‹ Théâtre (volume 2)Chapitre 256 sur 446 · A MADAME DU CHATELET · texte numérisé non relu

A MADAME DU CHATELET

leur eusfteût encore donné un nouveau charme. £n vain , dan» sa satire des femmes , il a voulu oauvrir de ridicule une dame qui avait appris Fastr^Hiomie; il eût mieux, fait de rapprendre luinméme.

L'esprit philosophique fait tant de progrès en France depuis 4juarante ans , que si Boileau vivait encore , lui qui osait se moqtier d'une feiâme de condition , parce qu'elle voyait en secret Roberval et Sauveur , il serait obligé de respecter et d'imiter- celles qui profitent publiquement des lumières des Miaupertuis , des Réaumur^ des Mairaui des Du Fay et des Claii*ault; de tous ces véritables savans^ qui n'ont pour objet qu'une sâence utile , et qui , en la rendant agréable , la rendent insensiblement nécessaire à notre nation. Nous sommes au temps ^ j'ose le dire, où il faut qu'un poète soit philosophe , et où une femme peut l'être hardiment.

Dans le commencement du dernier siècle, les Français apprirent à arranger des mots. Le siècle des choses est arrivé. Telle qui lisait a\^trefois Montaigne , l'Astrée et les Contes de la reine de Navarre, était une savante. Les Deshoulières et les. Baeier , illustres dans différens genres , sont venues depuis. Mais votre sexe a encore tiré plus de gloire de celles qui ont mérité qu'on fit pour elles le livre charmant des Mondes , et les Dialogues sur la Lumière ^ qui vont paraître, ouvrago peut-être comparable aux Mondes •

Il est vrai qu'une femme qui abandonnerait les devoirs de son état pour cultiver les sciences^ serait condamnable, même dans ses succès j mais, madwi^^

' H NewionùanUmù ptr Ujkam, d'Algtrotti.

THiAT&X. TOXB II* 2|

Sa* ÉPITRE

ie même esprit qm mène à la oomiaiMmoe de la vérité , est celui' qui porte à remplir «es devoirs. La reine d'Angleterre, réponse de George II , qui a servi de médiatrice entre les deux plus grands métaphymùens de l'Europe, Clarke et' Leibnitz, et qui pouvait les juger, n'a pas négligé pour cela un moment les soins de reine , de femme et de mère. Chrisdne , qui aban* donna le trône pour les beaui-arts, fut ail rang des grands rois tant qu'elle régna. La pedte-fiUe du grand Côndé, dans laquelle on voit revivre l'esprit de son aïeul , n'a-t-^Ue pas ajouté une nouvelle considération au sang dont elle est sortie?

Vous, madame, dont on peut citer le nom à côté de celui de tous les princes , vous fiiites aux lettres le même honneur. Vous en cultivez tous les genres. Elles font votre occupation dans l'âge des plaisirs. Vous faites plus, vous cachez ce mérite étranger au monde, avec autant de soin que vous l'avez acquis. Continuez, madame, à chérir, à oser cultiver les sciences , quoique cette lumière, long-temps renfermée dans vous-même, ait éclaté malgré vous. Ceux qui ont répandu en secret des bienfaits doivent-ils renoncer à cette vertu quand elle est devenue publique?

Eh ! pourquoi rougir de son mérite? L'esprit orné n'est qu'une beauté de plus. C^est un nouvel empire. On souhaite aux arts la protection des souverains : telle de la beauté n^ést^Ue pas au-dessus ?

Permettez-moi de dire encore qu'une, des raisons qui doivent faire estimer les femmes qui font usage de leur esprit, c'est que le joùt seul ks détermine. Elles

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ne cherchent esk cela qu'un nouveau plaisir, et c'est en ^ptck elles sont bien louables»

Pour noua autres hommes, cest souvent par vanité, qodqiiefoîs' par 'intérêt, que nous consumons notre vie dans la culture des afts. Nous en fésons les instm* mens de notre fortune : c'est une espèce de pro&iia^ tîon. le suis âdié qu'Horace dise de lui :

L'indigence est le dieu qni m'inspira des yers. '

La rouille de l'envie, l'artifice des intrigues, le poison de la calomnie , l'assassinat de la satire ( si j'ose m'exprimer ainsi ) , déshonorent, parmi les honunes, une profession qui par elle-même a quelque chose de divin.

Pour moi, madame, qu'un penchant invincible a déterminé aux arts dès mon enfance, je me suis dit de bonne heure ces paroles que je vous ai souvent répétées, de Cicéron, ce consul romain qui fut le père de k patrie , de la liberté et de l'éloquence * : « Les lettres « forment la jeunesse, et font les charmes de l'âge 0 avancé. La prospérité en est plus brillante; ladver- « sîté en reçoit dés consolations; et dansi nos maisons , * dans celles des antres, dan$ les voyages, dans la m solitude, eh tous temps, en tous Êeui, elles font la « douceur de notre vie. »

' PaaperUsjffqfM^Aidtt

l^t Tenus facerem.

HoaAT. Epiiu Lib. IJ, epitt. a, t«rs. 5i.

