PREFACE
DE LÉDITION DE 1738.
•Nous donnons cette édition de la tragédie de la Mort de Césmr, de M. de Voltaire ; et nous pouTons dire qu'il est le premier qui ait fait connaître les muses anglaises en France. Il traduisit en vers, il y a quelques années , plusieurs morceaux des meilleurs poètes d'Angleterre , pour l'instruction de ses amis , et par là il ^^o^getk beaucoup de personnes à approidre l'anglais; en sorte que cette langue est derenue familière aux gens de lettres. C'est rendre service à l'esprit humain de l'orner ainsi des richesses des pays étrangers.
Parmi les morceaux les plus singuliers des poètes anglais que notre ami nous traduisit, il nous donna la scène d'Antoine et dn peuple romain, prise de la tragédie de Jules^^sary écrite il y a cent cinquante ans par le fameux Shakespeare » et jouée encore aujourd'hui avec un très grand concours sur le théâtre de Londres. Nous le priâmes de nfus donner le reste de 1^ pièce ; mais41 était impossible de la traduire.
Shakespeare était un grand génie, mais il vivait dans un siècle grossier; et l'on retrouve dans ses pièces la grossièreté de ce temps ) beaucoup plus 'que le génie de l'auteur. M. de Voltaire , an lieu de traduire l'ouvrage monstrueux de Shakespeare, composa, dans le goût anglais ^ ce Jules-César qae nous donnons au public. *
Ce n'est pas ici une pièce telle que le Sîr PoUdck de M. de Saint-Év^emond, qui, n'ayant aucune connaissance du diéâtre anglais , et n'en sachant pas même la langue , donna^ son Sir Po^ Utick pour faire connaître la comédie de Londres aux Français. On pedt dire que cette comédie du Sir FoliticA n'était ni dans le goAt des Anglais, ni dans celui d'aucune autre nation.
' On croit qae cette Préface est de Fabbé de La Marré , i qui raufeur avait d<mné son manascrit.
aiB PRÉFACE.
Il est aisé d'aperceroir dans la tragédie de la Mort de César le génie et le caractèi« des écrivains anglais y anssi-bieîi que celui du peuple romain. On y voit cet amour dominant de la liberté, et ces hardiesses que les auteors françius ont rarement.
Il y a encore ^Angleterre une autre tragédie de la Mort de César y composée par le duc de Buckingbam. H y en a une en italien , de l'abbé Conti, noble Ténitien. Ces pièces ne se resseftkblent qu'en un seiÉ point, c'est qu'on n'y trouve point d'amour. Aucun de ces auteurs n'a avili ce grand sujet par une intrigue de galanterie. Mais il y* a environ trentensinq ans qn'nn des plus beaux génies de France, s'étant associé avec mademoiselle Barbier pour composer un Jules-César ^ il ne manqua pas de représenter César et Bmtus amoureux et jaloux. Cette petitesse ridicule est un des plus grands exemples de la force de l'habitude : personne n'ose guérir le théâtre français de cette contagion. O a fallu que dans Racine, Mithridate, Alexandre, Porus aient été galans. Corneille n'a jamais évité cette faiblesse : il n'a fait aucune pièce safis amour; et il faut avouer que dans ses tragédies, si tous exceptez le Gd et Pofyeucte, cette passion est aussi mal peinte qu'elle y est étrangère. '
Notre auteur a donné peut-être ici dans un autre excès. Bien des gens trouvent dans sa^ièce trop de férocité : ils voient avec horreur que Bmtus sacrifie à l'amour de sa patrie, non-seulement son bienfaiteur, mais encore son père. On n'a autre chose & répondre , sinon que tel étdt le caractère de Brutùs , et qu'il font peindre les hommes tels qu'ils étaient. On a encolle une lettre- de ce fier Romain , dans laquelle, il dit qu'il tuerait son père pour le salut de la répuBlique. On^ait que César était son père; il n'en faut pas davantage pour justifier cette hardiesse.
On imprime au-devant de cette tragédie une lettre Un comte Algarotti , jeune homme déjà connu pour un bon pdète et pour un bon philosophe, ami de M. de Voltaire.