‹ ThéâtreChapitre 311 sur 314 · BORGIA · texte numérisé non relu

BORGIA

La Liberté.

Paul DE Saint- Victor.

...Ainsi prise comme l'incarnation décela fatale et criminelle Italie» du quinzième siècle, quelle figure titanique que celle de Lucrèce, telle qu'il nous la montre ! On la dirait tirée de l'Enfer du Dante. Elle a la méchanceté grandiose, l'ostentation scélérate, la surhumaine faculté de haine, qui caractérisent les damnés illustres de la Divine Comédie. Une sorte de grandeur royale grandit ses forfaits. Elle est épouvantable et superbe. Elle a des façons de dire et de se mouvoir dans le mal qui rappellent les grandes allures de latigressc marchant dans sa jungle.

Pathétique, malgré tout, autant qu'exécrable; du sombre gouffre qu'elle habite, de l'abîme où elle s'est plongée, l'amour maternel la fait remonter, par des élans sublimes, vers l'humanité. Le seul sentiment pur qui survive en elle, a l'intensité des passions funestes qui l'agitent; il est monté à leur diapason. Lucrèce est mère avec emportement, avec flamme; et cette maternité à outrance, châtiée par de si affreuses représailles, change en compassion l'horreur qu'elle inspire.

Quelle scène que celle qui termine le premier tableau ! La mère est là, au milieu d'une fête, sur la terrasse d'un palais, parlant à son fils qu'elle revoit pour la première fois. Les jeunes seigneurs arrivent, portant des flambeaux; ils la dénoncent, ils lui jettent ses crimes à la face : les Euménides semblent être entrées à leurs bras. Chacune de leurs insultes fait surgir un fantôme, noir de poison ou couvert de sang, qui marche, le doigt levé, contre la meurtrière, renversée de terreur, ployée sous la honte. Quand MafBo, d'un geste vengeur, lui arrache son masque, on croit voir une âme toute nue, toute souillée, et se tordant comme un ver. Les injures la percent à coups redoublés : « Assez ! assez ! » s'écriet-elle, lorsqu'elle reçoit celle qui frappe à son cœur de mère. Il y a là un moment d'éclat, de fracas, dij terreur et de pitié confondues , que la tragédie antique n'a pas surpassé.

Au second acte, se dresse de toute sa hauteur la grande scène entre Alphonse de Ferrare et Lucrèce Borgia, un des plus beaux duels de caractère, qui soient au théâtre : Le Couple, comme écrit le poète au-dessus de l'acte qui le contient.

REVUE DE LA CRITIQUE

...C'est le poison qui sévit encore dans le troisième acte, où la terreur arrive à son effet foudroyant. Le drame n'a jamais eu d'invention plus terrible que celle de ce souper de Ferrare, servi par la Mort.

...Le repas d'Atrée est moins horrible.

Je ne sais de comparable, dans le monde poétique, au souper de Ferrare, que le dernier festin des Prétendants, dans l'Odyssée, avec les augures qui le menacent, les prophéties qui l'assombrissent, le vin qui s'ensanglante dans les coupes, et le rire sardonique, furieux, inextinguible, qui s'empare de ses convives infatués. « Ils riaient — dit Homère — avec des mâchoires étrangères. »

La dernière scène entre Lucrèce et Gennaro est d'une anxiété suffocante. On a reproché au poète de retenir sur les lèvres de Lucrèce, jusqu'au dernier soupir, le mot solennel, ce cri : «Je suis ta mère!» qui lui ferait tomber le couteau des mains. Mais on oublie qu'il ne s'agit pas seulement, pour elle, de lui révéler une maternité haïssable; ce cri lui apprendra encore qu'il est le fils d'un inceste. Horreur sur horreur ! On comprend donc que la misérable recule jusqu'au bout, et qu'elle n'accouche que sous le fer du parricide de ce suprême et monstrueux secret.

Le National.

