ACTE TROISIÈME
LE DÉTENU
Tu parles... Je finissais deux ans. pour le même motif que cette fois-ci, tiens! J'avais copié une signature... En ce temps-là, les condamnés à mort étaient dans l’autre couloir. Les murs sont, là-bas, moins épais. Je ne sais comment Darceau a su le soir qu’on allait l’exécuter le lendemain. Il a été pris de syncope. On a dû faire venir un médecin, un très bon médecin de la ville. Il l’a soigné admirablement toute la nuit et ne l'a quitté que pour le remettre au bourreau.
LE GARDIEN CHEF. après un silence.
Faut ça pour l'exemple.
LE DÉTENU
Je ne sais pas... Moi, je ne peux pas parler de ça. Je suis un mauvais sujet, je ne vaux pas cher, j'ai subi quatre condamnations, mais je ne sais pas ce que c’est que de faire du mal au monde.-Ni pour or ni pour argent, je n'aurais touché un homme avec un couteau.
LE GARDIEN CHEF
Allons, rentrez vous coucher...
LE DÉTENU
Encore un petit peu. Ça ne m'arrive pas souvent de causer... À l'atelier où je suis, nous ne sommes que trois, et pas moyen de se parler. Le gardien, qui s'occupe de moi, ce n’est pas qu'il soit méchant, mais il est un peu bête. Pas moyen de lui sortir une parole.
LE GARDIEN CHEF
C'est pas comme à vous.
LE DÉTENU
Il ne m'en sort pas comme ça tous les jours... Pourquoi est-ce vous qui m'avez ramené, ce soir?
522 JEANNE DORE
LE GARDIEN CHEF
Je voulais que mes gardiens se reposent. J'aurai besoin de les avoir dispos demain matin...
LE DÉTENU
Oui... Il y a à faire dans l'établissement. (11 regarde la porte de la cellule voisine de la sienne.) Pauvre petit bougre! Il ne fait pas de bruit... Il ne remue jamais.
Allez vous coucher que je vous dis!
LE DÉTENU, s'arrêtant encore sur le seuil de sa cellule. Il ne peut détacher les yeux de la porte de la cellule voisine.
On l’embarque pour le grand voyage. Vous le faites partir pour un endroit que vous ne connaissez même pas. C’est rigolo! Vous lui donnez la mort, et vous ne savez pas ce que c’est. Vous vous figurez que vous le punissez. C’est peut-être une récompense.
LE GARDIEN CHEF
On lui fait ce qu’il a fait à un autre. Il a tué comme
un sauvage, c’est lui qui a commencé.
LE DÉTENU
C'est les sauvages qui commencent et c’est les gens civilisés qui continuent. Si on attend que les sauvages s'arrêtent les premiers, ça ne finira jamais.
LE GARDIEN CHEF
Allez vous coucher, philosophe!
LE DÉTENU
Qu'est-ce que vous voulez? Quand on vit seul, on a
quelquefois des idées à part.
Il entre dans la cellule. Le gardien chef ferme la cellule. Il entend du bruit au fond.
LE GARDIEN CHEF
Qu'est-ce que c’est ?
; .. MARIE
Ecoute... C'est moi.
LE GARDIEN CHEF
Qu'est-ce que tu viens faire ?
MARIE
C'est quelqu'un qui veut te parler.
LE GARDIEN CHEF
Qu'est-ce qu’on me veut? Tu sais bien qu’on ne doit pas venir jusqu'ici. k MARIE.
J'ai voulu refuser... je n’ai pas pu... c’est madame Doré.
LE GARDIEN CHEF
Oh! Marie! Marie! Je ne te reconnais pas. Tu es très fautive.. Tu vas la reconduire dehors.
MARIE
Je t'en prie... Je ne pourrai pas... Écoute-la. Si tu la vois, tu ne lui refuseras pas.
LE GARDIEN CHEF
C’est pour ça que je ne veux pas la voir. Reconduis-la.