‹ ThéâtreChapitre 107 sur 250 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

VÉAUCHENU, ISABELLE, YVONNE, BIGREDON, PHILIBERT.

PHILIBERT, entrant, à Yvonne.

Eh bien! T'as bien appris ton piano?

YVONNE

Oui, papa.

PHILIBERT

Qu'est-ce qu’elle t’a fait jouer?

YVONNE

Du Schumann.

PHILIBERT

De quoi?

YVONNE

Du Schumann.

PHILIBERT

Ah! (Un temps.) Est-ce qu’elle est restée toute son

heure?

YVONNE

Oui, papa.

PHILIBERT

Et ce matin, t'as bien pris ta leçon d'anglais?

Oui, papa.

PHILIBERT

Qu'est-ce qu’elle t'a appris, ta maitresse?

YVONNE

J'ai traduit du Longfellow.

PHILIBERT

Comment que t'as dit?

YVONNE

Du Longfellow.

PHILIBERT

Ah! Ah! Est-ce qu’elle est bien restée toute son heure?

YVONNE

Oui, papa.

PHILIBERT

Très bien. (11 va à Bigredon.) Bonjour, monsieur Bigredon.

BIGREDON.

Bonjour, monsieur Philibert. Je vous ai fait demander par votre garçon parce que j'ai des choses d'une importance capitale à vous dire.

PHILIBERT

Elle est gentille, ma petite fille, hein?

BIGREDON.

Oui, très gentille. Écoutez...

Elle apprend bien... Quand elle m'a dit les noms de tout ce qu’elle apprend, je n’en revenais pas... Elle apprend des choses tout ce qu’il y a de mieux, en anglais, en piano... Vous verrez ça. Si je lui fais dire les noms, je suis sûr qu'il y en a que vous ne connaissez pas.

BIGREDON.

Écoutez... Voilà : j'ai des choses extraordinaires à vous dire.

PHILIBERT

Des choses extraordinaires? Qu'est-ce que c’est encore que ça?

BIGREDON.

C’est au sujet d'Albert, votre garçon.

PHILIBERT

Moi, je pense à une chose, à propos de mon garçon: c'est que je l’ai quitté à la cave tout seul.

BIGREDON.

Laissez-le donc! Laissez-le donc!

PHILIBERT

Vous en parlez à votre aise.

J1 fait mine de se lever.

BIGREDON.

Mais, nom d’un chien! voulez-vous rester ici? Savezvous ce qui lui arrive, à votre garçon?

PHILIBERT

Quoi donc?

BIGREDON, le fait rasscoir et lui dit à mi-voix.

Il hérite de huit cent mille francs!

PHILIBERT

Qu'est-ce que vous dites?

BIGREDON.

Il avait été élevé dans un château, chez le comte de Caspion.….

PHILIBERT

Oui, je sais ça... il m'a bien souvent rasé avec cette histoire-là !

BIGREDON.

Eh bien, le comte de Caspion, qui était parti faire un voyage autour du monde, a eu un accident. Il est mort... On a appris qu'il a été tué par des cannibales. Je crois même qu'ils l’ont mangé. Enfin, on n’a rien retrouvé ni corps, ni vêtements, ni même son casque de feutre. Ils en avaient de l'appétit! Ils n’ont laissé que son portefeuille.

Parce que ce sont des honnêtes gens.

BIGREDON.

Non, parce qu’ils n’aiment pas le cuir de Russie. Et alors, dans son portefeuille.

PHILIBERT

Il y avait un testament.

BIGREDON.

Et sur ce testament, il léguait huit cent mille francs à Albert. Il serait son enfant naturel que je n’en serais pas autrement surpris que ça...

PHILIBERT. À

Ah! nom de nom! Je vais raconter ça à Albert... il va en faire une de ces pommes!

BIGREDON.

Ne dites rien! Ah! sapristi! Il faut d’abord que vous tiriez votre épingle...

PHILIBERT

Comment ça?

BIGREDON.

Albert ne saura la chose que dans une heure. On lui a expédié de chez M° Gédebois, notaire — je sais ça par un des clercs — une lettre recommandée. Or, cette lettre arrivera à la troisième distribution, c’està-dire dans une heure ou trois quarts d'heure. Avant qu'elle arrive, il faut absolument chambrer notre Albert et vous réserver deux cent mille francs sur son héritage.

