II
sous nos yeux. C’est un avantage... Tu n’habites pas Paris.
HENRI
Comment, je n’habite pas Paris?
BARTHAZARD.
Non, non! Tu n'habites plus Paris. A ton hôtel, tu es mal logé. On sait dans ton entourage que tu n’es pas précisément un beau parti... Tu habiteras Bruxelles ou Liége, où le père Gonthier ne connaît personne. J'ai vu tes livres. Tu viens de faire une année de soixante-dix mille francs... Quatre-vingt mille francs est mieux que soixante-dix mille. Tu as encore la représentation d’autres maisons... J'ai vu ta correspondance. Tu es d’une excellente famille ruinée.. Ça, c'est conforme à la vérité. Tu as refait ta fortune. Ça n’est pas encore tout à fait vrai, mais ça le deviendra. Voilà!
HENRI
En admettant que tu aies le toupet de raconter tout ça à ces gens, comment éviteras-tu qu'on vérifie tes assertions?
BARTHAZARD.
Mais on ne les vérifiera pas, mon ami. C'est moi qui les aurai vérifiées. Tu oublies que ces gens ont en moi une très grande confiance.
HENRI
Enfin, comment se fait-il qu'il y ait des gens, tant de
gens, qui aient confiance en toi, el que tu ne les aies
pas associés à tes affaires, que tu ne leur aies pas demandé d'argent?
BARTHAZARD.
Mais c’est parce que, du jour où je leur demanderais un sou, ils n'auraient plus confiance en moi... Non,
as ACTE PREMIER. | 39
mais tu ne connais pas les hommes, mon petit Henri. Us accordent tout de suite leur confiance, mais jamais leur argent. Ça leur est désagréable de donner leur argent, mais Ça leur est toujours agréable de donner leur confiance... C’est un sentiment naturel à l'homme. C’est facile d’avoir confiance dans les gens. Ça va tout seul. Cet homme-là sera tellement content de trouver un parti avantageux pour sa fille qu'il serait navré de ne pas y croire. J'aurai toujours quelques billets de banque pour t’avancer les frais, afin de t’habiller, et que tu puisses envoyer des fleurs. Alors voilà qui est parfait : dans deux mois, tu épouseras la fille de mon ami Gonthier... Nous ne risquons rien, n'est-ce pas?
HENRI
Nous ne risquons rien.
BARTHAZARD.
Qu'est-ce que tu vas me donner pour ça?
HENRI
Ce que tu voudras.
BARTHAZARD.
Je me contente de cinquante mille francs.
Oh! je ne marchande pas, tu auras tes cinquante mille francs.
BARTHAZARD.
Il ne suffit pas de me dire : «Tu auras tes cinquante mille francs », il faut que tu me le signes... Nous sommes aujourd’hui le.
HENRI
Le 20 avril.
BARTHAZARD.
Tu seras marié le 20 juin. Au 10 décembre de cette année, c’est-à-dire six mois après ton mariage, tu me verseras vingt-cinq mille francs, et le 10 décembre de l’année prochaine, c’est-à-dire un an après la noce, tu me verséras encore vingt-cinq mille francs. J’ai du papier timbré sur moi. (Sortant de sa poche un stylographe.) Voilà le stylo, attribut obligé de l’homme d’affaires diligent.. Assois-toi là.
HENRI
Mais tu es bête!
BARTHAZARD, l'asseyant.
Assois-toi là. Appuie ta main sur cette table et écrismoi là-dessus en travers : « Accepté pour vingt-cinq mille francs au 10 décembre... »
HENRI
Tu es stupide!
BARTHAZARD.
Eh bien, si je suis stupide, qu'est-ce que ça peut te faire d'écrire ça?
Oh! ça m'est égal... j’écrirais bien un million.
BARTHAZARD.
Écris seulement vingt-cinq mille francs. C’est plus SÉFIeUXxX.. « Recspie pour vingt-cinq mille francs au 10 décembre...
HENRI
Accepté pour vingt-cinq mille balies…
BARTHAZARD.
Non, non, vingt-cinq mille francs.
HENRI
Vingt-cinq mille balles, c’est plus français.
BARTHAZARD.
Non, vingt-cinq mille francs... Signe de ton nom... Et sur cet autre papier : « Accepté pour vingt-cinq mille francs au 10 décembre 1910... » Eh bien, voilà. Sais-tu ce que tu viens de faire?
HENRI
Je viens d'écrire deux lignes bien inutiles.
BARTHAZARD.
Tu viens de vendre ton âme au diable... Je vais retrouver mon ami Gonthier….
11 sort pendant que Berthe entre avec Louise.