‹ ThéâtreChapitre 90 sur 314 · ACTE V. — LE CARDINAL · texte numérisé non relu

ACTE V. — LE CARDINAL

Que je ne puisse pas obtenir un seul mot

De vous! — Enfin on dit ce qu'on a. — Non, plutôt

Poignardez-moi. — Voyons, mes larmes sont taries,

Et je veux te sourire, et je veux que tu ries.

Et si tu ne ris pas, je ne t'aimerai plus!

— Je fis assez longtemps tout ce que tu voulus,

C'est ton tour. Dans les fers ton âme s'est aigrie.

Parle-moi, voyons, parle, appelle-moi : Marie!...

DIDIER

Marie , ou Marion P

MARION, tombant épouvantée à terre.

Didier, soyez clément !

DIDIER, d'une voix terrible.

Madame, on n'entre pas ici facilement!

Les bastilles d'état sont nuit et jour gardées, Les portes sont de fer, les murs ont vingt coudées. Pour que devant vos pas la prison s'ouvre ainsi, A qui vous étes-vous prostituée ici .''

Didier, qui vous a dit.''.

MARION

DIDIER

Personne. Je devine.

MARION

Didier! J'en jure ici par la bonté divine. C'était pour vous sauver, vous arracher d'ici, Pour fléchir les bourreaux, pour vous sauver!

DIDIER

Merci !

Croisant les bras.

Ah! qu'on soit jusque-là sans pudeur et sans âme, C'est véritablement une honte, madame!

Il parcourt le préau à grands pas avec une explosion de cris de rag

OÙ donc est le marchand d'opprobre et de mépris Qui se fait acheter ma tête à de tels prix ?

Où donc est le geôlier ? le juge .'' où donc est l'homme .''

Que je le broie ici, que je l'écrase comme Ceci !

Il va pour briser le portrait entre ses mains, mais il s'arrête, et poursuit, éperdu.

Le juge! — Allez! messieurs, faites des lois Et jugez! Que m'importe, à moi, que le faux poids Qui fait toujours pencher votre balance infâme Soit la tête d'un homme ou l'honneur d'une femme !

A Marion.

— Allez le retrouver!

MARION

Oh! ne me traitez pas Ainsi ! De vos mépris poussée à chaque pas Je tremble; un mot de plus, Didier, je tombe morte! Ah! si jamais amour fut vraie, ardente et forte. Si jamais homme fut adoré parmi tous, Didier! Didier! c'est vous par moi!

DIDIER

Ha! taisez-vous.

— J'aurais pu, — pour ma perte, — aussi, moi, naître femme. J'aurais pu, — comme une autre, — être vile, être infâme. Me donner pour de l'or, faire au premier venu

Pour y dormir une heure offre de mon sein nu; —

Mais s'il était venu vers moi, bonne et facile.

Un honnête homme, épris d'un honneur imbécile;

Si j'avais, d'aventure, en passant rencontré

Un cœur, d'illusions encor tout pénétré; —

Plutôt que de ne pas dire à cet homme honnête :

«Je suis cela! » plutôt que de lui faire fête,

Plutôt que de ne pas moi-même l'avertir

Que mon œil chaste et pur ne faisait que mentir;

Plutôt qu'être à ce point perfide, ingrate et fausse,

J'eusse aimé mieux creuser de mes ongles ma fosse !

M.\RION

Oh !

DIDIER

Que vous ririez bien si vous pouviez vous voir Comme vous fit mon cœur, cet étrange miroir! Que vous avez bien fait de le briser, madame! Vous étiez là, candide, et pure, et chaste!... O femme!

Page 1