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SCÈNE III LES MÈMES, ALBERT

ALBERT

Où j'étais? Avec le patron.

LA CAISSIÈRE

Où était-il, le patron?

ALBERT

Il était avec moi. (Allant à Veauchenu.) Vous voulez peut-être consommer, monsieur ?

ISABELLE

Eh bien, dites donc, vous vous faites attendre!

Oh! vous savez... moi... je finis toujours par venir... Qu'est-ce que vous prenez?

ISABELLE

Voyons, monsieur Veauchenu, qu'est-ce que vous prenez?

ALBERT

Comment, vous n'êtes pas encore décidés?

ISABELLE

Eh bien, dites donc!

ALBERT

Ce n’est pas un reproche, mais vous m’attrapez parce que je me fais attendre, et, quand j'arrive, vous ne savez pas ce que vous voulez prendre. Vous auriez bien pu penser à ça en m'attendant... D'ailleurs, vous savez, moi, ce que j'en dis, je ne suis pas pressé! Il est à peine deux heures de l'après-midi, nous fermons à minuit cinq... Et ce n’est pas ce que vous boirez qui me fera passer ma soif... (Allant à la caisse). Vous voulez savoir ous’qu'’est le patron? Il est à la cave... en train de vendanger.

LA CAISSIÈRE

De vendanger?

Il, 13

ALBERT

Oui. La Seine a débordé un peu... Il vient de l’eau dans la cave... Quand l’eau vient dans la cave, elle se mêle au vin. Hier, on a reçu deux barriques:; aujourd'hui nous en avons trois.

ISABELLE, appelant.

Albert! Deux bocks!

ALBERT

Deux bocks? Voilà! Deux bocks.. C'était bien la peine de réfléchir un quart d'heure pour demander ça!

LA CAISSIÈRE

Vous avez déjà déjeuné?

ALBERT

Oui, à la cuisine.

LA CAISSIÈRE

Moi, je m'en vais retrouver mon mari pour déjeuner avec lui, aussitôt que mademoiselle sera descendue

pour me remplacer.

ALBERT

Ah! bien! elle ne se presse pas, mademoiselle!

LA CAISSIÈRE

Qu'est-ce que vous dites?

ALBERT

Je dis : Elle ne se presse pas, mademoiselle!

Vous dites ça avec umair! Vous ne l’aimez pas?

ALBERT, au comptoir.

Oh! ce n’est pas que je ne l’aime pas... C’est que je la

déteste! Vous la connaissez comme moi. Elle vous traite du haut des tours de Notre-Dame parce qu'on n'est que garçon de café et qu'elle est Ia fille du patron. Fille du patron, garçon de café, ça n'empêche pas qu'on est tous les deux dans la limonade.. Pas vrai? (Il prend un plateau.) Tiens! comme c’est gentil de vous faire attendre quand elle sait que vous allez rejoindre votre pauvre mari... À propos, votre pauvre mari, vous ne voulez pas le tromper avec moi?

LA CAISSIÈRE

Oh! je n’y pense guère!

ALBERT

Alors, n’en parlons plus. Vous savez, si ça vous dit un jour, que ce ne soit pas la timidité qui vous arrête. Je suis un homme de bonne composition.

LA CAISSIÈRE

Qu'est-ce qu'il vous faut de plus? Est-ce que vous n'avez pas déjà une bonne amie?

ALBERT

J'ai une amie? Qui est-ce qui a pu commettre cette indiscrétion-là? C'est vous.

ALBERT

Ah! bon! Si c’est moi, je n’ai rien à dire.

LA CAISSIÈRE

Vous m'avez même raconté que vous l’aviez connue

jeune fille.

ALBERT

Je vous ai raconté une chose pareille! C’est

d'ailleurs exact. C’est une personne envers qui j'ai contracté des devoirs... Elle m’embèête beaucoup.

LA CAISSIÈRE

Quel âge a-t-elle?

ALBERT

Elle n’est plus toute jeune.

LA CAISSIÈRE

Trente ans passés?

ALBERT

Dans ces eaux-là. Enfin, entre quarante et quarantecinq.

Et c’est vous qui... le premier? (D'un air d'incrédulité.) Oh! Oh!

ALBERT

Si vous croyez qu'on me fiche dedans comme ça?

LA CAISSIÈRE

Oh! la! la!

ALBERT

Eh bien, qu'est-ce qu'il a fait : « Oh! la! la! »?

LACCAISSIRRE,

Les hommes me font rire... Vous n'êtes pas une bête, certainement, mais vous êtes aussi poire que les camarades... Avec deux ou trois compliments bien placés, on vous ferait voir du pays.

ALBERT

Ne croyez pas ça, j'ai les pieds en dentelle!

LA CAISSIÈRE

Mais vous marchez tout de même.

ALBERT

En tout cas, je voudrais bien qu'Edwige m'en ait conté.…

LA CAISSIÈRE

Edwige?

Oui, Edwige... Parce que si elle m’en avait conté, je ne l’aurais pas connue jeune fille. je n'aurais pas ce remords dans ma vie, je n'aurais pas de devoirs envers, elle.

ISABELLE, à Albert.

Eh bien, nos deux bocks?

ALBERT

Voilà! Voilà! Jamais je ne me rappelle que je suis garçon de café. Il faut toujours que je fasse un effort de mémoire.

Il apporte les deux bocks.

ISABELLE

Nous attendons depuis un quart d'heure!

