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HISTORIQUE DE MARION DE LOKME

de quelques contemporains , avait inspire à Alexandre Dumas Atitotiy, eut aussi le privilège, au bout de vingt et un ans, en février 1852, de fournir à Emile Augier quelques-unes des situations les plus importantes pour sa pièce : Diane.

Si nous notons ici ce rapprochement, c'est qu'Emile Augier fut, à un moment donné, le porte-drapeau de la réaction littéraire et de l'école du Bon Sens; il n'hésitait pourtant pas à puiser quelquesunes de ses inspirations dans l'œuvre si violemment attaquée autrefois par ses coreligionnaires littéraires. Qu'on en juge : l'action se passe sous Louis XIII ; nous avons tout naturellement les conspirations contre Richelieu, des provocations, un duel; LafFemas est à la recherche de l'homme qui a tué son adversaire; il doit le faire pendre. Diane, la sœur du coupable, veut obtenir la grâce de son frère. Elle est introduite dans les appartements du roi et s'adresse non , comme Marion , à Louis XIII , mais au cardinal et elle emporte la grâce tant souhaitée.

Ces analogies avec Marion de Lorm; sont évidentes; et si elles n'enlèvent rien aux mérites de la pièce d'Emile Augier qui renferme d'autres situations dramatiques, elles devaient être signalées à titre d'amende honorable de la part d'un des chefs repentis de l'ancienne réaction littéraire.

Arsène Houssaye qui dirigeait le Théâtre-Français au moment du coup d'Etat se désolait en constatant la chute lamentable des recettes. Le chiffre était dérisoire. Mais quelques jours après, le 7 décembre 1851, le bruit se répandit que Victor Hugo allait être proscrit; le directeur qui avait l'instinct de l'actualité et, ce qui est mieux, un esprit chevaleresque et du courage, fit afficher Marion Je Lorme. La salle était bondée. Le duc de Morny était présent.

Le 4 juin 1852, on annonça la vente

du mobilier de Victor Hugo pour le 9.

Arsène Houssaye fit encore afficher Mario» de horine avec M'"" Judith. Louis- Napoléon, qui devait plus tard interdire Heniani et Rjiy Blas, assista à la représentation.

A cette occasion , M"" Victor Hugo adresse à son mari une lettre donnant à la fois le compte rendu de la représentation et celui de la vente : n'y a-t-il pas là un contraste saisissant ? n'est-ce pas là , à propos de ces dernières représentations de Marion de Ijorme , un document historique curieux? Il nous montre le souverain assistant à la représentation du drame du proscrit, au moment même où ce proscrit, se voyant privé de son foyer, est obligé de subir l'arrêt de son proscripteur par la vente de son mobilier.

Voici des fragments de cette lettre.

Et d'abord le récit de cette soirée :

Louis-Napoléon a été à la représentation de Marion qui se donnait le jour où la vente a été annoncée. Il y a été, à cette représentation, d'une façon inattendue, sans qu'Houssaye ait été averti. Il a applaudi tout le temps. A la scène de Nangis qui demande grâce et pade de clémence, le public s'est tourné vers Napoléon en applaudissant les paroles de Nangis. — Napoléon a applaudi très fort. D'Orsay a été dans la loge de Napoléon ce soir-là et a dit à Cabarus : Voilà ce que m'a dit Napoléon : «Victor Hugo est vraiment an bien grand talent. «

M"" Victor Hugo entre dans de très longs détails sur la vente et en donne un compte rendu complet.

... Il est venu une foule immense le jour de l'exposition. — Les voitures allaient jusque dans la rue Rochechouart, et des gens de toute classe. Beaucoup de personnes se sont assises dans ton fauteuil jaune, tu sais, celui de ta table, disant : Je veux pouvoir dire que je me suis assis dans le fauteuil de Victor Hugo, c'est le fauteuil d'un grand homme. — Chacun disait : Je voudrais bien avoir quelque chose de cette table. — Il paraît que

rien n'était plus touchant que les sentiments que faisait naître la vue de cette table de travail si modeste. Rien que d'y penser les larmes me viennent aux yeux.

