LE GÉRANT, BÉRENGÈRE, JACQUELINE, BOUZIN
BÉRENGÈRE
C’est bien ici la table qu'a fait retenir monsieur Loriflan ?
LE GÉRANT
Oui mademoiselle.
BÉRENGÈRE, aux autres.
C'est ic1.
BOUZIN
Loriflan n’est pas arrivé ?
Ils s’assoient autour de la tabie.
BÉRENGÈRE
Non! non! non! voyons! ce n’est pas son heure.
BOUZIN
Où est-il donc!
BÉRENGÈRE
Il va venir! Il va venir!
BOUZIN
Mais enfin, où est-il!
JACQUELINE
Tu ne peux pas nous dire où il est!
BÉRENGE RE, les attirant à part, à mi-voix.
Eh bien, je vais vous dire la vérité : Je n’en sais rien.
JACQUELINE
Comment, toi, sa bonne amie!
BÉRENGÈRE
Entre nous, je ne suis pas plus renseignée que les autres. Quand il y a du monde, je fais semblant de savoir où il est... ce qu'il fait. pour n’avoir pas l’air poire, mais la vérité, c'est qu'il y a dans sa vie un mystère qui m'intrigue terriblement quand j'y pense.
JAGQUELINE, intéressée.
Un mystère?
BÉRENGÈRE
C'est stupéfiant, mais je ne le vois jamais que la nuit. Je ne le vois ni le matin, ni l’après-midi, ni le soir; de huit heures du matin à minuit, il est invisible pour moi.
JACQUELINE
C’est bizarre!
BÉRENGÈRE
Il me donne rendez-vous et ilarrive à minuit et demi, quelquefois à une heure moins le quart. Il est toujours fatigué, un peu énervé. Comment voulez-vous qu'il en soit autrement? C’est un homme qui ne dort presque pas. Nous soupons ici jusqu'à deux, trois heures. À trois heures, on se couche et, jusqu’à ce qu’on dorme, il est encore plus tard. Et savez-vous à quelle heure il se lève? A sept heures un quart, tous les matins, il est réveillé par un petit réveille-matin qu'il met toujours à côté de lui.
JAGQUELINE.
Oh! mais, tu sais ma chère, c’est effrayant, ça! A ta place, je ne serais pas tranquille du tout. Si c'était un employé de banque qui fasse des détournements! je serais très embêtée. Je suppose qu’on l’arrête, tu serais poursuivie comme complice.
BÉRENGÈRE
J'ai eu peur de ça un moment... mais je ne crois pas. J C'est de l'argent à lui, va, qu'il a.
JACQUELINE
Qu'est-ce qui te fait croire ça?
BÉRENGÈRE
C’est parce qu'il ne le gâche pas. Je ne dis pas qu'iln’est pas généreux. Mais il est regardant. Ainsi, je lui avais demandé un collier de perles, c'était à peu près promis. Eh bien, il m’a apporté une bague. Il m'a dit : « Je préfère te donner une belle perle, une perle vraiment belle de quinze mille francs qu'une soixantaine de perles médiocres à mille francs. »
BOUZIN
Ça se soutient.
BÉRENGÈRE
Il dépense son argent largement, mais il ne perd pas la boule. Il joue. Il s'était mis en tête de gagner deux cent mille francs, je ne sais pas pourquoi. Il me disait : « Je voudrais gagner deux cent mille francs! » Et puis il a commencé par perdre quelques billets de mille, il l’a trouvée mauvaise; alors il s’est arrêté net. Ce n’est pas un homme qu’on peut taper facilement. L'autre jour, le petit Dangeac a essayé de le taper de deux mille francs. Il lui a donné cinq cents francs, rien de plus...