HISTORIQUE DE MAMON DE LOKME
était si dur pour cette pauvre Marion. C'est assez mon avis aussi, et j'en tire sujet d'admirer comment vous avez, d'une main intrépide, mené à terme ce merveilleux et colossal caractère.
Victor Hugo, qui était évidemment pour le Didier implacable, fut néanmoins ébranlé par les critiques de quelquesuns de ses amis, et dès le 25 mai 1831, c'est-à-dire vingt-trois jours après la seconde lecture et bien avant que les répétitions fussent commencées, il modifia son dernier acte et fit un Didier clément. II termina cette nouvelle version le 28 mai 1831 ; mais il la garda sans la faire connaître à personne. A ce propos, Victor Hugo a fait lui-même, lors de son retour en France, le récit suivant à Gustave Rivet sur la démarche de M"" Dorval :
Je lus le dénouement (le dénouement terrible) aux artistes de la Porte-Saint-Martin.
A quelques jours de là, les rôles étant distribues, M"" Dorval vint me trouver et me dit :
— Monsieur Victor Hugo, vous avez écrit un autre dénouement.
— Oui, qui vous l'a dit ?
— C'est Mérimée qui le tient de Sainte- Beuve.
(Elle voyait beaucoup Mérimée à cette époque.)
— C'est vrai, lui dis-je.
— Oh! je voudrais bien le connaître afin de mieux comprendre ce que vous avez voulu faire de Marion et mieux me pénétrer de votre pensée pour la création de ce rôle!
Je lus mon second dénouement. Quand elle l'eut entendu, elle me dit :
— • Oui, l'autre est bien beau, mais celuilà, je suis sûre que je le jouerai mieux; je ne suis pas une héroïne antique. Si vous voulez m'accorder le second dénouement, vous me rendriez bien heureuse.
— Je ne tiens pas plus à l'un qu'à l'autre; si celui-là vous plaît, jouez celui-là.
Je n'avais pas en effet de raison pour imposer l'un plutôt que l'autre, puisque je les avais faits tous les deux avant de prendre
l'avis de qui que ce soit; et sur ses instances je donnai à M"" Dorval le dénouement pathétique '".
M"" Dorval, qui connaissait bien son public et qui se connaissait mieux encore elle-même, ne doutait pas qu'elle aurait des accents plus tendres , plus passionnés , plus émouvants si son Didier n'était pas impitoyable, qu'elle pourrait s'adresser avec plus d'élan, de conviction au cœur de son héros et au cœur des spectateurs.
Les répétitions avaient fort bien marché. Les artistes étaient plein d'entrain et de confiance. Or le jour de la répétition générale, ils apprirent que le théâtre était vendu; le directeur n'était pas là. 11 n'y avait plus personne pour commander. C'était le désarroi; c'était aussi la fureur de la part des artistes. M"" Dorval tempêtait. Bocage rugissait; \'ictor Hugo, qui avait été témoin de beaucoup d'autres aventures et qui avait connu les batailles (ÏHeriiani, conservait toute sa sérénité. Néanmoins, comme M"* Victor Hugo le constate : «la répétition générale fut décousue et manquée».
Comment aurait-il pu en être autrement dans les conditions fâcheuses où elle se présentait ?
La première représentation eut lieu le II août 1831, dix-huit mois après Hernani, quoique le drame eût été écrit trois mois auparavant.
Voici comment M"'° Victor Hugo établit le bilan de cette première :
Le premier acte réussit. Le second fut accueilli froidement. Au troisième acte. M'"" Dorval, mal arrangée en Chimène, dit mal les vers du Cid, et il n'y eut d'applaudissements que pour le Gracieux représenté drôlement par M. Serres; l'acte fut cahoté. Le drame se releva au quatrième; le discours du marquis de Nangis remua la salle; M"* Dorval fut extrêmement touchante en demandant au roi la gr.'ice de Didier. La scène de Louis XIII
''' Vîflor Hugo chei^lui, par Gustave Rivet.
et de L'Angely fut dite excellemment par MM. Gobect et Provost, et fit grand effet. Au cinquième acte, une vive opposition troubla toute la scène de Didier avec Saverny ; Didier fit rire et Saverny fit siffler. Mais M"" Dorval entra, et eut une telle effusion, une telle douleur et une telle vérité, que tous les hommes battirent des mains et
que toutes les femmes pleurèrent à la
chute du rideau, il y eut une bordée de sifflets, mais les applaudissements, en grande majorité, eurent le dessus et saluèrent énergiquement le nom de l'auteur.
