SCÈNE 'VI. — DoNA LuCKEZiA, Gennaro
Cette scène a été fort travaillée; des pages entières ont été biffées; mais comme elles ont été presque toutes conservées, et que ^'ictor Hugo s'est contenté d'écrire souvent le texte définitif en marge de la première version, nous pourrons la reconstituer.
On se souvient que chaque ;;ctc est paginé alphabétiquement. Or, pour cette scène, il y a, à partir de la lettre J, double pagination, de J' à J', ce qui donne quatre feuillets intercalaires. On se rendra compte, en se reportant pages 496 à 498, de l'importance du texte ajouté dans ces quatre feuillets. Voici le premier enchaînement :
GENNARO
Madame, qui est-ce qui me dit que ce n'est pas cela qui est du poison?
DONA LUCREZIA
O mon Dieu! mon Dieu!
GENN.ARO.
Ne vous appelez-vous pas Lucrèce Borgia.'' — Je vous al ofiFensc'e, vous avez à vous venger de moi.
Me venger de toi, Gennaro! Il faudrait donner toute ma vie...
A ces feuillets intercalaires, quelques modifications ont été apportées sur les épreuves. Au lieu du texte qu'on a lu page 497, le manuscrit porte ceci :
GENNARO
Et peut-être à cette heure, ce n'est pas de moi que vous vous vengeriez en m'empoisonnant, mais, qui sait? de ma mère!
DONA LUCREZIA
Gennaro !
GENNARO
C'est que ma mère n'est pas une femme comme vous, au moins, savez-vous cela, madame Lucrèce? Oh! je ne la connais pas, c'est vrai, mais je la sens dans mon cccur. . .
LE MANUSCRIT DE LUCKECE BOKGIA. 545
Aux deux feuillets suivants, recto et verso, une importante suppression comprenant lieux textes. \'bici le premier :
DONA LUCREZIA
...Non, cette femme-là, Gennaro, cette mère-là, je ne la connais pas.
Il la regarde fixement, elle baisse les yeux.
Ce que je pourrais lui dire m'écoutîe et m'ôte toute pensée! — • Ah! Gennaro, croyez-moi, au nom du ciel! Vous êtes mort si vous ne me croyez pas. Ce breuvage seul peut vous sauver.
GENNARO
Je ne veux pas de votre poison. Je veux me conserver pour ma mère. O ma pauvre mère, ma mère bien-aimée! Il me semble cju'en présence d'une femme semblable, ton image me revient, plus douce et plus consolante! Hélas! malheureuse femme !
Seconde version :
...Cette mère-là, je ne la connais pas.
GENNARO
Si! vous la connaissez, vous dis-je! Eh bien! madame, s'il y a encore quelque chose dune femme en vous, ayez pitié d'elle et de moi. Cessez de nous persécuter comme vous l'avez fait depuis le jour fatal de ma naissance. Hélas! ma malheureuse mère! On m'a arraché tout enfant de tes bras, tout nouveau-né! Voyez-vous, madame.? Comprenez-vous cela, madame.'' Est-ce que cela ne vous fait pas frémir, madame? Moi, ton unique entant! Oh! infortunée qui n'aimais que moi au monde! Je suis son unique enfant, madame, elle me l'a dit dans sa lettre! Les autres mères entendent le premier bégaiement de leur enfant, elles soutiennent ses premiers pas, elles sont la première chose qu'il aime, elles essuient la sueur de leur jeune front pendant qu'il dort sur leur sein, les joies maternelles font tressaillir leurs entrailles à chaque croissance de leur enfant. Elles sont bien heureuses, les autres mîres! La mienne, hélas, madame, ayez pitié d'elle! la mienne n'a rien eu de tout cela. Elle n'a pas le souvenir de mon enfance pour rayonner à toute heure sur elle. Oh oui! elle a bien souffert, cette misérable créature de Dieu!
DONA LUCREZIA
Ce qu'il me dit me suffoque et m'ôte toute pensée! — Gennaro!
GENNARO
Ayez pitié de ma mère, madame! — Mais devant qui est-ce que je parle ainsi.'' qu'est-ce que cela vous fait à vous, Lucrèce Borgia .''...
Suit le texte public page +98. A noter pourtant, vers la fin de la scène, une variante, insignifiante en apparence, mais qui trouvera sa justification dans le dialogue inédit donné plus loin :
DONA LUCREZIA
deux prières à tf faire,
...Attends encore un instant, j'ai un dernier mot à te dire, mon Gennaro!
Parlez, madame.
DONA LUCREZIA
Voici la première. Je te dis adieu en ce moment. . .
La fin publiée de la première partie est écrite en marge d'un feuillet inédit, continuant une supplication de Lucrèce; le commencement de cette supplication manque, il se trouvait sans doute sur un feuillet séparé, égaré au moment où le manuscrit a été donné à la reliure; le sens en est facile à reconstituer : Lucrèce fait à Gennaro la première des prières dont il est question à la variante précédente. Ce feuillet, écrit au recto et au verso, est suivi d'un autre, inédit aussi et comportant une septième scène; tous deux nous donnent la version primitive de la fin de l'acte; nous la reproduisons ici à partir du premier mot que nous possédons :
[dONA LUCREZIA.J
. . . comme moi d'avoir pitié de moi ! elle te dirait cju'une femme est un être faible à qui il ne faut jamais refuser la compassion, si coupable qu'elle soit. Elle tomberait à genoux devant toi comme moi et te demanderait grâce pour Lucrèce Borgia! elle te conjurerait de me dire avant de me quitter pour jamais quelque parole douce et consolante! — Quand je dis quelque douce parole, je ne demande pas que tu me parles comme quelqu'un qui m'aimerait, non, je ne suis pas si exigeante, dis-moi que tu ne me hais pas, que tu ne me maudis pas, que tu ne sens pas quand tu me vois le besoin d'écraser ma tête de ton pied comme celle d'un serpent. Dis-moi cela, seulement cela, ce n'est pas beaucoup, n'est-ce pas? Eh bien! je serai contente, mon Gennaro!
GENNARO, 1.1 relevant .ivcc douceur.
Je puis tout vous pardonner, madame, une chose exceptée. Suit le texte publié page 500. Nous reprenons l'inédit :
DONA LUCREZIA
...Je ne puis vous jurer cela.
GENNARO
Je ne puis vous pardonner ceci. Laissez-moi. — C'est vous probablement qui avez fait ma destinée ce qu'elle est, cette mystérieuse et fatale destinée à laquelle je