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L'AVENIR

JOURNAL POLITIQLTL

SCIENTIFIQL'E

ET LIÏTÉRArRE.

Paris, le 2 mai 1831.

Il m'a été impossible, mon cher monsieur Hugo, de vous exprimer ce matin , devant tout le monde, les sentiments que m'a inspirés la lecture de Mario» de L,orme, Je ne le pourrai guère davantage ce soir, et cependant je ne veux ni ne puis me coucher sans vous dire quelques mots de la reconnaissance que j'éprouve d'avoir été investi d'un si beau privilège. Je crois n'avoir jamais eu de jouissance plus complète, ni goûté des émotions littéraires plus profondes. J'ai retrouvé là tout ce que j'ai jamais aimé et admiré en vous; vous y êtes tout entier, depuis le charme et la fraîcheur de vos premières poésies, jusqu'à la maturité de vos études et de vos réflexions d'aujourd'hui. Vos scènes d'amour du premier et du troisième acte sont ravissantes; c'est d'une pureté angélique. Le marquis de Nangis est adorable dans son genre. Enfin j'aime et j'admire tout, excepté le corset de la reine, et ie sein nu de je ne sais plus qui. Ne vous moquez pas trop de mes critiques littéraires, et croyez à ma reconnaissance et à ma bien vive et sincère amitié.

Ch. DE MONTALEMBERT.

Ce samedi soir

Les théâtres revenaient à la charge et se disputaient l'œuvre. C'étaient , depuis le début de 1 831, — les dispositions de Victor Hugo étant connues, — des démarches incessantes de la part des directeurs et des artistes. M"' Mars était particulièrement obstinée; elle avait joué Dofia Sol, elle était désignée déjà pour le rôle deMarion en 1829, puisque la pièce avait été lue au Théâtre-Français à cette époque, clic le reclamait maintenant à l'égal d'un droit.

Victor Hugo avait bien l'intention de le lui réserver, car, d.ms une lettre qu'il lui adressait le 6 janvier 1831, il le lui promettait formellement; cependant il subordonnait sa résolution définitive à une condition : c'est que la société actuelle de l'administration du théâtre serait dissoute et le théâtre mis en entreprise, comme on le lui avait fait espérer.

M"° Mars patienta tout d'abord, puis clic devint inquiète et elle se rendit au mois de mars deux fois chez Victor Hugo, qu'elle ne trouva pas ou plutôt qui ne la reçut pas; le poète ne voulait pas lui causer une trop grande peine et lui expliquer verbalement les raisons qui l'avaient déterminé à retirer définitivement si pièce duThéâtre-Français. Il lui écrivit, le 10 mars 1831 :

Vous savez que le ministère a osé essayer de rétablir la censure ; les auteurs ont dû s'engager à ne donner aucune pièce aux théâtres censurés, le Théâtre-Français était dans cette catégorie; j'ai adhéré, comme je le devais, à l'acte d'union des auteurs. La Porte -Saint- Martin est venue me faire offre de jouer ma pièce avec toutes les résistances que je voudrais contre la censure*".

L'absence de garanties du côté du Théâtre -Français, l'annonce que son sujet lui avait été dérobé et que deux Aiarion de Lorme étaient présentées à des théâtres, le procès de M"" Mars avec les sociétaires, tout le poussait à prendre une rapide détermination et adonner son drame à la Porte-Saint-Martin. Victor Hugo n'avait pas eu d'ailleurs trop à se louer, lors des répétitions d^Heniiiui , de ses relations avec M"" Mars, qui avaient été un peu dépourvues d'affabilité.

La direction de la Porte-Saint-Martin mit un grand empressement à monter le drame, puisqu'au lendemain de la représentation d'Aiito/iy, elle distribua Marioii de Lorme.

Les amis d'Alexandre Dumas n'étaient

' ' ' Curre^otuiijute.

