‹ ThéâtreChapitre 96 sur 314 · ACTE V. — LE CARDINAL · texte numérisé non relu

ACTE V. — LE CARDINAL

O ciel! moi qui n'aurais jamais aimé que toi,

Tous les jours, peux-tu bien y songer sans effroi?

Je te ferais pleurer, j'aurais mille pensées

Que je ne dirais pas, sur les choses passées,

J'aurais l'air d'épier, de douter, de souffrir.

Tu serais malheureuse! — Oh! laisse-moi mourir!

LE CONSEILLER, à Marion.

Il faut dans un moment que le cardinal passe. Il sera temps cncor de demander leur grâce.

MARION

Le cardinal! c'est vrai. Le cardinal viendra. Il viendra. Vous verrez, messieurs, qu'il m'entendra. Mon Didier, tu vas voir ce que je vais lui dire. Ah! comment peux-tu croire, enfin c'est un délire, Que ce bon cardinal, un vieillard, un chrétien. Ne te pardonne pas ? — Tu me pardonnes bien !

Neuf heures sonnent. — Didier fait signe à tous de se taire. Marion écoute avec terreur. — Les neuf coups sonnés, Didier s'appuie sur Saverny.

DIDIER, au peuple.

Vous qui venez ici pour nous voir au passage. Si l'on parle de nous, rendez-nous témoignage Que tous deux sans pâlir nous avons écouté Cette heure qui pour nous sonnait l'éternité !

Le canon éclate à la porte du donjon. Le voile noir qui cachait la brèche du mur tombe. Paraît la litière gigantesque du cardinal, portée par vingt-quatre gardes à pi"d, entourée par vingt autres gardes portant des hallebardes et des torches. Elle est écarlate et armoriée aux armes de la maison de Richelieu. Les rideaux de la litière sont fermés. Elle traverse lentement le fond. Rumeur dans la foule.

MARION, se traînant sur les genoux jusqu'à la litière, et se tordant les bras.

Au nom de votre Christ, au nom de votre race, Grâce! grâce pour eux, monseigneur!

UNE VOIX, sortant de la litière.

Pas de grâce !

Marion tombe sur le pavé. — La litière passe, et le cortège des deux condamnés se met en marche et sort à sa suite. — La foule se précipite sur leurs pas à grand bruit.

MARION, seule.

Elis se relève à demi et se traîne sur les mains, en regardant autour d'elle.

Qu'a-t-il dit.'' — Où sont-ils? — Didier! Didier! Plus rien. Personne ici!... Ce peuple!... Etait-ce un rêve.'' ou bien Est-ce que je suis folle.''

Rentre le peuple en désordre. La litière reparaît au fond, par le cote où elle a disparu. — Marion se lève et pousse un cri terrible.

Il revient !

LES GARDES, écartant le peuple.

Place ! place !

NL\RION, debout, échevcléc, et montrant la litière au peuple.

Regardez tous ! voilà l'homme rouge qui passe !

Elle tombe sur le pavé.

NOTES

DE

MABJON DE LOBuVlE.

L'auteur croit devoir prévenir ceux de MM. les directeurs de province qui jugeraient à propos de monter sa pièce qu'ils pourront y faire (seulement dans les détails de caractère et de passion , bien entendu) les coupures qu'ils voudront. Cette portion du public, à laquelle les rapides croquis de Marivaux et de son école ont fait perdre l'habitude des développements, reviendra sans doute peu à peu, et revient même déjà tous les jours, à un sentiment plus mâle et plus large de l'art. Mais il ne faut rien brusquer. Observez le spectateur, voyez ce qu'il peut supporter, q/iid valeat, qiiid non, et arrêtez-vous là. Faites votre œuvre comme l'art et votre conscience la veulent, entière , complète , faites-la ainsi pour vous ; mais ayez le courage de supprimer à la représentation ce que la représentation ne saurait encore admettre. On ne doit pas oublier que nous sommes dans la transition d'un goût ancien à un goût nouveau.

Le même conseil peut être adressé aux acteurs. Ceux de la Porte-Saint-Martin l'ont parfaitement compris. Cette troupe est décidément une des meilleures, une des plus intelligentes, une des plus lettrées de Paris. Il n'est pas de pièce qui ait été exécutée avec plus d'ensemble que Mar'ion de Lorme. Tous les rôles , et entre autres ceux de L'Angely, de Saverny, du marquis de Nangis, de LafTemas, du Gracieux, ont été joués avec un rare talent ; chaque personnage a une physionomie vraie et une physionomie poétique qui ont été toutes deux saisies par l'acteur. M. Bocage, dans Didier, tour à tour grave, Ivrique, sévère et passionné, a réalisé l'idéal de l'auteur. M. Gobert, dans Louis XIII, mélancolique, malade, sombre, ployé en deux sous le poids de la lourde couronne que lui a forgée Richelieu, a reproduit la réalité de l'histoire.

Quant à Madame Dorval, elle a développé, dans le rôle de Marion, toutes les qualités qui l'ont placée au rang des grandes comédiennes de ce temps ; elle a eu dans les premiers actes de la grâce charmante et de la grâce touchante. Tout le monde a remarqué de quelle façon parfaite elle dit tous ces mots qui n'ont d'autre valeur que celle qu'elle leur donne : Serait-ce un hiigtunot? — Être en retard! déjà! — Monseigneur, je ne ris plus, — etc. — Au cinquième acte, elle est constamment pathétique, déchirante, sublime, et, ce qui est plus encore, naturelle. Au reste, les femmes la louent mieux que nous ne pourrions faire : elles pleurent.

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