Un porteur du chemin de ter du Nord est venu le dernier jour de vente, demandant à acheter quelque chose de ton mobilier. Il voulait une petite table de bois d'acajou. Cela ne dépassait pas ses moyens. Il m'a dit : Nous aimons, tous, monsieur Hugo; nous sommes pour les idées qu'il défend. Nous le sauverions bien par notre chemin, quand nous devrions être déportés.

J'avais voulu que ta table fût portée dans le salon (salle de vente) sans qu'aucun objet n'en fût distrait, telle qu'elle est enfin dans ta chambre.

Ridel C a dit : Messieurs, cette table est la table de travail de monsieur Victor Hugo. 11 l'a laissée, ainsi que vous la voyez, le deux décembre. — Depuis il n'est pas rentré chez lui. — Alors tout le monde a voulu avoir quelque chose de cette table. Un couteau de bois uni s'est acheté 25 francs. — Deux cachets chacun 100 francs. Houssayc a acheté un de ces cachets, puis un autre objet qu'il a .acheté aussi 100 francs. Tu sais ce qu'il v avait sur cette table. Le montant de la vente des objets a dépassé six cents francs.

M"'° Victor Hugo, en fidèle témoin, rapporte encore d'autres incidents touchants. Etait-elle aussi exactement renscigne'e en annonçant que Louis-Napoléon vint au Théâtre-Français à rimproviste ? Arsène Houssaye affirme le contraire dans ses Confefîians; il avait été, dit-il, officiellement avisé; mais il avait un peu de fantaisie et beaucoup d'imagination; ne raconte- 1- il pas qu'il fut menacé d'une révocation s'il faisait jouer Mjr'ton de Lfirme? Il est fort possible que quelque personnage de l'entourage lui ait rapporté un bruit de cette nature, il est certain en tout ca.s~ qu'il afficha le drame, commettant «l'imprudence d'être fidèle à un ami », comme le lui écrivait M"" Delphine de Girardin. Napoléon lui

''' Le commissaire-priscur.

a-t-il dit, en venant à la représentation, qu'il l'eût plutôt révoqué s'il n'eût pas représenté Marioii? Ne retirons pas à Louis Bonaparte un bon mouvement à une heure où les mauvais lui étaient familiers.

Arsène Houssaye dresse ainsi le procèsverbal de cette soirée mémorable :

La pièce commença dans un silence glacial. Tout le monde s'observait. L'empereur Napoléon 111 était une statue. Pas un mot autour de lui ; on attendait toujours qu'il parlât pour prendre le diapason, hormis pourtant Mornv et Persignv

L'empereur ne tarda pas à s'émouvoir et à donner le signal des applaudissements. Et ce fut superbe. Toute la salle se leva comme un seul homme, applaudissant d'un coup de tonnerre le poète et le souverain.

A dater de 1852, après la publication de Napoh'on-le-Fdit , tout' le théâtre de \'ictor Hugo fut proscrit. En 1867, Htrnani fut autorisé et reparut — avec quel éclat! — à !a Comédie-Française; une reprise de Kiiy Blas était décidée à rOdéon ; mais le poème de Mentana fut publié.

C'était une glorification de Garibaldi , essayant avec ses volontaires d'arracher Rome à la domination pontificale, et une cinglante flétrissure pour le souverain qui, en envoyant les troupes françaises au secours du pape, ajournait l'heure où l'unité italienne serait définitivement consacrée.

Il n'en fallut pas davantage : les représentations de Kiiy Blas furent interdites.

Cependant les jeunes poètes entretenaient quand même leur culte pour Victor Hugo; vers 1867 des littérateurs, des poètes, des artistes se rencontrèrent dans le salon de M"" la marquise de Ricard et dans le courant de l'année on joua Âîarion Je Lorme.

Le rôle de Savernv avait été confié à Catulle Mendès, et celui de Didier à François Coppéc. M"" de "** interprétait Marion.