[Ne] ©

PHILIBERT

Deux cent mille francs!

BIGREDON.

C'est tout ce qu’il y a au monde de plus facile, par le petit moyen que j’ài préparé.

PHILIBERT

Qu'est-ce que c’est encore que cette canaillerie ?

BIGREDON.

Vous vous assurez les services d'Albert pour une durée de vingt ans, à raison de cinq mille francs par

an.

PHILIBERT

Dites donc, cinq mille francs par an? Vous êtes timbré? Ce n’est pas moi qui ai fait l'héritage!

BIGREDON.

Vous aurez comme garçon, entendez-vous, à votre service, un homme qui aura huit cent mille francs à lui.

PHILIBERT

Mais je n’y tiens pas.

Monsieur Philibert, vous savez ce que c’est que d’être

pocheté ?

PHILIBERT

Non, monsieur.

BIGREDON.

Vous savez ce que c’est que d’en avoir une couche?

PHILIBERT

Non, monsieur.

BIGREDON.

Eh bien, je vous expliquerai ça. Vous comprenez bien espèce de... monsieur Philibert... que ce garçon ne va pas rester à servir des bocks, s’il a huit cent mille francs à lui, et qu’aussitôt qu’il aura sa fortune entre les mains, il vous rendra tout de suite son tablier...

PHILIBERT

Eh bien, il me le rendra!

BIGREDON.

Mais il ne pourra pas vous le rendre sans vous payer un dédit de deux cent mille francs que j'ai inscrit sur ce papier-là et que je vais lui faire signer. Vous l’engagez pour vingt ans, moyennant cinq mille francs par an, avec un dédit de deux cent mille francs. On lui apprend qu’il hérite. Alors, comme il ne veut pas rester garçon de café, 1l vous paie vos deux cent miile francs, et puis il s’en va. Est-ce que ce n’est pas bien arrangé; ça ?

PHILIBERT

C’est canaille!

BIGREDON.

Vous hésitez?

PHILIBERT

Oui, j'hésite toujours quand c’est canaille, jusqu’à ce que je finisse par trouver comme ça, par l'effort de ma réflexion qui tourne et retourne la chose, jusqu’à ce que j'aie fini par me persuader que ce n’est plus canaille. et je finis toujours par me persuader ça, surtout quand c’est un peu avantageux.

BIGREDON.

Alors dépêchez-vous de réfléchir. Vous avez à peine vingt ou vingt-cinq minutes.

PHILIBERT

Oh! c’est fini! J'ai réfléchi. Quand je réfléchis, vous savez, je n'ai pas besoin de réfléchir longtemps... juste le temps de me dire que je réfléchis et ça y est.

BIGREDON.

Alors envoyez-moi votre garçon.

PHILIBERT

Dites donc, un dédit de deux cent mille francs, je trouve que c’est un peu beaucoup... J’ai comme qui dirait des scrupules.

BIGREDON.

Des scrupules?

PHILIBERT

Oui, j'ai des scrupules. J’ai peur qu'il n'accepte pas.

BIGREDON.

Mais qu'est-ce que ça peut lui faire? IL n’est encore au courant de rien... Il signera deux cent mille francs comme quatre cent mille.

PHILIBERT

Eh bien, demandez-lui quatre cent mille.

BIGREDON.

Non, deux cent mille francs, c’est deux fois vingt années d’appointements, ça a l’air d’un chiffre raisonnable.

PHILIBERT

Je vais vous le chercher... d'autant plus qu'il est en

train de boire mon vin.

BIGREDON.

Tant mieux, farceur! S'il a un peu de vent dans les voiles, il marchera plus sûrement.

240 L'ÉCPETIT CAFÉ:

PHILIBERT, à Yvonne.

Dis donc, fifille, sonne en bas à Albert. Le timbre * sonne près de la cave, il saura bien que c’est lui qu'on

appelle.

Je vais rajouter sur mon papier quelques lignes

d'explications.

PHILIBERT

Dites donc, Bigredon, c'est un peu canaille.

BIGREDON.

Oui, vous savez, c’est un peu canaille.

PHILIBERT

Ce n’est pas trop, trop canaille?

BIGREDON.

Mais non, mais non!

PHILIBERT

Ah! vous savez, moi... Mais le voilà qui vient... Oh! la! la! la! Il fait du bruit dans l'escalier... Ce n’est pas le bruit d’un homme qui monte très droit!

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