Lf Corsaire disait le lendemain :
La première représentation de Marioii de Lorme au théâtre de la Porte -Saint -Martin n'a fini qu'à minuit et demi. L'ouvrage, qui contient une foule de beautés de premier ordre, est d'une longueur insoutenable. Cependant il a obtenu un éclatant succès.
Quoique le théâtre eût été vendu le lendemain de la première, malgré le découragement des artistes et le désordre des services administratifs, le drame eut cinquante représentations (qui en valaient bien cent d'aujourd'hui) et fut joué jusqu'au 5 novembre.
La critique, qui soutenait la lutte contre l'école nouvelle, avait aussitôt manifesté d'étranges pudeurs , mais surtout de vertueuses indignations contre les libertés prises par l'auteur avec la poésie. Ce n'était pas de la liberté, c'était de la licence.
Victor Hugo
...là-dessus \x r.aillc d'une grâce!
Nous avons retrouvé une note écrite de sa main; c'est un petit chef-d'œuvre satirique, il donne une verte leçon aux classiques en traduisant un passage de son quatrième acte en vers que ne désavouerait pas Racine.
Voici cette note :
Quand l'auteur du drame intitulé Manon de horme essaya de faire parler les personnages d'une action tragique comme parlent
les hommes dans la nature, ce fut une clameur dans la critique et dans le public, lequel crie volontiers à la suite. Je me rappelle que ce passage du quatrième acte, entre autres, excita une indignation générale :
C'est lui qui commandait l'artillerie au siège De la Rochelle.
Holà! qu'est ceci.-" mais c'est de la prosi! de la mauvaise prose ! Au siège — De laj voilà un rejet impertinent! il n'y a que ces messieurs les romantiques pour de tels enjambements! C'eit lui qui commaiid.iil l'artillerie, mais on ne dirait pas autrement dans le Moniteur! Quelle platitude! Au siège de la Rochelle! et c'est tout! et c'est un poète qui parle ainsi d'un des événements les plus remarquables de l'époque de Richelieu! La langue, et le style et le vers français en sont là! G grand siècle! ô Racine! etc., etc.
Si, au lieu de cela, l'auteur eut dit :
Dans ces jours détestés où la France en alarmes Sur SOS rebelles fils nous vit tourner nos armes, C'est lui, c'est ce vieillard...
Ou mieux, car il s'agit d'un archevêque :
C'est ce pontife saint dont les ordres prudents Guidaient dans les hasards ces Ccnuures ardents Qm savent, dans les jeux de Mars et de BcUonc, Embraser les volcans du salpêtre qui tonne. Et régler, d'un habile et méthodique effort. Les bronzes menaçants qui vomissent la mort.
On se fût extasié.
N. B. — Régler les inn=:;es est une beauté. C'est hardi. Dans les hasards, dans les Jeux, répétition énergique, ou pour le moins, négligence heureuse. Ces centaures ardents. Pourquoi centaures? on ne sait pas au juste, mais c'est beau. Les qui et les que, dans ce genre de style, sont un ornement.
Le drame fut repris le 8 mars 183H, mais cette fois au Théâtre-Français , avec M"' Dorval, Beauvallet dans Didier et Geffroy dans Louis XIU; il fut joué dixneuf fois, il était désormais au répertoire et reparut chaque année, notamment en 1839 avec M"' Rabut dans Marion, en 1840 avec M'"' Dorval, en 1847 et en 1848 avec M"" Mélingue, en 1849 avec M""^^ Nathalie, en 1851 et en 1852 avec M""' Judith.
Marion dt honiie qui , suivant l'opinion