ACTE III. — IVRES MORTS
cet âi^e, et qui s'appelait comme moi Gil-Basilio-Fernan-Ircneo-Felipe- Frasco-Frasquito, comte de Belvetana.-*
JEPPO, bas à Maffio.
J'espère que tu ne doutes plus de sa qualité d'espagnol. Il a au moins vingt noms de baptême. — Quelle litanie, monsieur de Belvcrana !
GUBETTA
Hélas! nos parents ont coutume de nous donner plus de noms à notre baptême que d'écus à notre mariage. Mais qu'ont-ils donc à rire là-bas P
A part.
— Il faut pourtant que les femmes aient un prétexte pour s'en aller. Comment faire .''
Il retourne s'asseoir à table.
OLOFERNO, buvant.
Par Hercule! messieurs! je n'ai jamais passé soirée plus délicieuse. Mesdames, goûtez de ce vin. Il est plus doux que le vin de Lacryma-Cbristi, et plus ardent que le vin de Chvpre. C'est du vin de Syracuse, messeigneurs!
GUBETTA, mangeant.
Oloferno est ivre, à ce qu'il paraît.
OLOFERNO.
Mesdames, il faut que je vous dise quelques vers que je viens de faire. Je voudrais être plus poëte que je ne le suis pour célébrer d'aussi admirables festins.
GUBETTA
Et moi, je voudrais être plus riche que je n'ai l'honneur de l'être pour en donner de pareils à mes amis.
OLOFERNO.
Rien n'est si doux que de chanter une belle femme et un bon repas.
GUBETTA
Si ce n'est d'embrasser l'une et de manger l'autre.
OLOFERNO.
Oui, je voudrais être poëte. Je voudrais pouvoir m'élever au ciel. Je voudrais avoir deux ailes. . .
GUBETTA
De faisan dans mon assiette.
OLOFERNO.
Je vais pourtant vous dire mon sonnet.
GUBETTA
Par le diable, monsieur le marquis Oloferno Vitellozzo! je vous dispense de nous dire votre sonnet. Laissez-nous boire!
OLOFERNO.
Vous me dispensez de vous dire mon sonnet.''
GUBETTA
Comme je dispense les chiens de me mordre, le pape de me bénir, et les passants de me jeter des pierres.
OLOFERNO.
Tête-dieu! vous m'insultez, je crois, monsieur le petit espagnol!
GUBETTA
Je ne vous insulte pas, grand colosse d'italien que vous êtes. Je refuse mon attention à votre sonnet. Rien de plus. Mon gosier a plus soif de vin de Chypre que mes oreilles de poésie.
OLOFERNO.
Vos oreilles, monsieur le castillan râpé, je vous les clouerai sur les talons!
GUBETTA
Vous êtes un absurde bélître! Fi! A-t-on jamais vu lourdaud pareil? s'enivrer de vin de Syracuse, et avoir l'air de s'être soûlé avec de la bière!
OLOFERNO.
Savez-vous bien que je vous couperai en quatre, par la mort-dieu!
GUBETTA, tout en découpant un faisan.
Je ne vous en dirai pas autant. Je ne découpe pas d'aussi grosses volailles que vous". — Mesdames, vous offrirai-je de ce faisan .''