Théodore de B.vnville.

La représentation d'hier a été d'un bout à l'autre un long triomphe. En entendant cette belle langue claire, élégante, énergique, sonore, admirablement française de hiicrèce Borffa; en voyant se dérouler ces scènes de plus en plus poignantes et terribles dont on ne subit pourtant l'épouvante qu'à travers une admiration toujours accrue, en savourant les beautés tragiques du grand drame que toujours illuminent les diamants et les flammes de l'esprit, il semblait que le public, soudainement réveillé et rapatrié, se retrouvât avec ravissement dans le domaine qui est le sien, dans la France poétique, de Corneille, de Racine et de Molière.

Non seulement le chef-d'œuvre de Hugo n'a pas vieilli, mais il n'est nullement exagéré de dire qu'il nous apparaît plus jeune que jamais, car si le style splendide et précis du maître lui assure pour toujours l'invincible

beauté des choses immortelles, d'une autre part, les circonstances actuelles se chargent de lui donner une nouvelle et formidable actualité.

Le Couifitutioiinel.

Nestor RoQyEPL.\N.

... La réussite a été immense. Ceux -qui voyaient ce drame pour la première fois eu recevaient une secousse irrésistible, et ceux qui avaient assisté 'a la soirée triomphale du 2 février 1833 retrouvaient en eux les mêmes impressions et le même enthousiasme.

. . . C'est le premier drame en prose qu'ait écrit Victor Hugo et il s'y est mis d'emblée hors de pair, comme il l'avait fait dans l'ordre poétique par ses deux premiers drames en vers.

Non, rien n'est changé et Victor Hugo a conservé sur nous cette acrion toute puissante qu'il y exerça tout d'abord. Notre admiration est toujours aussi grande pour ce libérateur, pour ce rénovateur de notre littérature et de notre poésie.

... A l'heure qu'il est, parti le premier depuis longtemps il reste encore à la tête comme Beethoven qui a, paraît-il, épuisé toutes les formes, toutes les beautés, toutes les audaces musicales, si bien que les plus hardis novateurs ne sont même pas parvenus à le rejoindre. Victor Hugo est encore plus jeune que nos plus jeunes poètes, et si l'on veut l'apercevoir, c'est devant soi qu'il faut regarder.

Nous reproduisons la lettre que George Sand adressa à Victor Hugo en 1870.

Elle est doublement intéressante à cause du nom de la signataire et des impressions recueillies lors de la première en 1833 et de la reprise en 1870 :

Mon grand ami.

Je sors de la représentation de Lucrèce Borgia, le cœur tout rempli d'émotion et de joie. J'ai encore dans la pensée toutes ces scènes poignantes, tous ces mots charmants ou terribles, le sourire amer d'Alphonse d'Esté, l'arrêt effrayant de Gennaro, le cri

maternel de Lucrèce; j'ai dans les oreilles les acclamations de cette foule qui criait: «Vive Victor Hugo!» et qui vous appelait, hélas! comme si vous alliez venir, comme si vous pouviez l'cnteadre.

On ne peut pas dire, quand on parle d'une œuvre consacrée, telle que hucrèce Borff'a : le drame a eu un immense succès; mais je dirai : vous avez eu un magnifique triomphe.

Vos amis du Rappel, qui sont mes amis, me demandent si je veux être la première à vous donner la nouvelle de ce triomphe. Je le crois bien, que je le veux! Que cette lettre vous porte donc, cher absent, l'écho de cette belle soirée.

