à la dernière goutte les coupes de vos orgies ; car un mot terrible va luire sur la muraille du festin! car je vous annonce à tous, pour vous réveiller de votre ivresse insensée, la main vengeresse de la révolution!..
On l'entoure. La tjile tombe.