* Stndia adolescentiam alimt, senèctutem oblectani, secondas ret tmiant , adTcrsis periàf^hiB ac soMdm pfœbent; délectant domi, non impediunt foris , pernoctant aobiscuffl , peregrinantiir , rustîcantur, CiCBi. Orat, ftro jirchia jtoeUu

i24 ÉPITRE

Je les ai toujours aimées pour elles^némes ; mais à présent, madame , je }es cultive pour vous, pour mériter, s'il est possible, de passer auprès de vous le reste de ma vie, dans le sein de la retraite, de la paix, peut-être de la vérité , à qui vous sacriBez dans votre jeunesse les plaisirs faux , mais enchanteurs, du ihonde ; enfin pour être à portée de dire un jour aveic Lucrèce, ce poète philosophe dont les beautés ei les erreurs vous sont si connues :

Heureux qui, retiré dans le temple des sages, ' Voit en paix sons ses pieds se former les orages : Qui contemple de loin les mortels insensés , De leur jong yq^ontaire esdaves empressés , Inquiets , incertains du chemin qu'il font suivre , Sans penser, sans jouir, ignorant Tart de Tirre , Dans l'agitation consumant letors Beaux jours , Poursuivant la fortune, et rampant dans les cours 1 O vanité de l'homaie I à iiublesse I 6 misère !

Je n ajouterai rien à cette longue épttre, touchant la tragédie que j ai l'honneur de vous dédier. Comment en parler , madame, après avoir parlé de vous? Tout ce que je puis dire, c'est que je l'ai composée dans votre maison et sous vos yeux. J'ai voulu la rendre moins indigne de vous, y mettant de la nouveauté^

■ Sed nil dulcins est , bené quara munita tenere Edita doctrina sapientum templa serena ; Despicere undè qoeas aHos , pass^mque vîdere Errare , atque viam palanteis qua^rere vit» , Certare ingénie , contendere nobUitate ; Noctes atque dies niti prKstanfe labore , Ad summas emergere opes , rerumque potiri. 0 miseras hominum mentes ! o pectora cseca ! LocaST. Ub. U , T. 7.

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de la vérité et de la vçna. J'ai essayé de peindre ' ce sentiment généreux , cette humanité , cette grandeur d'âme qui fait le bien et qui pardonne le mal; ces sentimens tant reconomandés par les sages de l'antiquité , et épurés dans notre religion ; ces vraies lois de la nature, toujours si md suivies. Vous avez ôté bien des défauts à cet ouvrage, vous connaissez ceux qui le défigurent encore. Puisse le public^ d'autant plus sévère qu'il a d'abord été plus indulgent, me pardonner, comme vous, mes fautes \

Puisse au moins cet hommage que je vous rends , madame , périr moins vite que mes autres écrits ! Il serait immortel , s'il était digne de celle à qui je l'adresse.

Je suis, avec un profond respect, etc.

■ Tout cela n'était pas un Tain coBiplimcaty comme la plupart de» épîtres dédicatoîres. L'auteur passa en effet vingt ans de sa -vie à cultiver, avec cette dame illustre , les belles-lettres et la philosophie; et tant qu'elle vécut, il refusa constamment de venir auprès d'un souve» vain qui le demandait , comme on le voit par pluneurs lettres insérées dans cette coHection.

PISCOURS PRÉLIMINAIRE.

Ov a ULçhé diMR* cette. tragédie , toute d'myentîoA et d'tme. espèce JMtes p&euve , de Cure voir combien le Yérit^le esprit de lelîgion- remporte sur les vertiis de là nature.

La reUgion d'un barbare ccmsiste à offirir à ses dieu]^ }e sang de ses ennemis. Un cbrétien mal instruit n'est soa¥<;nt guère plus juste. Être fidèle à qne}({ues pratiques inutiles, et infidèle tim lirais devoirs de Hiomme ^ faire certaines pnère# y et garder ses vices; jeAner, mais baîr ; cabalfr, persécuter, Tpilà sa reli- ^oa. Celle du chrétien véritable est de regarder tous les bommes comnae ses frères, de leur faire du bien et de leur pardonner le mal. Tel est Gusmon au moment de sa mort^^ tel JUvai^z dans le CQfirs de sa vie; tel j'ai peint Henri iv, même au milieu (le sep faible^Ks, .

Oa retf ouvei^a dans presque tous mp$ écrits cette bumanité tpù doit être le premier caractère d'un étiïe pensant A^o«}y:verra (si j'ose m'exprimer ainsi) le désir du bonbeur.d<)s bommes, l'tiorfefir de llinjustice et de l'oppression^ et c'est c^ seul qui a jnequ'ici.tiiré.mes.ouviçages de l'obscurité où leurs défauts devaient lef ensevelir.

Voilà pourquoi la Henriade s'est soutenue inplgr^ les efforts de quelques Français jaloiix, qui 9e voulaient pes absolument que la France eût un poëme épique. II y a toujours un petit nombre de lecteurs qui ne laissent point empoisonner leur jugement du venin des cabales et des intrigues, qui n'aillent que le vrai, qui oberehMit toujours l'homme dans l'auteur : voilà ceux devant qui j'ai trouvé grâce. C'est à ce petit nombre d'hommes que j'adresse les réflexions suivantes ^ j'espère qu'ils les pardonneront à la nécessité où je suis de les faire.

Un étranger s'étonnait un joi>r à paris d'une Ibnle de libelles de tente espèce , et d'un déc^halnement cruel , par lequel un

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