Cette soirée m'en a rappelé une autre, non moins belle. Vous ne savez pas que j'assistais à la première représentation de Liicrecf Birgia — il y a aujourd'hui trente-sept ans, jour pour jour. Je me souviens que j'étais au balcon, et le hasard m'avait placée à côté de Bocage que je voyais ce jour-li pour la première fois. Nous étions, lui et moi, des étrangers l'un pour l'autre; l'enthousiasme commun nous fit amis. Nous applaudissions ensemble; nous disions ensemble : est-ce beau! Dans les entr'actes, nous ne pouvions nous empêcher de nous parler, de nous extasier, de nous rappeler réciproquement tel passage, telle scène. Il y avait alors dans les esprits une conviction et une passion littéraires, qui tout de suite vous donnaient la même .âme et créaient comme une fraternité de l'art. A la fin du drame, quand le rideau se baissa sur le cri tragique : «Je suis ta mère!» nos mains furent vite l'une dans l'autre Elles y , sont restées jusqu'à la mort de ce grand artiste, de ce cher ami.

J'ai revu aujourd'hui hucrèc Borgiii telle que je l'ai vue alors. Le drame n'a pas vieilli d'un jour; il n'a pas un pli, pas une ride. Cette belle lorme, aussi ferme et aussi nette que du marbre de Paros, est restée absolument intacte et pure. Et puis, vous avez touché là, vous avez exprimé Ta, avec votre incomparable magie, le sentiment qui nous prend le plus aux entrailles; vous avez incarné et réalisé « la mère ». C'est éternel comme le cœur. hiicrèce Borff'a est peut-être, dans tout votre thé'itre, l'œuvre la plus puissante et la plus haute. Si Riij Bits est par excellence le drame heureux et brillant, l'idée de hticrice Borgia est plus pathétique, plus saisissante et plus

profondément humaine. Ce que j'admire surtout, c'est la simplicité hardie, qui, sur les robustes assises de trois situations capitales, a bâti ce grand drame. Le thé.itrc antique procédait avec cette largeur calme et forte. Trois actes, trois scènes, suffisent à poser, à nouer et k dénouer cette étonnante action : — la mère insultée en présence du fils; — le fils empoisonné par la mère; — la mère punie et tuée par le fils. La superbe trilogie a dû être coulée d'un seul jet, comme un groupe de bronze.

... Il est tout simple que cette œuvre d'une seule venue soit solide, indestructible et à jamais durable, et qu'on l'ait applaudie hier comme on l'a applaudie il y a quarante ans, comme on l'applaudira dans quarante ans encore, comme on l'applaudira toujours.

L'effet, très grand dès le premier acte, a grandi de scène en scène, et a eu au dernier acte toute son explosion. Chose étrange! ce dernier acte, on le connaît, on le sait par cceur, on attend l'entrée des moines, on attend l'apparition de Lucrèce Borgia, on attend le coup de coute.tu de Gcnnaro. Eh bien! on est pourtant saisi, terrifié, haletant, comme si on ignorait ce qui va se passer. La première note du De Pro/u/idiSj coupant la chanson à boire, vous fait passer un frisson dans les veines; on espère que Lucrèce Borgia sera reconnue et pardonnée par son fils, on espère que Gennaro ne tuera pas sa mère. Mais non, vous ne le voudrez pas, maître inflexible; il faut que le crime soit expié, il faut que le parricide aveugle ch.îtie et venge tous ces forfaits, aveugles aussi peut-être. . .

Quelle ovation à votre nom et à votre œuvre!

Quand on pense à ce que vous aviez fait déjà, en 1833! vous aviez renouvelé l'ode; vous aviez, dans la préface de CroiiDvell, donné le mot d'ordre à la révolution dramatique; vous aviez, le premier, révélé l'Orient dans les Orientales, le moyen âge dans Notre-Dame de Paris. Et depuis, que d'œuvres et que de chefs-d'œuvre! que d'idées remuées! que de formes inventées! que de tentatives, d'audaces et de découvertes! Et vous ne vous reposez pas! ... Et on me dit que, dans le même moment où j'achève cet:e lettre, vous allumez votre lampe, et vous vous remettez tranquille à votre œuvre commencée.

George Sand.

REVUE DE LA CRITIQUE

Lors de la reprise de 1881, la critique fut aussi élogieusc qu'en 1870 :

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