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Quand Victor Hugo rentra en France à la chute de l'empire, on ne songait guère au théâtre, ou si on y songeait, c'était pour jouer des actes isolés ou réciter des poésies de Victor Hugo au profit des blessés; en 1871, le siège de Paris, la commune, l'occupation prussienne retardèrent l'ouverture de la saison théâtrale en octobre : à ce moment Victor Hugo fut très sollicité par les directeurs. Une reprise de Riiy Blas à rOdéon fut décidée; elle eut lieu le 19 février 1872. Dans cette même année il fut question de reprendre Aiigilo,Mafiott de Larme? Marie Ttidor. Emile Perrin , qui dirigeait la Comédie-Française, désirait vivement monter un des drames de Victor Hugo. Mais il s'était tenu sur la réserve pendant une année, il était un peu embarrassé pour aller porter luimême sa requête. Il choisit une envovee qui pouvait le mieux par son charme, sa grâce, son talent et son habileté être l'interprète de ses désirs. Et voici comment Victor Hugo rend compte de cette visite dans ses carnets :

27 mai 1872.

M"° Sar.i.h Bernhardt est venue. Elle voudrait entrer aux Français. M. Perrin ne sait comment faire pour venir jusqu'à moi après une hésitation d'une année. Il m'envoie M"° Sarah Bernhardt. Elle entrerait aux Français si je consentais à donner à M. Perrin une pièce de mon répertoire. Elle désirerait Anfflo et voudrait jouer Catarina. Elle a un vrai talent. Je lui ai dit que je l'aimerais mieux à la Porte -Saint-Martin et dans Blanche quand on jouera !e Koi s'anime.

L'accueil cordial fait par Victor Hugo à Sarah Bernhardt avait encourage Emile Perrin à rendre visite à Paul Mcuricc au Kappel. Paul Meurice rendit compte aussitôt à Victor Hugo de cet entretien.

Voici un extrait de sa lettre :

Il (Emile Perrin) a été cent fois mieux que ne l'a jamais été Thierry. Il ne veut pas que le Théâtre-Français reste dans la vole réaliste et bourgeoise où on l'a tenu depuis

vingt ans. Il vous demande tout votre répertoire. Il commencerait, bien entendu, par donner à chaque reprise la série de représentations qu'elle doit avoir; mais il ne laisserait plus démonter le drame, comme on l'a fait pour Heriiani. Il le jouerait comme à la création, autant que possible, aussi souvent et plus souvent que le Miui/i/hrope ou Tartuffe. II aurait grande envie de K.11J BLu, mais il ne pourrait le monter comme on le monte à rOdéon; il monterait alors Mario» de Lorme ainsi distribuée : Marion, M"° Favart; Didier, Bressant; Saverny, Delaunay; L'Angely, Coquelin; Louis XIII, Febvre. L'an prochain, il jouerait Angelo. Il a été convenu que ce qu'il m'a dit, il allait vous l'écrire, parce que les écrits restent et parce qu'il m'a semblé qu'il devait faire vers vous tous les pas. Mais je dois dire que je l'ai trouvé plein d'ardeur et d'enthousiasme, et je crois qu'il fera tout pour vous attirer et vous retenir.

Emile Perrin pensa en effet qu'il «devait faire tous les pas», car il n'écrivit pas, il alla chez Victor Hugo.

Nous lisons dans les carnets de Victor Hugo :

30 mai 1872.

Première visite du directeur du Thé.ître- Français, M. Perrin.

Il vient me demander Marion de Lorme et Ange/o.

La reprise de Mario» de Lorme fut résolue à la suite de cette entrevue.

A la fin de 1872 Emile Perrin arrêta la distribution. Même les plus petits rôles devaient être tenus par de grands acteurs. M"" Favart était désignée pour jouer Marion; elle était, par sa grâce, sa force, son jeu puissant et tendre, l'héroïne rêvée par l'auteur; il avait ete question de Bressant pour Didier, mais un artiste tout jeune et déjà célèbre, Mounet-Sully, possédait toutes les qualités du personnage. Delaunay était tout indiqué pour Saverny, Got pour L'Angely, Frédéric Febvre pour Laffemas, Maubant pour le marquis de Nangis.

