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SCÈNE IV

LES MÈMES, EDWIGE. C'est une femme d'allure un peu exotique d'une quarantaine d'années. Elle s’assoit à une table.

ED WIGE.

Garçon! (Albert s'approche timidement.) Une liqueur!

Quelle liqueur!

ED WIGE, à mi-voix.

Jete hais!

ALBERT, gêné.

Oui, oui, je sais.

ED WIGE.

Pourquoi est-ce que tu le sais?

ALBERT

C'est-à-dire que je ne le sais pas. Mais quand tu. quand vous...

EDWIGE, impérieusement.

Quand tu...

ALBERT, à voix basse.

Quand tu.

EDWIGE

Plus haut!

ALBERT, élevant très peu la voix.

Quand tu.

ED WIGE.

Pourquoi est-ce que tu ne me tutoies pas?

ALBERT, montrant les consommateurs.

Les gens.

ED WIGE.

Eh bien, les gens? Je me fiche des gens! Et toi aussi. Mais tu as peur de la dame du comptoir.

ALBERT

Moi?

ED WIGE.

Oui, toi!

ALBERT

J’ai peur de la dame du comptoir?

ED WIGE.

C'est ta maitresse.

ALBERT

Ah! bien, par exemple!

EDWIGE, après réflexion.

C'est la voix de l'innocence. Mais tu serais coupable, que tu serais assez roublard pour prendre cette voixlà... Écoute, je suis une femme très calme et très raisonnable. Mais quand on m'affole, je ne vois plus clair, je finirai par... (Elle fait le geste d'appuyer sur une gâchette.) Aussi, fais bien attention de ne pas me tromper.

ALBERT

Oh! je suis bien tranquille!

ED WIGE.

Je n'aurai pas besoin d’une certitude. Un simple soupçon me suffira.

ALBERT

Qu'est-ce que vous désirez prendre?

ED WIGE.

Laisse-moi donc tranquille avec tes consommations! Quand ma conversation le gêne, il me demande ce que je veux prendre. Quel triste individu! Si je reste attachée à toi, c’est par une espèce de fatalité.

ALBERT

Merci.

ED WIGE.

Merci de quoi?

ALBERT

Je remercie la Fatalité.

ED WIGE.

Je t’'assure que si Je pouvais me détacher de toi … Mais pour le moment, je voudrais t'avoir tout à moi... Quel jour nous unirons-nous pour la vie!

ALBERT, mollement.

Oui, quel jour?

ED WIGE.

Je n’en sais rien encore. Actuellement, ta position est trop précaire. Je ne veux pas t’entretenir! Tu accepterais!

ALBERT, faisant un geste,

Moi!

ED WIGE.

Tu accepterais, mais pas moi. J’ai besoin de

’estimer. Pour le moment, vivons chacun de notre

228 BE PETMIT CAFÉ:

côté. Mais si ton sort s'améliore, si tu gagnes un peu d'argent, nous irons trouver un maire quelconque et nous nous unirons pour la vie.

ALBERT, pénétré.

C'est entendu... Qu'est-ce que vous prenez?

EDWIGE

Qu'est-ce que vous prenez? Qu'est-ce que vous. prenez? Il n’a que cette phrase-là à la bouche!

ALBERT

Dame! je suis dans la liimonade!

ED WIGE.

Donne-moi... voyons, donne-moi... (D'une voix sombre.)

un amer.

ALBERT

Voilà. (11 va à la caisse.) Un amer!

LA CAISSIÈRE

Eh bien, comment ça se passe-t-il?

ALBERT

. Ne m'adressez pas la parole : elle me tuerait. (La

caissière rit.) Ne riez pas : elle me tuerait. Tant qu'elle est là, je ne réponds plus de mon existence...

Il apporte la consommation, verse l'amer, qu'il étend avec de

l’eau.

ED WIGE.

Bois d’abord!

ALBERT

Pourquoi?

ED WIGE.

C'est ta maîtresse là-bas qui tripote dans toutes ces

bouteilles. Je ne sais pas ce qu’elle a mis là-dedans. Bois d'abord, pour plus de sûreté.

Albert trempe ses lèvres dans le verre, après avoir regardé autour de lui avec circonspection. Il boit et repose le verre sur la table.

ALBERT, à Edwige.

Vous ne buvez pas?

EDWIGE

Non, s’il y a quelque chose dans le verre, une seule victime suffira. (Elle se lève.) Quand est-ce que je te reverrai!

ALBERT

Je ne sais pas. Vous chantez toujours au pavillon du Bois?

ED WIGE.

Jusqu'à minuit. Après cela, je rentre chez ma mère

ALBERT, à part.

Etrange créature!

ED WIGE.

Alors tu me laisses partir? Et tu ne me demandes pas quand je reviendrai?

ALBERT

Quand reviendrez-vous ?

ED WIGE.

Je te hais!

Elle le regarde avec hostilité et sort.

ALBERT

Soit! (11 revient à la caisse.) Ça y est! Vous pouvez me parler maintenant, je suis disponible.

LA CAISSIÈRE

Alors elle vous cramponne, hein?

230 LÉ DETIT CAFÉ:

ALBERT

Non. Elle m'aime. Ça me console un peu de n'être pas aimé... là-bas. à

De qui?

ALBERT

De deux ou trois personnes à qui Je pense, dont je souhaite l'amour. Ça change tous les jours. Entre autres, une grue admirable que j'ai vue à Saint-Germain, du temps que j'étais maître d'hôtel au Pavillon Henri-IV. Une belle femme qui m'a humilié... Elle m'a traité comme le dernier des derniers, sans me regarder A partir de ce moment, je lui ai voué une adoration farouche. Mais n’en parlons plus. (nu enlève l'amer. Bigredon entre et s'assoit au fond.) Voilà Monsieur Bigredon qui entre... Mais il faut que je boive mon bock.… (A Veauchenu et à Isabelle.) Je bois mon bock. (11 le boit.) À votre santé! (11 porte la soucoupe à la table de Veauchenu. A la caissière.) Maintenant, donnez-moi le café crème de monsieur Bigredon. Il vient tous les jours à la même heure prendre son café crème... Et on voudrait que je ne sois pas las de cette vie monotone! (I1 va à Bigredon avec la cafetière et le pot à crème.) Monsieur Bigredon, voilà votre café crème.

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