IMPniUEniE >ATIOKALE.

pas contents. Quoi! au lendemain du succès éclatant d'Autoiij, on préparait déjà le spectacle suivant ! C'était, disaiton, un mauvais procédé, un préjudice porté à Antoiiy et à Alexandre Dumas.

De là un grief des admirateurs du grand romancier contre Victor Hugo. Tous ces jeunes gens habitués à lutter sous un même drapeau se divisèrent.

Victor Hugo avait, lui aussi, de légitimes sujets de plainte : son drame ajourné depuis 1829, son sujet déjà colporté partout, des contrefaçons annoncées; comme couronnement enfin, il allait être accusé de plagiat. Didier, c'était Antony ; à vrai dire, Antony c'était plutôt Didier, puisque Didier l'avait devancé. Mais la passion ne reculait pas devant la mauvaise foi , et il était plutôt regrettable pour A''ictor Hugo que Didier succédât immédiatement à Antony, puisqu'on serait amené à établir entre les deux héros des rapprochements destinés à favoriser l'accusation de plagiat. Alexandre Dumas était un homme loyal par excellence, un brave homme; il confondit cette petite vilenie par la note suivante qui parut dans la Kevue des Diux-MonJes du i" septembre 1831 :

Nous avons entendu dire que Didier était une imitation d'Antony. M. Dumas nous prie de consigner ici que Marion de Lorme était faite un an avant que lui-même ne songeât à Aiitony; qu'il connaissait Marion de Larme avant de faire Aiitonj, et que, par conséquent, s'il y a plagiat, c'est de sa part et non de celle de M. Victor Hugo.

Toujours est-ii que ce conflit entre les amis d'Alexandre Dumas et les amis de Victor Hugo était regrettable à l'heure des grandes batailles. L'amitié, les relations n'en étaient nullement altérées; c'était la loi des circonstances qu'on subissait; mais l'armée n'avait plus sa cohésion comme à la première d'Hernani.

On pouvait redouter des défections.

Le rôle de Marion fut confié à M"" Dor-

val. Elle était heureuse et fière; elle abandonnait le mélodrame pour le drame.

Bocage était moins satisfait d'interpréter Didier. Fidèle à la tradition des artistes qui désirent le plus souvent le rôle qu'on ne leur a pas distribué , il aurait souhaité le personnage de Louis XIII. Il avait du reste une raison assez plausible à invoquer : c'est qu'il jouait, à ce moment, Antony et qu'il aurait voulu faire une création différente. Mais il n'y avait pas d'autre Didier; il lui fallut bien se résigner. Pour Louis XIII , Victor Hugo demandait Gobert; le directeur s'y refusait à cause des démêlés qu'il avait eus avec cet artiste. L'auteur insista avec une belle énergie, et il eut gain de cause.

On racontait alors que Victor Hugo eut la surprise agréable de rencontrer aux répétitions des artistes d'un commerce charmant, lui prodiguant les plus délicates attentions et exauçant tous ses désirs. M°" Dorval était enthousiaste de son rôle, « elle semblait, comme dit Th. Gautier, à son aise dans cette grande passion et dans ce grand style! » Oh ! ce n'était certes pas elle qui eût soulevé des objections comme M"' Mars! Cependant un jour, bien timidement et sur un ton enjoué, elle dit à \'ictor Hugo :

« Il est bien dur votre Didier pour cette pauvre Marion; c'est un méchant ».

Ce cinquième acte avait en effet soulevé déjà quelques critiques à la suite des lectures de 1829 et de 1831 : la résistance tragique de Didier avait été approuvée par Sainte-Beuve qui écrivait à Victor Hugo en août 1831 que la conduite de Didier, « son refus de pardonner à la pauvre fille et de l'embrasser brisait le cœur et l'écrasait plutôt que de le fondre en larmes » , mais cela ne le choquait pas :

N'en concluez pas du tout, ajoutait-il, que je préférasse un dénouement plus élégiaque à ce coup de massue dramatique; mieux vaut Eschyle qu'Euripide. Mérimée disait, je crois, que c'était bien fait de tuer ce Didier qui

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