Pour le personnage de Louis XIII, Victor Hugo désirait Geffroy, mais Gef-

froy était en retraite. On l'engagea spe'cialcmcnt pour cette reprise. Cela se passait au mois d'octobre. Tout à coup, sans que la presse eût connaissance de l'engagement, le i+ octobre, Geffroy renonça subitement à Louis XllI. Paul Meuricc rendit compte de l'incident à Victor Hugo :

Geffroy avait mis, pour accepter ce rôle, cette condition que son engagement ne rencontrerait aucune objection de la part de ses camarades. Il n'ont pas fait la moindre opposition. Seulement, il paraît qu'il y a quinze ans, Menjaud, sociétaire retraité, a dû venir faire une création à la Comédie -Française dans des conditions exactement pareilles à celles qui se présentent aujourd'hui. Quelqu'un, un sociétaire en titre, s'est opposé si nettement à la rentrée de Menjaud, qu'il a fallu y renoncer; ce sociétaire en titre, c'était Geffroy. Or, un des camarades de Geffroy lui a rappelé en riant ce souvenir. Il n'en a pas fallu davantage. Geffroy, qui est vraiment un peu trop susceptible, a écrit à M. Perrin qu'il considérait ce rememher comme une protestation et qu'en conséquence il se retirait.

Le rôle de Louis XIII fut donné à Bressant.

Le drame étant distribué, il fallait le répéter et le mettre en scène. Mais Victor Hugo était à Guernesey, absorbé tout entier par son roman : J^uatrevingt-trei're. Impossible de le faire venir; il en donne la raison dans sa dernière préface de Marioii de horme. Il avait des œuvres à terminer, d'où la nécessité de l'absence et le besoin de solitude.

Heureusement Victor Hugo avait à Paris l'ami de tous les jours et de toutes les heures, doué, en sa qualité d'auteur dramatique, d'une expérience consommée des choses du théâtre : c'était Paul Meurice. 11 était seul ; car Auguste Vacqueric ayant eu des démêlés avec l'administrateur ne voulait plus mettre les pieds ;\ la Comédie-Française.

Victor Hugo, malgré des appels répètes, s'obstinait à rester à Guernesey.

11 écrivait d'Hauteville-House à Paul Meurice le 24 décembre :

.le travaille sans relâche. Victor'" m'écrit que mademoiselle Favart désire venir répéter Marion avec moi. Si vous la voyez, dites-lui de venir, je lui donnerai l'iiospitalité à Hautcville-House. Je crois que cela serait grandement utile.

Malgré son désir de se rendre à cette invitation, M"" Favart ne put entreprendre ce voyage. Elle redoutait la traversée pour son larynx un peu éprouvé.

Mounet-Sully, dont la modestie égalait le talent, écrivit à Victor Hugo, à l'occasion du premier de l'an , pour le remercier de lui avoir confié, à lui très jeune, ce rôle de Didier. Et on ne lira pas sans une émotion attendrie ces lignes toutes remplies d'espérances que l'avenir devait glorieusement réaliser.

Maître,

Je suis de ceux qui restent prosternés, leur vie durant, aux pieds des Dieux et n'osent leur adresser leurs prières de peur d'interrompre leurs travaux ou leur repos fécond.

Et pourtant à ce moment de l'année où chacun fait des vœux pour le bonheur de ceux qu'il aime, j'éprouve le besoin impérieux de venir vous dire : Merci !

Pour jouer dignement ce magnifique rôle de Didier que vous avez bien voulu confier à mon inexpérience, il faudrait du génie, hélas! je n'ai pas même encore du talent. — Mais j'ai la conviction ardente, la foi profonde, l'amour fervent de l'œuvre et du maître !

Si tout cel.i, encouragé, accru, soutenu par vos conseils précieux, maître, me permettait de porter ce poids écrasant sans trop fléchir... ah! maître, cher maître, je serais aussi heureux que je suis fier dès maintenant d'avoir été choisi par vous. — Mais, pour réussir, j'aurais eu bien grand besoin d'écouter encore vos leçons, et vous n'êtes pas là. — Ne viendrez -vous pas assister au moins à quelques répétitions de votre œuvre avant

François-Victor, le second HIs do Victor

I lugo.

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qu'elle paraisse devant le public ? — Si vous le pouviez, je me sentirais, sinon rassuré, du moins plus fort, et plus prêt à cette périlleuse lutte.

En attendant, croyez bien, je vous en prie, à ma très vive reconnaissance, et veuillez agréer, cher et honoré maître, l'hommage de mes plus respectueux sentiments d'admiration et de dévouement.

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