ALBERT

Faut pas me gronder... Je suis infirmel

ISABELLE

Qu'est-ce que vous avez?

ALBERT

Je marche doucement! Ça m'est venu parce que J'ai été domestique chez un homme qui n’avait qu’une jambe... Alors il s’achetait des bottines toutes faites, il me donnait toujours ses bottines du pied droit. Mon pied droit ne s’en trouvait pas mal, mais ça allait moins bien pour mon pied gauche... Il m’en est resté

quelque chose dans l'allure... Et puis, j'ai une conformation un peu défectueuse : j'ai les côtes en long, je ne suis bien que sur le dos... Je n'étais pas fait pour être garçon de café.

ISABELLE -Mais vous n'avez pas toujours été garçon de café? (Elle pousse Veauchenu du coude.) Écoutez CA, monsieur Veauchenu…

ALBERT

Vous touchez à la partie bien triste de mon

existence.

VEAUCHENU.

Je vous demande pardon...

ALBERT

Oh! à force de la raconter, ça m'est devenu tout à fait égal. Mon enfance s’est passée dans un château magnifique, dans un immense parc, avec des arbres des plus vieux et des plus grands. Il y avait plutôt quelque chose comme pelouses : du vert, du vert qui n'en finissait pas, à croire que toute la terre était verte. Au milieu, une pièce d’eau, mais dix fois le lac d'Enghien, et du poisson, du poisson à la pelle, de la vieille carpe énorme, grosse comme un homme et dorée comme un maréchal... Moi, je courais dans le parc du matin au soir. J'étais élevé chez le jardinier du comte de Caspion, Caspion, de la vieille, vieille noblesse. Ça remonte, ça remonte dans la nuit des temps : ça va chercher Hugues Capet..… Charlemagne, et ça ne s'arrête pas là, ça va encore plus au fond... S1 vous aviez vu le salon et les portraits des ancêtres, des costumes de toutes les époques, un vrai bal masqué! Et, au milieu de tout ça, le châtelain qui se baladait, et avec quelle allure! Une bonne figure d'image à deux sous, et des cheveux blancs... non,

soyons exact, des cheveux gris... (Pènétré.) Ce qu'il était respectable! Ce qu'il était vénérable! Croiriez-vous que ce vieux fourneau a été pris de l’idée idiote de s’en aller faire le tour du monde, pour explorer, qu’il m’a dit. Le résultat de cette exploration, c’est qu’on ne sait pas ce qu'il a pu devenir... Il y a cinq ans qu’il est parti. Pendant la première année, une lettre de temps en temps. Arrivé au moment où l’intendant du château n’a plus trouvé dans sa caisse l'argent nécessaire à mon entretien, j'ai dû venir me placer à Paris où, grâce à mon instruction, mon éducation, mon savoir-faire, mon intelligence, j'ai trouvé une place de garçon de café; d'établissement en établissement, je suis tombé ici, chez le père Philibert... Vous voilà aussi savants que moi : vous connaissez mon histoire.

VEAUCHENU.

Nous vous faisons causer : voulez-vous prendre quelque chose avec nous?

ALBERT

Oh! je n’aime pas la bière d'ici, mais enfin, je ne veux pas vous désobliger. (11 va à la caisse.) Un bock, un! (A la caissière.) Je viens de gagner un bock en racontant ma vie... Dites donc, madame Mirmain, tout à l'heure, pendant que je me suis absenté, est-ce qu'Edwige n'est pas venue?

LA CAISSIÈRE

Qui est-ce ça, Edwige?

ALBERT

Eh bien, c’est mon amie, la chanteuse. Du moment, elle est chanteuse hongroise. Oui, c’est elle qui dirige l'orchestre des femmes hongroises à l'Exposition des Arts de l’'Ameublement : le soir, elle va chanter avec ses sœurs...

DO re rs

LA CAISSIÈRE

Elle a des sœurs?

ALBERT

Elle a toujours des dames avec elle. Ce sont ses sœurs. Tantôt, c'est des Hongroises comme aujourd'hui, tantôt c'est des Russes, tantôt c’est des Siciliennes. Elle a de la famille dans toutes les parties du monde, cette femme-là!.. Le soir, elle chante avec ses sœurs dans les restaurants de nuit. Aussi, moi, je ne la vois que tous les quinze jours, et il y a déjà près de deux semaines que je ne l’ai pas vue. Je ne dis pas que le temps ne commence pas à me durer. (Apparaît Edwige.) Ah! zut! la voilà!

Il va au fond et revient à la caisse.

LA CAISSIÈRE

Qu'est-ce qu'il y a?

ALBERT

C'est elle.

LA CAISSIÈRE

Mais vous disiez que vous trouviez le temps long après elle?

Je ne suis pas content quand je ne la vois pas, mais je ne suis pas très content quand je la vois. C’est une femme qui m'aime.

LA CAISSIÈRE

Eh bien? |

ALBERT

À la folie. Mais elle ne peut pas me voir sans me disputer. Pour qu’elle vienne me voir comme ça, au café, il faut qu'elle ait à me disputer... Je vais lui demander qu'est-ce qu'elle prend, mais c’est plutôt moi qui prendrai quelque chose.

LA CAISSIÈRE

Pourquoi vous dispute-t-elle?

ALBERT

J’en sais rien. Et elle non plus. Mais il faut qu'elle attrape le monde. C'est sa façon de vous aimer. Entre Edwige.

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